Propensions à importer

La thèse de ce texte sera que pour changer le pouvoir, il faut changer la société. L’illusion étatiste qui arrange bureaucrates, fonctionnaires et conseillers en tout genre parce qu’elle valorise leur statut croit pouvoir commander à la société parce que celle-ci s’en accommode. En vérité, cela ne l’empêche pas de vaquer à ses propres affaires. Mais alors se produit une étrange hybridation entre cette activité étatique officielle et cette autre sociale officieuse. À cette méprise du haut qui se soumet le bas (plutôt qu’il ne s’installe dans son cours), s’ajoute cette autre qui oppose le bas au haut (comme si celui-ci n’en émanait pas). L’opposition pouvoir/société est devenue une facilité de langage désormais toxique qui ne consiste qu’à reproduire au niveau du discours politique le travers psychologique que l’on pourrait appeler syndrome du chameau. Il voit la bosse du dromadaire, mais pas les siennes. La rhétorique politique qui en abuse ne veut pas admettre que la société ne voit pas dans le pouvoir une opposition de nature. Mais un parti-pris en sa faveur ou en sa défaveur. Pour elle, la question est de répartition, injuste quand elle la désavantage, juste quand c’est le contraire. Il n’y a pas d’un côté le pouvoir et la société de l’autre, il y a un pouvoir d’une société, dans une société. Si le pouvoir se sépare de la société dans une puissance publique par exemple, il ne lui appartient pas moins, tel un organe qui se différencie dans un corps. Il s’atrophie dès lors qu’il n’est plus irrigué, défendu par l’ensemble. Ou s’il s’en sépare comme une classe ou une catégorie, elles n’en sont pas moins le produit d’une différenciation, subie ou assumée, de cette même société.

À la suite de Fernand Braudel selon lequel le capitalisme n’a pas créé l’exploitation, ne fait qu’exploiter des écarts et des différences qu’il n’a pas créés, on peut soutenir que « le pouvoir » ne crée pas les divisions sociales dont il profite[1]. À l’opposé du réformateur qui veut faire partie d’une transformation, il n’investit que pour tirer profit du cours des choses. Et quand celui-ci tourne mal ou s’épuise, il l’abandonne pour un autre, des différences duquel il pourra tirer profit.

Transformer le cours des choses fut la prétention de bon nombre de révolutionnaires. Encore qu’ils ne croyaient qu’aider le changement à advenir. Les idéalistes croyaient à l’inéluctabilité du changement, certains que l’Histoire était soumise à certaines lois, à la divine Raison qui pouvait s’en approprier. Les hommes ne font pas l’Histoire, mythologie hégélienne qui confond réel et rationnel, ils achèvent seulement leur histoire de quelques touches personnelles, ils y mettent une certaine ponctuation, certains adjuvants qui changent sa tonalité. Si cela s’appelle faire l’histoire, alors oui, ils la font. On peut dire que les individus, les sociétés font corps avec une histoire qui peut leur être donnée de faire. Aussi en sont-ils responsables pour une part.

Davantage que pour le climat, trop de facteurs interviennent dans la fabrication du cours du monde et de la vie pour que l’esprit humain puisse prétendre s’en saisir, les prendre tous en compte. On finit par se rappeler la finitude de l’expérience humaine à côté d’un monde qui ne cesse de s’étendre, par oublier cette ancienne croyance, hier fertile, que l’univers puisse se résumer à un petit nombre de lois. Il n’est plus question comme à la suite de Descartes de prendre possession de la Nature ou de s’en rendre maître. Nous ne sommes plus au-dessus, mais dedans, partie prenante, mais pas davantage. Notre « destruction créatrice » détruit plus qu’elle ne crée, les impacts de nos industries sur nous-mêmes et nos environnements nous disputent la parole.

Si le déterminisme philosophique et scientifique a donné à la Science ses premières bases, c’est pour mieux en dessiner les limites. L’homme n’apprend qu’en se trompant, ainsi va la science. Les explications ne peuvent pas comprendre les multiplicités de facteurs qui déterminent les existants[2]. La Science qui se décontextualise pour prétendre à l’universalité, en effaçant les traces de sa fabrication, en défaisant ses étayages, empêche le processus de recontextualisation de s’effectuer avec succès[3]. Copier d’un contexte à un autre n’est pas toujours une mince affaire. La Science se donne l’apparence d’être valable en tout temps et tous lieux et non telle qu’elle se fait, elle ne veut pas apparaître comme un savoir contextualisé, un savoir d’expériences, dont le compte rendu aspire à la généralité[4]. Nous voyons ce que cela coûte en matière de dépendance culturelle : la transplantation échoue quand elle ne rend pas malade. Nous importons des institutions, des machines, des recettes qui restent à côté de nos fonctionnements[5] parce que nous n’avons pas osé les prendre pour ce qu’ils sont, faire vraiment avec, ni leur donner ce dont ils avaient besoin. Voilà d’où nous tenons nos duplicités fonctionnelles.

