La fin du gouvernement par la consommation

La fin du gouvernement par la consommation est proche. Elle pointe chez nous au moment où nous commençons à goûter à ses délices. Chez ses initiateurs, les sociétés industrielles occidentales, elle intervient au moment où les populations vieillissent, où la concentration du pouvoir d’achat inverse son mouvement habituel, au lieu de réduire les inégalités elle les creuse. Ce qui se dessine probablement ainsi, c’est la fin du gouvernement par l’économique. On assiste en effet à une contraction de la société salariale et une paupérisation des classes moyennes qui ne semblent pas avoir de terme. Les robots supplantent les travailleurs, jusqu’aux services. La mécanisation polarise le marché du travail, détruit le travail des classes moyennes, base sociale de la démocratie. Comme certains semblent le pressentir et le craindre, c’est comme à un retour d’un gouvernement par la religion qu’il faille se prémunir. D’autres qui parlaient de religion séculière à propos de l’État providence et de son idéologie du progrès disent seulement qu’il s’agit de changer de religion. En effet, si le pouvoir d’acheter cesse de se développer et se contracte pour laisser en dehors de lui la multitude, quel pouvoir pourra la commander, sous quelle bannière finira-t-elle par se ranger ?

La croissance est un phénomène récent, les historiens de l’économie le savent bien. Aujourd’hui, certains affirment que sa parenthèse pourrait se refermer. Elle que l’historicité avait jusqu’ici épargnée. Le passé, vouer à passer et non plus à revenir, avait été soumis à une loi impitoyable : tout ce qui a un début a une fin irréversible, jusqu’aux religions révélées. Mais pas le progrès qui aurait été confondu avec la flèche du temps. Tout est historique, mais pas le progrès. Car l’Histoire c’est le progrès. Hegel et d’autres avant lui, iront jusqu’à dire le progrès de la Raison. L’Histoire se soumettait à une idéologie du progrès. Le progrès était devenu la nouvelle éternité et voilà que le présent s’éternise[1]. Voilà donc que l’on commence à douter. Le progrès apparaît avec ses revers, ses dégâts. Ces derniers menacent de triompher de ses conquêtes et de l’humanité[2].

La gauche politique attachée au progrès, prête à renoncer à se dire de gauche, mais non pas à se dire progressiste, se trouve écartelée entre un progrès technologique et un autre social qui se séparent. Quand elle admettra que la course au progrès, que le progrès technologique ne sert plus le progrès social, chez elle et dans le reste du monde, mais seulement le pouvoir de quelques minorités, comment se déterminera-t-elle et se nommera-t-elle ? Se rangera-t-elle du côté des plus forts comme à son habitude ou réfléchira-t-elle à un autre programme de production et de répartition du pouvoir à l’échelle du monde ? pensera-t-elle à rétablir le travailleur dans ses outils ou soutiendra-t-elle à nouveau la séparation du travail et du capital et la concentration de celui-ci ?

Le monde occidental se trouve piéger dans son propre scénario : le compromis fordiste. Au capital et aux machines la production, au travail la consommation. Il croyait son avance technologique suffisante pour pouvoir continuer à diviser le monde en deux, celui civilisé et développé des sociétés occidentales où se conjugueraient toujours progrès technologique et progrès social, et le reste du monde voué comme à être sa poubelle. Il croyait pouvoir faire de la Chine l’atelier du monde et de l’Occident le cerveau. À ce dernier la conception, le design, la production personnalisée, à la Chine et aux autres, qu’il mettrait en concurrence, la fabrication standardisée et ses externalités négatives. Ainsi se mit-on à délocaliser. Mais voilà, contre toute attente et malgré diverses pressions, la Chine persista à se gouverner autrement que par la consommation. À elle la production, aux États-Unis la consommation et l’endettement. Elle comprit, à regarder la Corée qui produisait relativement à sa population deux fois plus d’ingénieurs que la France, qu’il lui était possible de produire beaucoup plus d’ingénieurs et de meilleure qualité que tout le monde occidental réunit. Et voilà ce qui inquiète. Elle produira bientôt plus d’ingénieurs et de robots que tout le monde occidental réunit. Et l’on dut admettre qu’à la course à la puissance, la Chine probablement, ne pourrait avoir de rival.

L’Occident s’est donc retrouvé avec une contraction de ses marchés, une croissance de ses inégalités internes en même temps qu’un afflux considérable de migrants attirés par le mode de vie occidental, sa consommation. La demande qu’il avait suscitée à l’échelle internationale pour écouler son offre excédentaire et s’approprier les ressources passait un seuil. Des populations venues de ses périphéries et soumises à une urbanisation accélérée rompaient les digues de leurs États et entraient dans la mobilité internationale. Le facteur travail longtemps immobile rompait ses anciennes attaches.

Mais comment admettre et faire accepter cette vérité à une opinion longtemps habituée à bien d’autres hauteurs ? Voilà pourquoi certains apprentis sorciers iront jusqu’à penser qu’il vaut mieux casser l’élan de la Chine aujourd’hui que d’attendre son plein développement. Mais là encore, pour ce faire, l’opinion n’est pas du tout préparée. Il y a longtemps que l’Occident n’a plus gagné de guerre.

