Isabelle Stengers AU TEMPS DES CATASTROPHES Résister à la barbarie qui vient

LES EMPÊCHEURS DE PENSER EN ROND / LA DÉCOUVERTE

ISBN 978-2-7071-5683-9

© Éditions La Découverte, Paris, 2009.

Présentation

Nous avons changé d’époque : l’éventualité d’un bouleversement global du climat s’impose désormais. Pollution, empoisonnement par les pesticides, épuisement des ressources, baisse des nappes phréatiques, inégalités sociales croissantes ne sont plus des problèmes pouvant être traités de manière isolée. Le réchauffement climatique a des effets en cascade sur les êtres vivants, les océans, l’atmosphère, les sols. Ce n’est pas un « mauvais moment à passer » avant que tout ne redevienne « normal ».

Nos dirigeants sont totalement incapables de prendre acte de la situation. Guerre économique oblige, notre mode de croissance actuel, irresponsable, voire criminel, doit être maintenu coûte que coûte.

Ce n’est pas pour rien que la catastrophe de la Nouvelle-Orléans a frappé les esprits : la réponse qui lui a été apportée – l’abandon des pauvres tandis que les riches se mettaient à l’abri – apparaît comme un symbole de la barbarie qui rient, celle d’une Nouvelle-Orléans à l’échelle planétaire.

Mais dénoncer n’est pas suffisant. Il s’agit d’apprendre, et cela à toute échelle, à briser le sentiment d’impuissance qui nous menace, à expérimenter ce que demande la capacité de résister aux expropriations et aux destructions du capitalisme.

*

Que les décennies qui viennent soient cruciales, il ne s’agit pas ici de le démontrer, ni non plus de décrire ce qui pourrait arriver. Ce que je tente est plutôt de l’ordre d’une « intervention », ce dont nous faisons l’expérience lorsque, pendant un débat, un participant prend la parole, et présente la situation débattue « un peu autrement », suscitant un léger temps d’arrêt. Ensuite, bien sûr, le débat reprend comme si de rien n’était, mais certains parmi ceux et celles qui écoutaient feront savoir plus tard qu’ils ont été touchés. C’est ce qui s’est passé lors d’un débat à la télévision belge à propos du réchauffement climatique, quand j’ai avancé que « nous étions redoutablement mal préparés pour faire face à ce qui est en train d’arriver». La découverte de ce qu’une telle remarque pouvait « faire intervention » est au point de départ de cet essai.

Intervenir demande une certaine brièveté, car il ne s’agit pas de convaincre, plutôt de faire passer « à qui cela peut concerner » ce qui vous fait penser, sentir, imaginer. Mais c’est aussi une épreuve assez exigeante, un trajet où il est facile de déraper (7) et qu’il importe donc de ne pas tenter toute seule. C’est pourquoi je dois ici rendre grâce à ceux et celles qui ont lu ce texte à l’un ou l’autre stade de son élaboration, et dont les critiques, les suggestions, voire (ou même surtout) les mécompréhensions m’ont guidée, forcée à clarifier ce que j’écrivais, c’est-à-dire aussi à mieux comprendre ce que demandait cet essai.

Merci d’abord à Philippe Pignarre qui m’a dit « tu peux » dès le stade du premier brouillon, à Didier Demorcy qui n’a cessé de m’éveiller aux exigences de ce que j’entreprenais, et aussi à Daniel Tanuro qui m’a donné une impulsion décisive à un moment où je cherchais par quel bout prendre ma question.

Merci à Émilie Hache, Olivier Hofman, Maud Kristen.

Merci aux membres du Groupe d’Études constructivistes et en particulier à Didier Debaise, Daniel de Beer, Marion Jacot- Descombes, David Jamar, Ladislas Kroitor, Jonathan Philippe, Maria Puig délia Bellacasa et Benedikte Zitouni. Pouvoir compter sur la générosité de ces chercheurs et chercheuses, sur leur franc-parler, sur leur pratique d’une intelligence collective ouverte et exigeante est un véritable privilège.

Merci enfin à Bruno Latour dont la lecture fine et exigeante s’inscrit dans un processus qui, depuis plus de vingt ans, témoigne de ce que les accords entre chemins parfois divergents se créent grâce à la divergence et non malgré elle.