Aujourd’hui avec les big data, l’accroissement considérable de la puissance calculatrice, l’intelligence artificielle et le deep learning, le gouvernement algorithmique, etc. il ne s’agit plus d’expliquer, mais de corréler, d’extrapoler des tendances. Il s’agit moins d’expliquer que de lier, l’expérience corrèle des prémisses et des conséquences sans les expliquer. Le tout de l’expérience reprend le dessus sur la rationalité, les « données massives vivantes » rendent mieux compte des « lois » d’évolution de la société que ne peut le faire la causalité[6]. Le monde ne peut pas être mis en laboratoire, il est le laboratoire, le laboratoire in vivo. Bien entendu la production industrielle (« l’humanité augmentée » par exemple) reste du domaine du laboratoire, de la rationalité, de ce fait si la Science et la Raison ne sont pas chassées du panthéon des divinités, elles ne trônent plus sur le reste du panthéon.

Je vais ici étayer ma thèse (la réforme du pouvoir passe  par l’autoréforme d’une société qui s’investit, « en marche ») sur l’exemple de notre propension à importer qui est aujourd’hui la source de nos tourments. Dans la doxa, cette courante opinion, on situe cette propension excessive et malvenue chez une catégorie particulière de la population, un genre de « capitalistes compradores », et non comme une disposition présente en chacun de nous. Elle se trouverait chez ceux qui avec la libéralisation du commerce extérieur, sans être eux-mêmes des producteurs à la différence des anciens monopoles, se sont chargés de la reconstruction de ces monopoles qui ne pouvaient plus exister de manière formelle pour constituer des caisses noires du pouvoir aux moments voulus. On peut parler de monopoles informels où la différenciation public privé reste inachevée. Il y a dans notre sourde mémoire le souvenir d’une résistance à la francisation des terres que nous devons à cette indifférenciation. Quand je soutiendrai que le « pouvoir » (et la société, puisque je conviens de ne pas les distinguer au départ) y a trouvé une manière de résister à la cession du marché national à des puissances extérieures, à la suite de l’échec de l’industrialisation, beaucoup voudront me rire au nez.  Et pourtant, il ne s’agit là que d’une façon, pour cette entité qu’est « le pouvoir », de ne pas renoncer à une partie d’elle-même. Je veux soutenir que nous n’avons pas trouvé de meilleure manière de défendre notre marché national autrement qu’en le confiant à certains particuliers dans certaines conditions d’informalité. Ainsi le pouvoir refuse, à l’instar de la société indigène lors de la période coloniale, une différenciation du privé et du public qui conduirait à son amputation[7]. Le souci n’est pas de production, d’accroissement du pouvoir, de croissance, comme on voudra, mais de préservation. Car, d’où viendrait au pouvoir et à la société une telle disposition nouvelle ? Nous sommes encore dans la phase crépusculaire de l’ère industrielle étatiste. De son échec nous ne sommes pas encore sortis. Nous attendons toujours cette société civile qui pourrait préserver notre indépendance. En attendant, certains mieux que d’autres,  ces dits compradores, profitent de notre disposition commune, cette préférence pour l’importation, dans tel but et tel autre.

