Abstention et renouvellement

Tels sont les mots clés des élections françaises récentes, s’accordent à reconnaître les analystes. Le débat commence avec l’interprétation de ses termes. Je vais développer ici l’une des explications sur laquelle les analystes et débatteurs français ne se sont pas attardés. Je vais entendre par renouvellement quelque chose qui s’apparente comme à un licenciement de la classe politique. Certains parlent à ce propos d’ubérisation[1]. Quant à l’abstention qui sous-tend ce renouvellement, je l’interprèterai comme la crise d’un mode d’implication de la société dans la politique (démocratie électorale) et celle d’un mode d’identification de la société à la société politique.

En effet l’élection du président Macron s’est pratiquement effectuée sur la base de la remise en cause de la classe politique, reprenant ainsi dans les faits, tout en proclamant son attachement à la mondialisation, les objectifs des partis populistes antimondialisation. Disons donc que l’élection du président Macron a été l’occasion de remettre en cause le système politique de l’intérieur, plutôt que par des partis d’opposition anti-système. On pourrait même dire qu’il a surfé sur une lame de fond de transformation de la société avec l’intention optimiste de remettre la France sur les rails de la compétition mondiale. Et ajouter que l’élection de Macron a donc été la solution la moins coûteuse pour la société française pour traiter de la crise et de celle du système représentatif en particulier. On ne pouvait être mieux dans le cours souhaitable des choses. Reste à savoir quel sera le cours réel. L’abstention révèle que la crédibilité du souhait est limitée.

Car c’est parce que la société n’a pas voté pour le programme du président, mais l’amorce d’une réforme du système politique qui apparaît comme la moins onéreuse, une réforme de l’intérieur, qu’il y a eu une abstention accrue. Il faut cesser de donner aux gens ordinaires une fausse représentation de la société. Il ne faut plus croire que la société vote et rentre chez elle, qu’elle attend la fin du mandat de ses élus pour les juger et intervenir dans ses affaires. Nous n’avons plus à faire à une masse indifférenciée de citoyens (classe ouvrière par exemple) mais à des groupes d’intérêts qui sont dans une constante promotion et défense de leurs intérêts. L’abstention traduit outre la majorité accordée pour déclasser l’ancienne société politique qui n’arrivait plus à représenter la société, l’indifférence de la société vis-à-vis de l’action politique, la non-implication et représentation de la majorité de la société dans la gestion de ses affaires.

Il ne s’agirait donc pas d’un renouvellement au sens propre du terme, mais de la mise en branle d’un processus qui ne dit pas encore de quelle manière va être configurée la nouvelle société politique. Peu de politiques osaient se demander jusqu’ici si les partis tels qu’hérités de l’ancienne société industrielle peuvent survivre à la société de l’information. Et pourtant, la question se pose assez nettement dans la société française où le pouvoir politique est concentré par le régime présidentialiste : le travail parlementaire apparaît en surnuméraire. L’exécutif instrumentalise le législatif, s’approprie sa fonction et lui impose sa légitimité[2].  En tant qu’instance de contrôle de l’exécutif, le législatif a perdu de sa pertinence au profit d’autres instruments. L’instance parlementaire s’en trouve réduite à une instance consultative et n’offre plus qu’un espace de représentation symbolique de la vie politique. Du côté de la société, outre le fait que le système électoral a instauré une certaine autonomie que certains diront factice de la classe politique[3], d’autres facteurs accentuent le détachement de la société politique du reste de la société. Les militants n’animent plus les débats de leurs partis, des groupes de réflexion (think tank) s’en chargent. Ensuite en même temps que des primaires achèvent de déposséder les militants de leurs prérogatives de désignation des candidats, la société de l’information propose d’autres moyens que le parti en tant que machine électorale. On ne peut donc faire l’économie d’une crise des partis politiques.