1

Nous VIVONS DES TEMPS ÉTRANGES, un peu comme si nous étions en suspens entre deux histoires, qui toutes deux parlent d’un monde devenu « glo­bal». L’une nous est familière. Elle est rythmée par les nouvelles du front de la grande compétition mondiale et a la croissance pour flèche du temps. Elle a la clarté de l’évidence quant à ce qu’elle exige et promeut, mais elle est marquée par une remarquable confusion quant à ses conséquences. L’autre, en revanche, pourrait être dite distincte quant à ce qui est en train d’arriver, mais elle est obscure quant à ce quelle exige, quant à la réponse à donner à ce qui est en train d’arriver.

Clarté ne signifie pas tranquillité. Au moment où j’ai commencé à écrire ce texte, la crise des subprimes secouait déjà le monde bancaire et on apprenait le rôle non négligeable joué par la spéculation financière (9) dans l’augmentation brutale du prix des denrées alimentaires. Au moment où j’y mets la dernière main (mi-octobre 2008), la débâcle financière est en cours, la panique boursière est déchaînée et les Etats, jusque- là tenus à l’écart de la cour des grands, sont soudain appelés à tenter de rétablir l’ordre et de sauver les banques. Je ne sais quelle sera la situation lorsque ce livre atteindra ses lecteurs. Ce que je sais est que, à mesure que la crise s’amplifiait, des voix toujours plus nombreuses se sont fait entendre pour expliquer, en toute clarté, ses mécanismes, l’instabilité foncière des montages financiers, le danger intrinsèque de ce à quoi se fiaient les investisseurs. Certes, l’explication vient après, et elle ne permet pas de prévoir. Mais tous sont pour le moment unanimes, il va falloir réguler, surveiller, voire interdire certains produits financiers! L’ère du capitalisme financier, ce prédateur libéré de toute contrainte par l’ultralibéralisme reagano-thatchérien, serait close, les banques devraient réapprendre leur « vrai métier », au service du capitalisme productif.

Une ère est close, peut-être, mais il s’agit d’un épisode appartenant comme tel à ce que j’ai appelé la « première histoire », claire et confuse. Je ne crois pas me tromper en pensant que, si le calme est revenu lorsque ce livre atteindra ses lecteurs, le défi primordial sera « relancer la croissance ! ». Demain comme (10) hier, nous serons appelés à accepter les sacrifices exigés par la mobilisation de chacun pour cette croissance, et à reconnaître la nécessité impérieuse de réformes «parce que le monde a changé». Le message adressé à tous restera donc, lui, inchangé : « Il n’y a pas le choix, il faut serrer les dents, accepter que les temps sont durs et se mobiliser pour une croissance en dehors de laquelle il n’est aucune solution concevable. Si “nous” ne le faisons pas, d’autres tireront avantage de notre manque de courage et de confiance. »

En d’autres termes, les relations entre protagonistes se seront sans doute modifiées, mais ce sera toujours la même histoire, claire et confuse. Mots d’ordre clairs, perspectives on ne peut plus confuses quant au lien entre ces mots d’ordre mobilisateurs et la solution aux problèmes qui s’accumulent – inégalités sociales croissantes, pollution, empoisonnement par les pesticides, épuisement des ressources, baisse des nappes phréatiques, etc.

C’est pourquoi Au temps des catastrophes, écrit pour l’essentiel avant la grande catastrophe financière, n’a pas dû être réécrite à cause d’elle. Son point de départ est différent. Il tient à un fait : mettre en cause la capacité de ce qu’on appelle aujourd’hui développement à répondre aux problèmes que j’ai cités, c’est désormais enfoncer une porte ouverte. L’idée (11) qu’il appartiendrait à ce type de développement, qui a pour moteur la croissance, de réparer ce qu’il a lui- même contribué à créer n’est pas morte, mais elle a perdu toute évidence. Le caractère intrinsèquement « insoutenable » de ce développement, que certains annonçaient depuis des décennies, est désormais devenu un savoir commun. Et c’est précisément ce savoir devenu commun qui crée le sens distinct de ce qu’une autre histoire a commencé. Ce que nous savons désormais est que si nous serrons les dents et continuons à avoir confiance dans la croissance, nous allons, comme on dit, «droit dans le mur».