Oui, une telle disposition à l’importation est fondamentale et générale, nous avons écrasé nos expérimentations et avons emprunté un savoir dont nous ne nous sommes pas donné les moyens, les laboratoires. On retrouve cette disposition jusque dans nos apprentissages, instruite par nos universités qui dissocient la Science des laboratoires et de nos savoirs locaux, l’horizon d’attente de l’expérience passée. Elle produit moins des citoyens producteurs que de purs consommateurs, des éternels apprenants qui ne pourront faire que dissiper de ce qu’ils ont pris. De leur consommation ils ne peuvent faire une production, leur savoir demeure livresque et à la différence de nos mères et grands-mères analphabètes ils ne parlent pas d’expérience. Contrairement à elles, qui se sont investies dans de nombreuses activités pratiques, l’école ne s’efforce pas de rattacher chaque apprenant à une expérimentation, une expérience personnelle et partagée ; elle ne sert pas des accumulations locales de savoir, la fabrication de nos laboratoires. Nos vieilles analphabètes étaient dans leurs activités, en comparaison, nous qui pataugeons hors de nos institutions, nous ressemblons à des zombies. Car parler d’expérience, c’est être dans ce que l’on dit, dans ce que l’on a fait et veut faire. L’être est alors plein de l’expérience. La Science nous dispense des recettes en tout genre, à toute heure, et nous avons de quoi payer, pourquoi faire l’effort d’intérioriser, d’accumuler quand d’autres peuvent le faire pour nous ? À commencer par les bienfaits de cette médecine moderne à qui nous avons livré nos corps et notre santé, qui nous a appris à céder devant sa magie[8], nous a subjugué et nous pousse aujourd’hui encore à livrer nos corps et notre santé aux hôpitaux étrangers. L’école devrait servir à former un esprit critique. Mais celui-ci n’est lui-même utile que s’il ne jette pas le bébé avec l’eau du bain, si nous pouvons faire de ce qu’il sépare. S’il nous permet de mieux faire en nous défaisant de ce que nous avons fait, de désapprendre pour mieux apprendre. À quoi bon, comment distinguer le bon grain de l’ivraie, le remède  du poison, le fertilisant du stérilisant, si ce n’est pas pour faire avec le produit de cette opération de discrimination ? Y-a-t-il un « bon grain » en général que l’on puisse défaire de son usage et que l’on puisse enseigner sans crainte qu’il ne puisse rien donner ? L’esprit critique comme la liberté sont restés négatifs, car ils défont sans faire. Pourquoi s’étonner alors qu’étudier ne servant qu’à remettre en cause ne rapporte pas, que ceux qui accordent quelque valeur au savoir finissent par s’expatrier ? Notre propension à importer est plantée en nous depuis longtemps, aujourd’hui elle s’est « démocratisée ». Limitée au cours de la période coloniale à une minorité pour servir la destruction de l’ancien cantonné, pour dévaloriser nos expériences primaires, elle s’est « positivée » et « démocratisée » depuis qu’elle sert la généreuse consommation et que le revenu pétrolier a supplanté tous les autres[9].

Et il y a davantage. Cette disposition s’est étendue parce que les hommes d’expérience n’ont pas fait école. Nous savons que des révolutionnaires ou des réformistes peuvent se transformer en réalistes. On peut aussi observer que ces hommes de pouvoir étaient en fait des hommes d’expérience qui avaient fini par se distinguer d’une masse d’individus qui n’avaient pas osé constituer leur propre expérience et s’appuyer sur elle. Des hommes qui savent par expérience ce que d’autres ne pourront pas ou n’ont pas voulu savoir. De cette opposition certains ne manquent pas de justifier leur domination et la force de leurs convictions. À ceux-là on peut rétorquer qu’ils sont prisonniers de leur passé, que cet enfermement explique leurs échecs de révolutionnaires ou de réformistes. Que leur domination n’a pas servi la possibilité de la construction d’une expérience collective partagée. Ils ont profité de leur capital plutôt qu’ils n’ont songé à en faire un bien collectif que la société aurait pu s’assigner l’objectif d’accroître. Ils ne « feront pas école », leur société ne pourra faire corps autour d’une expérience commune, leur capital ne pourra hisser leurs compatriotes à la hauteur du monde. Hommes d’expérience qui se blindent dans leur expérience et de laquelle ils exproprient leur société.

J’ai donc essayé de défendre le point de vue selon lequel la propension à importer est loin de constituer le trait particulier d’une certaine catégorie sociale comme on le pense couramment et qu’on ne cesse d’incriminer rituellement. Il s’agit d’une disposition générale qui a été plantée lors de la période coloniale, lorsque notre consommation a été séparée de notre production, lorsque certaines exportations et importations se sont mises en place et que la période postcoloniale n’ayant pu la déraciner dans un effort d’industrialisation n’a fait que conforter et étendre son implantation. Une première phase étatiste industrialiste d’import-substitution avait pour objectif de réduire une telle propension jusqu’au moment où les besoins vinrent à surclasser les ressources et qu’il apparut qu’importer était moins coûteux que produire. Ainsi le détour industrialiste d’Etat ne fit que la confirmer. La suivante du fait de la pression de la demande sociale qui avait été comprimée et la prédominance du revenu pétrolier, ne pourra qu’étendre son implantation avec la multiplication des « appareils idéologiques d’État » que l’on devrait rebaptiser « appareils de production de consommateurs ».

Ainsi de ces hommes d’expérience qui n’ont pas fait école, de ces écoles qui ne nous apprendront pas à faire, ni à être responsable, est né le divorce de la société et du pouvoir, autrement dit une société impuissante et un pouvoir prédateur avec leurs importateurs en tout genre dont certains profiteront à défaut de pouvoir faire davantage.