Ainsi la société française se serait accordée à consentir au licenciement d’une bonne partie de l’ancienne classe politique, qu’elle plonge ainsi dans une crise de l’emploi qu’elle ignorait encore. On reprochait à cette classe de ne penser qu’à sa propre reproduction. Il faudra réinventer le mode d’implication et le pouvoir d’intervention des citoyens pour redonner au politique une nouvelle efficacité. On peut effectivement soutenir que l’ubérisation est sur le point de s’attaquer à une classe politique qui s’étant relativement autonomisée de la société aux dépens de celle-ci est devenue vulnérable.

À l’instar de certains pays, des politologues envisagent d’obliger les citoyens à voter pour pallier l’abstention croissante des citoyens. Toutes choses égales par ailleurs, il n’est pas sûr qu’une telle mesure au caractère quelque peu autoritaire puisse obtenir davantage des citoyens ni que la classe politique manifeste ainsi un réel désir de responsabiliser davantage les citoyens. Le régime présidentiel sied relativement bien à un État providence d’origine impériale qui fait l’économie de l’implication de la société et de ses divisions, il ne convient plus dès lors qu’il s’agit de rapprocher les citoyens de leurs comptes, de rendre compte du financement des dépenses publiques (no tax without representation), de socialiser de manière efficace des services publics (de faire donc preuve de solidarité) ou de les privatiser par exemple.

Voilà pourquoi je soutiendrais qu’il s’agit d’un licenciement d’une partie de l’ancienne classe politique qui ne pouvait y consentir d’elle-même, que la globalisation a tendance à disqualifier et que la révolution numérique a tendance à court-circuiter. Les nouveaux élus, étant donné la nouvelle précarité du statut de député, peuvent être considérés comme des travailleurs sous contrat à durée déterminée.

Mais pourquoi une telle mesure radicale ? Parce que probablement il va falloir penser le politique, non plus dans la division nationale du législatif et de l’exécutif qui perd de sa pertinence dès lors que la loi ne surplombe plus la société et son activité, mais dans la division du pouvoir exécutif entre différentes échelles : infranationale, nationale et supranationale, et différentes fonctions : conception, exécution et contrôle. C’est d’une autre implication de la société qu’il s’agit : face aux tendances à la globalisation des marchés, à la mécanisation automatisation d’un certain nombre de processus de décision et à la polarisation croissante des marchés du travail, il importe que la société puisse être partie prenante plutôt qu’exclue de ces différents processus. Sans une organisation de la société à ces différentes échelles où il lui sera possible d’accorder ses moyens et ses fins, d’ordonner pouvoirs et contre-pouvoirs, de distinguer et de coordonner les différents processus, elle ne pourra faire face aux processus de concentration des ressources, de séparation des citoyens de leur condition d’existence et elle sera livrée à des mouvements browniens qu’elle ne pourra contenir.

Car si dans le cadre de la démocratie nationale, la décision économique pouvait être autonome de la décision politique et s’avérer une condition du fonctionnement démocratique d’une société divisée en classes, la division de la société étant subsumée par le débat politique et le processus électoral, dans le cadre de la globalisation il n’en est plus de même. Désormais l’économie de marché n’est plus congruente à la démocratie politique. Se développe une asymétrie de pouvoir entre la société économique globale et la société politique nationale. Avec la fragmentation des chaînes de valeur à l’échelle mondiale, le contrôle politique de l’économie de marché n’est plus possible dans le cadre national pour la majorité des nations.

Pour retrouver de sa pertinence, la démocratie doit pouvoir se soustraire donc au contrôle oligarchique des sociétés multinationales. Elle doit s’établir dans un cadre supranational et d’autres infranationaux où la compétition et la coopération des territoires et des métropoles peuvent être soumises aux fins de la société plutôt que celles des puissances financières.