Ceci ne signifie pas le moins du monde une rupture entre les deux histoires. Ce qu’elles ont en commun est la nécessité de résister à ce qui nous mène droit dans le mur. En particulier, rien de ce que j’écrirai par la suite ne devra faire oublier le caractère indispensable de grandes mobilisations populaires, pensons à celle de Seattle, qui n’ont pas leur pareil pour éveiller les capacités de résister et pour mettre sous pression ceux qui nous demandent d’avoir confiance. Ce qui me fait écrire ce livre ne nie pas cette urgence, mais répond à la nécessité ressentie de tenter d’écouter ce qui, obscurément, insiste. Certes il y a bien des choses à exiger d’ores et déjà des protagonistes qui définissent aujourd’hui ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Cependant, tout en luttant contre ceux qui (12) font régner les évidences de la première histoire, il s’agit d’apprendre à habiter ce que désormais nous savons, d’apprendre ce à quoi nous oblige ce qui est en train d’arriver.

Si le savoir, désormais commun, que nous allons droit dans le mur demande à être habité, c’est peut- être parce que son caractère commun ne traduit pas la réussite d’une « prise de conscience » générale. Il ne bénéficie donc pas des mots, des savoirs partiels, des créations imaginatives, des convergences multiples qui auraient eu pour fruit une telle réussite, donnant raison à ceux qui étaient autrefois dénoncés comme oiseaux de mauvais augure, partisans du « retour à la caverne ». Comme dans le cas du krach boursier, qui a fait la preuve de ce que le monde de la finance était vulnérable dans son ensemble, ce sont les « faits » qui ont parlé, non les idées qui ont triomphé. Il a fallu, au cours de ces dernières années, se rendre à l’évidence : ce qui était vécu comme une éventualité, le bouleversement global du climat, avait bel et bien commencé. Cette « vérité qui dérange », comme elle a été assez bien nommée, s’est désormais imposée. La controverse entre scientifiques est close, ce qui ne signifie pas que les contradicteurs ont disparu mais que l’on ne s’intéresse plus à eux que comme à des cas, à interpréter par leurs accointances avec le lobby pétrolier ou par des particularités psychosociales (par (13) exemple, en France, être membre de l’Académie des sciences) qui rendent apparemment rétif à ce qui dérange.

Nous «savons» désormais, et certains effets dorénavant observables forcent d’ores et déjà les climatologues à modifier leurs modèles et leurs prévisions. Ainsi la fonte des glaces est beaucoup plus rapide que prévu, tant en Arctique qu’en Antarctique, et les glaciologues doivent corriger leurs modèles trop simples à ce sujet. Quant au taux de C02 dans l’atmosphère, il progresse de manière telle que l’augmentation des émissions n’est apparemment plus seule en cause. Il était admis que le réchauffement pourrait entraîner une diminution des capacités d’absorption du gaz émis par les océans ou les forêts tropicales, c’est l’une de ces boucles de rétroaction positive redoutables mises en scène par les modèles, dont l’activation devait être évitée car elle accélérerait et amplifierait le réchauffement. Il semble que cela soit déjà en train de se produire. Les modèles doivent être corrigés, les prévisions les plus pessimistes produites par les simulations gagnent en probabilité. Bref, en cette nouvelle époque, nous avons affaire non plus seulement à une nature « à protéger » contre les dégâts causés par les humains, mais aussi à une nature capable, pour de bon, de déranger nos savoirs et nos vies. (14)

Cette situation nouvelle ne signifie pas que les autres questions (pollution, inégalités…) passent au second plan. Elles se trouvent bien plutôt fédérées, et ce sur un mode double. D’une part, je l’ai déjà souligné, toutes mettent en cause la perspective de croissance, identifiée au progrès, qui continue pourtant à s’imposer comme seul horizon concevable. D’autre part, aucune ne peut plus être envisagée indépendamment des autres car chacune inclut désormais le réchauffement climatique comme l’une de ses composantes. C’est bien d’une mondialisation qu’il s’agit, et cela d’abord du point de vue des menaces à venir.