Je pensais à la gauche occidentale quand je parlais du monde occidental. Que dire de la gauche non occidentale qui s’est elle aussi soumise à l’idéologie du progrès ? Pourtant ici, le progrès n’ayant pas couru les quelques siècles de la société occidentale ne pouvait être confondu avec l’éternité. Il a concerné à bien prendre les choses pour la majorité, trois ou quatre générations. Pourtant, à écouter certaines personnalités suffisamment occidentalisées, c’est comme s’il était naturel. C’est qu’elles ne possèdent plus qu’une mémoire courte, la mémoire de leur génération. La nuit coloniale est du « passé passé ». La mémoire de nos grands-mères qui ont dû peiner pour vivre humblement, décemment dit-on aujourd’hui, n’est plus. Quand on y pense, on pourrait s’inquiéter de la brièveté historique de la croissance, mais non, on préfère continuer à croire à l’irrésistible marche de l’humanité vers le progrès, le progrès matériel, à courir derrière la croissance et les intérêts. Écartelée entre ses croyances et le cours de l’histoire, la gauche de la périphérie a précédé celle du Centre dans sa décomposition.

L’État providence et ses appareils, la fiction de la loi au-dessus de tous à laquelle les modernistes ont fait crédit et de laquelle vit la bureaucratie et ses maîtres chanteurs, ont fait de nous des étrangers l’un à l’autre. Il n’y a plus que l’État et l’individu disait la Révolution française. L’État indépendant sur le tracé de celui colonial, a construit nos routes, nos centrales électriques, nos écoles, nos hôpitaux que nous avons rejoint armes et bagages. Il connaissait le bien pour nous que pouvaient lui délivrer de surcroît les organisations internationales ; il composait avec « l’histoire progrès ». On ne pouvait que consommer toujours davantage, il nous fallait juste plus de pouvoir d’achat, de places pédagogiques et de lits d’hôpitaux. Il fabriquait du développement humain.

La réification (la chosification) de la loi a détruit le sujet et la société qu’elle était censée produire ; la citoyenneté qu’elle était censée servir. Elle a fait de nous des étrangers l’un à l’autre. « On », autrement dit  nos maîtres à penser, avait confiance dans le fait que cet Etat fabriquerait une économie de marché. Et peut-être plus tard une démocratie politique et des libertés individuelles.

Nous n’avions plus besoin d’un nous, de communautés, pour régler nos problèmes. Il y avait la loi, nous étions libérés de nos liens personnels. On a emprunté le pas à l’Occident et on a confié nos différends à des machins et des machines. On préférait traiter avec des choses, des esclaves mécaniques plutôt qu’avec des êtres humains trop compliqués. Nous avions appelé la supériorité des machines pour nous épargner nos subjectivités. Voilà que nous commençons à en connaître les conséquences. Nous avons été séparés de nos outils, libres sans eux, seuls avec nos libertés, pour nous retrouver démunis face à des machins et machines de plus en plus intelligents. Des esclaves mécaniques prêts à nous débarrasser de nos labeurs nos labeurs croient certains, et peut être bientôt parés à se retourner contre nous diront d’autres.

Et maintenant que l’État qui nous a conduits jusque-là, semble vouloir se retirer, nous nous rendons compte que nous ne savons pas faire société, que nous ne savons pas régler nos problèmes collectifs. Nous avons appris le recours aux machins et à la force, non à la négociation et au compromis. Serons-nous en mesure d’entretenir demain, à l’aide de notre travail et de notre coopération, les routes, les écoles et les hôpitaux dont nous héritons dès lors que l’État omnipotent aura découvert ses limites ?

Nous avons besoin de fouetter notre fierté si nous voulons demain être capables de nous transformer. L’ère de la consommation est certainement terminée, avec ou sans le pétrole. C’est d’un autre sujet citoyen que le consommateur que la nation a besoin pour se faire, autrement elle se décomposera. Un sujet qui commandera ou obéira non plus grâce au seul pouvoir d’acheter, mais à l’aide d’un autre pouvoir de faire société qu’il faudra inventer.

[1] François Hartog, Croire en l’histoire, Flammarion, 2013 et Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Seuil, 2003. S’appuyant sur le travail de l’historien allemand Reinhart Koselleck  Le Futur passé, Contribution à la sémantique des temps historiques (tr. Fr. EHESS, 1990) et L’Expérience de l’histoire (tr. Fr. Gallimard-Le Seuil, 1997), l’auteur soutient la thèse selon laquelle nous serions passés au cours des années 1980, d’un régime d’historicité (manière pour une époque d’articuler le passé, le présent et l’avenir), à un autre. S’est alors produit un progressif bousculement de nos rapports au temps, avec la prédominance manifeste du présent (il le nomme présentisme) et la fermeture de l’avenir.  http://www.lemonde.fr/tant-de-temps/article/2016/09/30/francois-hartog-on-a-acquis-la-conviction-que-nos-enfants-et-petits-enfants-vivront-moins-bien-que-nous_5005851_4598196.html

[2] Paul Jorion, Le dernier qui s’en va éteint la lumière : Essai sur l’extinction de l’humanité, Fayard, 2016.  https://www.amazon.fr/dernier-qui-sen-%C3%A9teint-lumi%C3%A8re/dp/2213699038#reader_B01C47Y5N4

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