En allant vite, juste pour fixer la vision, on pourrait commencer par dire que la construction de la démocratie européenne aurait besoin que soit remise en cause son hétérogénéité économique actuelle. La Grèce qui a refusé de sortir de l’euro pour préserver son pouvoir d’achat ne pourra pas empêcher celui-ci de s’éroder. Une telle érosion restera cependant sous contrôle de l’Union européenne, ce qui semble préférable, aux yeux de l’opinion publique grecque, à une sortie de l’euro qui livrerait la Grèce à elle-même. Pour que des rapports consentants puissent être établis entre les différents membres de l’Union européenne, une certaine vérité des prix qui puisse faire que le système des prix traduise les différentiels de productivité est nécessaire. Un budget commun pour conserver la monnaie unique exige une discipline commune à laquelle les Européens n’ont pas encore consenti. Les économistes français ont beau déplorer l’absence d’un tel budget, ils oublient une nouvelle fois ce qu’il requiert : le consentement à une discipline commune sans lequel une entente sur son financement ne pourrait aboutir.

La France et l’Allemagne donneront-elles l’exemple ? Car c’est cela qu’attendent les nations européennes du couple franco-allemand et non pas qu’il décide à leur place. Qu’il décide d’abord pour lui-même, ensuite les autres pays verront s’il est digne d’être suivi, s’ils peuvent confier leur destin à un tel moteur qui leur faciliterait la tâche au lieu de la leur compliquer.

Dans une interview récente[4] le président Macron, a fait sienne la critique selon laquelle une politique monétaire sans une politique budgétaire commune, ou autrement dit des économies nationales soumises à la concurrence, mais non à la solidarité, ne peut que conduire à accroitre la compétition et les divergences entre pays et territoires. Mais cela ne faisait-il pas partie des arrière-pensées de chacun, avec l’idée que le meilleur gagne ? Il faut aujourd’hui constater qu’à ce jeu-là l’Allemagne n’aura pas été la victime. Que l’on veuille aujourd’hui demander de la solidarité aux Allemands cela passe, mais comment ? Qui peut songer à être solidaire de citoyens qui ne respecteraient pas les règles du jeu établies ? On peut compatir à la défaite d’un concurrent loyal, qui participe d’une compétition commune, mais il ne peut en être de même avec ceux qui piétineraient de telles règles. Comme il m’arrive de le répéter souvent, c’est avec la qualité de la compétition que se construit la qualité de la solidarité : car le « perdant » a autant contribué que le gagnant à la compétition et c’est le succès d’une compétition qui rend possible une politique de redistribution.

Or ici, on peut s’interroger : les vieilles nations européennes sont-elles prêtes à reconnaître le leadership de l’une ou d’un groupe d’entre elles pour participer à la compétition internationale et avoir quelques chances de succès pour protéger les populations de toute concurrence déloyale ou menace à leur sécurité ? Faut-il qu’elles y soient contraintes à l’image de la Grèce et en quoi son exemple peut-il être instructif ? Car pour avoir un budget commun et un parlement qui en déciderait, une politique commune de défense et de sécurité qui permettrait de donner à l’Europe une cohérence et une autonomie à sa politique d’investissement et d’innovation, il ne faut pas avoir peur de s’égarer ou de se dissiper en cours de route. Pour produire des politiques collectives réelles et efficaces, il faut une certaine rigueur qui puisse donner une certaine confiance dans l’obtention des résultats attendus. La confiance, tout comme le leadership, ne peut se décréter. Car comment une Europe non compétitive pourrait-elle être solidaire dans le cadre actuel de la compétition mondiale ? L’Allemagne qui est toujours dans la course en matière de compétition internationale ne peut être solidaire de nations qui iraient à contre-courant de ses efforts en considérant « l’Europe comme un supermarché à subventions » (Macron).