On le sait, de nouveaux messages atteignent déjà le malheureux consommateur, qui était censé avoir confiance en la croissance mais est, désormais, également invité à mesurer son empreinte écologique, c’est-à-dire le caractère irresponsable et égoïste de son mode de consommation. On entend affirmer qu’il va falloir « modifier notre mode de vie ». Il y a appel aux bonnes volontés à tous les niveaux mais le désarroi des politiques est presque palpable. Comment tenir ensemble l’impératif de « libérer la croissance », de « gagner » dans la grande compétition économique et le défi d’avoir à penser un avenir qui définit ce type de croissance comme irresponsable, voire criminel ? (15)

Malgré ce désarroi, c’est toujours la très claire logique de ce que j’ai appelé la première histoire qui prévaut et qui continue à accumuler des victimes. Victimes récentes de la crise financière, certes, mais aussi et surtout victimes « ordinaires » sacrifiées sur l’autel de la croissance au service de laquelle nos vies sont vouées. Parmi ces victimes, il en est de lointaines, mais il en est de plus proches. On pensera à ceux qui se noient en Méditerranée, qui ont préféré une mort probable à la vie qu’ils mèneront dans leur pays « en retard dans la course à la croissance », et à ceux qui, parvenus chez nous, sont pourchassés comme « sans- papiers ». Mais il ne s’agit pas seulement des « autres ». La « mobilisation pour la croissance » atteint les travailleurs « de chez nous », soumis à des impératifs de productivité intolérables, comme aussi les chômeurs, visés par les politiques d’activation et de motivation, sommés de prouver qu’ils passent leur temps à chercher du travail, voire contraints à accepter n’importe quel «job». La chasse aux chômeurs est ouverte. L’ennemi public n° 1, ici, est le «profiteur», qui a réussi à se fabriquer une vie dans les interstices. Que cette vie puisse être active, productrice de joie, de coopérations, de solidarité, importe peu, ou alors doit être dénoncé. Le chômeur qui n’est ni honteux ni désespéré doit chercher à passer inaperçu car il montre le mauvais exemple, celui d’une démobilisation, d’une (16) désertion. La guerre économique nous requiert tous, cette guerre dont les victimes n’ont même pas droit aux honneurs mais sont sommées de chercher par tous les moyens à remonter au front.

Il fallait rappeler cela, ce contraste quasi ahurissant entre ce que nous savons et ce qui nous mobilise, pour oser mettre l’avenir qui se prépare sous le signe de la barbarie. Non pas celle qui, pour les Athéniens, caractérisait les peuples définis comme non civilisés, mais celle qui, produite par l’histoire dont nous avons été si fiers, a été nommée en 1915 par Rosa Luxemburg, dans un texte qu’elle a écrit en prison alors que « des millions de prolétaires de tous les pays tombent au champ de la honte, du fratricide, de l’auto- mutilation, avec aux lèvres leurs chants d’esclaves[1] ».

Rosa Luxemburg, marxiste, a affirmé que notre avenir avait pour horizon une alternative : « socialisme ou barbarie ». Près d’un siècle plus tard, nous n’avons pas appris grand-chose à propos du socialisme. En revanche, nous connaissons déjà la triste rengaine qui tiendra lieu de chant sur les lèvres de ceux qui survivront dans un monde de honte, de fratricide et d’automutilation. Ce sera : « Il faut bien, nous n’avons pas le choix. » Nous l’avons entendue (17) déjà tant de fois, cette rengaine, notamment à propos des migrants sans papiers. Elle signale que ce qui, jusque-là, était défini comme intolérable, quasi impensable, est en train de s’installer dans les habitudes. Et nous n’avons encore rien vu. Ce n’est pas pour rien que la catastrophe de La Nouvelle-Orléans a tant frappé les esprits. Ce qui s’annonce n’est autre que la possibilité d’une Nouvelle-Orléans à l’échelle planétaire — des éoliennes et des panneaux solaires pour les riches, qui pourront peut-être même continuer à utiliser leurs voitures grâce aux biocarburants. Quant aux autres…

Ce livre s’adresse à ceux et celles qui se vivent en suspens. Parmi eux, il y a ceux qui savent qu’il faudrait « faire quelque chose », mais sont paralysés par le sentiment de la démesure entre ce qu’ils peuvent et ce qu’il faudrait, ou bien ils sont tentés de penser qu’il est trop tard, qu’il n’y a plus rien à faire, ou encore ils préfèrent croire que tout finira par s’arranger, même s’ils ne peuvent imaginer comment. Mais il y a aussi ceux qui luttent, qui ne sont jamais soumis aux évidences de la première histoire et pour qui cette histoire, productrice d’exploitation, de guerres, d’inégalités sociales sans cesse croissantes, définit déjà la barbarie. Il ne s’agit pas, surtout pas, de plaider auprès de ceux-là que la barbarie qui vient est « autre », comme si l’ouragan Katrina lui-même en (18) était une préfiguration, et comme si leurs luttes étaient dès lors « périmées ». Que du contraire ! S’il y a eu barbarie à La Nouvelle-Orléans, c’est bien dans la réponse qui a été donnée à Katrina : les pauvres abandonnés alors que les riches se mettaient à l’abri. Et cette réponse ne parle pas de cette abstraction que certains appellent l’«égoïsme humain», mais bien de ce contre quoi eux-mêmes luttent, de ce qui, après nous avoir promis le progrès, nous demande d’accepter le caractère inéluctable des sacrifices imposés par la compétition économique mondiale – la croissance ou la mort.