La remise en cause de cette propension à importer renvoie à la réforme de nos habitudes et de nos institutions de base. Notre propension à importer est inscrite dans notre rapport au savoir, un rapport de consommation, de production de consommateurs. Nous (ap)prenons sans former d’expériences, sans incorporer les expériences d’autrui dans les nôtres, ce que nous prenons dans ce que nous avons. Nous dissipons et ne formons pas de capitaux. L’école doit cesser d’être un appareil idéologique d’État qui sous prétexte de former des citoyens fabriquent des consommateurs, elle doit être un instrument de mise en capacité des individus et des groupes à choisir la vie qu’ils peuvent et veulent mener, un instrument d’égalisation de la condition des enfants, du choix libre et responsable des adultes. La rationalisation de nos dépenses passe donc comme nous avons eu l’occasion de le soutenir par une rationalisation de nos conduites, une maîtrise de nos expérimentations, et non par une simple économie de moyens [10] qui peut nous faire préférer, comme elle l’a déjà fait,  le produit à la production. C’est une affaire sociale avant d’être étatique, nous en avons l’opportunité. Pour ce faire, il faut cesser de penser le pouvoir au-dessus de la société. La société n’est pas une réalité métaphysique au-dessus de nos comportements, ce sont nos habitudes, nos automatismes qui la trament. La performance de notre société et de notre économie dépend de leur qualité, de notre capacité à en faire et à en défaire. Nos habitudes privées, nos automatismes collectifs, notre physique sociale c’est cela qu’il nous faut travailler pour obtenir de nouveaux pouvoirs, de nouveaux agencements de nos productions et consommations. La jeunesse de notre société nous en donne les moyens. La superstructure étatique n’est qu’un ensemble de structures d’encadrement et de coordination au service de cet ensemble de facteurs qui font le cours d’une société. Les leaders sont les instruments de transformation des habitudes et des automatismes. Il faudrait ici parler de la routinisation du charisme chez Max Weber. Habitudes, automatismes, mécanismes, structures, seul le travail de la société sur elle-même peut en mener la réforme sinon pour la défaire.

Notes

[1] En tant que pouvoir révolutionnaire/réformateur, on lui reprochera de ne pas avoir aidé la société à surmonter de telles divisions. Voir ici notre récent article « Privatisation rampante contre État social ».

[2] Voir par exemple la théorie de la rationalité limitée d’Herbert Simon. Compte rendu élémentaire sur http://www.leconomiste.com/article/herbert-simon-jamais-vos-decisions-ne-seront-rationnelles

[3] Voir la notion de science en train de se faire de Bruno Latour et Michel Callon (dir.) in « La science telle qu’elle se fait. … » Paris : La Découverte, 1990. En décrivant les chercheurs comme des stratèges cherchant à convaincre et à mobiliser des alliés, rapporte un compte rendu, Bruno Latour et Michel Callon ont ouvert la voie à une analyse novatrice de la science et de la société en train de se faire.  https://www.amazon.fr/science-telle-quelle-fait/dp/2707119989

[4] Voir la notion d’universalisme relatif de Philippe Descola. Ici  en exemple un de ses entretiens:  http://www.lesinrocks.com/2014/11/18/livres/philippe-descola-les-humains-11536171/

[5] Au sens d’Amartya Sen : « Une « capabilité » ou « capacité » ou « liberté substantielle » est … la possibilité effective qu’un individu a de choisir diverses combinaisons de fonctionnements, autrement dit une évaluation de la liberté dont il jouit effectivement. » https://wikimonde.com/article/Capabilité.

[6] Social Physics, Alex Pentland, Penguin Press, 2014. Voir un échantillon de la pensée de l’auteur in https://www.project-syndicate.org/commentary/alex-pentland-imagines-communities-guided-by-rich-streams-of-real-time-information/french

[7] J’aborde ce sujet dans l’article « Ce qui t’appartient m’appartient », sans accorder l’importance voulue à cette indifférenciation du public et du privé.

[8] La technique relève de la magie dès lors que l’on se retrouve du côté de l’usager profane et non de l’expert. Ce comprimé et ce placebo  ne sont-ils pas magiques pour ce patient à qui on l’administre et plus prosaïques pour l’homme de laboratoire qui le fabrique ? La magie n’a pas quitté ce monde, elle s’est seulement banalisée. La Science n’en reçoit pas moins un culte, dont les prêtres sont chez nous des étrangers.

[9] Une manière simple de décrire le syndrome hollandais.

[10] Voir notre article, rationalisation ou austérité.

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