Pour que chacun puisse prétendre bénéficier de la solidarité de l’ensemble, il aura dû contribuer à cette compétition internationale. Sinon où trouver les ressources ? C’est ce discours de vérité que les égoïsmes nationaux devraient entendre. Il est dans l’intérêt bien compris de chacun que l’Europe puisse être compétitive pour qu’elle puisse dégager les ressources de sa solidarité. Même si l’on veut donner au monde d’autres règles que celles de la compétition actuelle, le réformer profondément, il faut d’abord avoir voix au chapitre, c’est-à-dire être compétitif. Seuls les vainqueurs peuvent faire changer les règles. Ainsi sans Europe compétitive, peu d’espoir que les nations compétitives acceptent de se solidariser de celles qui les handicaperaient dans la compétition internationale. Et pour réformer le système afin qu’il fasse plus de place à chacun, une Europe, une Amérique, une Chine compétitives sont nécessaires pour qu’elles puissent être coopératives et dédier quelques ressources à celles qui le sont moins. Un effondrement de ces trois pôles engagerait le monde dans un désordre dont on n’apercevrait pas la fin.

Dans quelle mesure peut-on faire confiance à une Europe compétitive pour faire preuve de solidarité internationale, peuvent se demander certains. La réponse est simple, car la question est là : que faire, quel ordre mondial, face aux mouvements de population mondiaux qui s’annoncent ? Il faudra que la compétitivité et la solidarité européennes transpirent dans leur environnement international et contribuent à résoudre les problèmes que l’Europe a largement créés dans le reste du monde. Un couple franco-allemand, une Europe qui seraient en mesure de mieux conjuguer compétition et solidarité déteindraient assurément sur leur environnement africain. Une Europe en mesure de surmonter ses différends internes, de faire preuve de disponibilité vis-à-vis du reste du monde, voilà ce qu’il faudrait attendre pour que le cours du monde prenne des allures moins catastrophiques.

Il est donc fort probable que Macron se projette dans la perspective d’une Europe compétitive et solidaire. Reste à savoir dans quelle mesure cette compétitivité pourra faire l’unité de l’Europe, la cohésion de la société française ; si les pays européens pourront et voudront se soumettre à une discipline commune. Pour le moment ils parlent de valeurs communes, qu’ils pensent moins partager entre eux et avec le reste du monde qu’à en faire un patrimoine théorique distinctif. Ce qui n’est pas exactement un bon signe, bien qu’il faille admettre que l’expérience ait besoin d’être instruite.

Notes :

[1] La classe politique en élaborant des programmes jouait les intermédiaires entre la société civile (la matière de l’offre politique : entrepreneurs, chercheurs, etc.) et la société (la demande politique) et s’efforçait de convertir les offres de celle-ci en demandes de celle-là. Avec la transformation de la société (sociale : dissolution de la classe ouvrière, émergence de groupes d’intérêts ; technologique : numérisation) sa fonction d’intermédiation est remise en cause. Pour exemple, les remises en cause qu’opère l’ubérisation dans certains secteurs, voir l’article du Monde:  « De quoi l’« ubérisation » est-elle le nom ? »

[2] Voir l’article « Deux suffrages universels, deux peuples ? » par Sid Lakhdar Boumédiene le QO du 22/06/2017

[3] Beaucoup d’analystes s’accordent à dire que le système électoral amplifiant la victoire des partis majoritaires confisque la démocratie en faveur de deux partis. Le système électoral traduit une certaine préférence de la société pour l’homme providentiel et la prise en charge étatique. Tout se passe comme si la société préférait confier ses choix à des politiques plutôt qu’au débat public et aux compromis collectifs. « Si la proportionnelle intégrale avait été appliquée pour les législatives de 2017, les résultats n’auraient rien à voir. Selon les calculs de France info, le PCF et la France insoumise obtiendraient 84 sièges, soit autant que le PS. La République en Marche (LREM) aurait 197 députés, devant Les Républicains, avec 132 sièges. Le FN passerait lui de 8 à 80 députés. Les écarts seraient donc bien plus resserrés entre les différentes forces en présence dans l’hémicycle et LREM devrait s’allier avec un autre parti pour obtenir la majorité absolue. » Législatives et présidentielle: quelles alternatives au scrutin à la française?

[4] Emmanuel Macron: «L’Europe n’est pas un supermarché. L’Europe est un destin commun». L’affirmation marque l’opposition du marché et de la solidarité, vieille rengaine.

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