Si j’ose écrire qu’eux aussi sont néanmoins « en suspens», c’est parce que ce dont Katrina peut figurer un signe précurseur me semble exiger un type d’engagement dont ils avaient jugé possible de faire (stratégiquement) l’économie. Rien n’est plus difficile que d’accepter la nécessité de compliquer une lutte déjà si incertaine, aux prises avec un adversaire capable de profiter de toute faiblesse, de toute bonne volonté naïve. Je tenterai de faire sentir qu’il serait néanmoins désastreux de refuser cette nécessité. Ecrivant ce livre, je me situe parmi ceux et celles qui se veulent les héritiers d’une histoire de luttes menées contre l’état de guerre perpétuelle que fait régner le capitalisme. C’est la question de comment hériter aujourd’hui de cette histoire qui me fait écrire. (19)

Si nous sommes en suspens, certains sont d’ores et déjà engagés dans des expérimentations qui tentent de faire exister, dès maintenant, la possibilité d’un avenir qui ne soit pas barbare — ceux et celles qui ont choisi de déserter, de fuir cette « sale guerre » économique, mais qui, « en fuyant, cherchent une arme », comme disait Gilles Deleuze[2]. Et chercher, ici, cela veut d’abord dire créer, créer une vie « après la croissance », une vie qui explore des connexions avec de nouvelles puissances d’agir, de sentir, d’imaginer et de penser. Ceux-là ont déjà choisi de modifier leur manière de vivre, effectivement mais aussi politiquement : ils n’agissent pas au nom d’un souci coupable de « leur empreinte écologique », mais expérimentent ce que cela signifie de trahir le rôle de consommateurs confiants qui nous est assigné. C’est-à-dire ce que cela signifie d’entrer en lutte contre ce qui fabrique cette assignation, et d’apprendre concrètement à réinventer des modes de production et de coopération qui échappent aux évidences de la croissance et de la compétition. C’est à eux que ce livre est dédié, et plus précisément au possible qu’ils (20) tentent de faire exister. Il ne s’agira pas pour autant de me faire leur porte-parole, de décrire à leur place ce qu’ils tentent. Ils sont parfaitement capables de porter leur propre parole, car loin d’effectuer un « retour à la caverne », comme certains les en accusent, ils sont experts en sites web et en réseaux. Ils n’ont pas besoin de moi, mais ils ont besoin que d’autres, comme moi, travaillent, avec leurs propres moyens, à créer le sens de ce qui nous arrive.

Que l’on n’attende pas de ce livre une réponse à la question « que faire ? », car cette attente sera déçue. Mon métier, ce sont les mots, et les mots ont un pouvoir. Ils peuvent enfermer dans des querelles doctrinaires ou viser le pouvoir de mots d’ordre – ce pourquoi je crains le mot «décroissance» —, mais ils peuvent aussi faire penser, produire des mises en communication un peu nouvelles, bousculer les habitudes – ce pourquoi j’honore l’invention du nom « objecteurs de croissance ». Les mots n’ont pas le pouvoir de répondre à la question que nous imposent les menaces globales, multiples et enchevêtrées de ce que j’ai appelé la « seconde histoire », celle où nous sommes embarqués bien malgré nous. Mais ils peuvent, et c’est ce que tentera ce livre, contribuer à formuler cette question sur un mode qui force à penser ce que requiert la possibilité d’un avenir qui ne soit pas barbare.

[1] 1. On peut trouver le texte de Rosa Luxemburg à http://marxists.anu.edu.au/francais/luxembur/junius/rljaf.html

[2] 1. Gilles DELEUZE, Claire PARNET, Dialogues, coll. « Champs », Flammarion, Paris, 1996, p. 164. En cherchant « fuir, arme, Deleuze» sur le Net, et en sélectionnant le site « La voix de Gilles Deleuze », on peut l’entendre prononcer cette phrase.

 

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