Solidarité et innovation

On définit habituellement l’économie sociale et solidaire comme un tiers secteur, un secteur de l’économie nationale à côté des secteurs privé et public. Je voudrais ici la considérer comme le caractère d’une économie nationale au sein d’une économie globalisée qui ne fait place à un tel secteur que quand elle ne peut elle-même en avoir le caractère. J’ai déjà abordé ce sujet dans un article antérieur[1], ici, il s’agit de resserrer le sujet autour de l’innovation et de la solidarité, de la notion de milieu innovateur, pierre angulaire d’une croissance durable et inclusive. Car ce ne sont pas les sociétés civiles abstraites de leur société et du monde, ni les entreprises de leur milieu d’exercice, qui vont décider si elles peuvent investir, innover et être les actrices de solidarités durables, mais les caractères systémiques de leurs milieux (du marché du travail et du système de formation pour ne citer ici qu’eux).

L’ESS : le caractère d’un secteur ou d’une économie ?

L’économie sociale et solidaire (ESS) est ordinairement considérée comme un tiers secteur, celui des coopératives et des mutuelles. Il se distinguerait par son organisation et ses valeurs. Il se différencierait du secteur public et du secteur privé en ce qu’il servirait des intérêts collectifs plutôt que privés ou publics. Il privilégierait la coopération sur la compétition. Il pallierait souvent la défaillance publique, elle-même censée remédier à celle privée. C’est dans ce sens que l’on parle d’économie sociale : elle a un objectif social, celui économique de rentabilité lui étant soumis. Avec pour objectif l’emploi, elle ne vise pas à enrichir ses membres, mais à accroître leur nombre. Elle réinvestit ses profits et ne les redistribue pas. Une telle ESS palliative ne se retrouve pas également dans tous les pays. Dans des sociétés où compétition et coopération se conjuguent bien, à l’exemple des sociétés à tradition sociale-démocrate, telles l’économie sociale de marché allemande ou celles des pays scandinaves, on devine que l’ESS n’aura pas le même destin que celui qu’elle peut connaître dans un pays à la forte tradition de luttes de classes qui a adopté une vision étatique plutôt que sociale de la solidarité. En Europe, elle dispose d’une reconnaissance juridique dans les sociétés latines. Le besoin d’élever les formes d’associations qui peuplent l’ESS au niveau d’un secteur juridique distinct n’est pas aussi fort dans les sociétés libérales et communautaires (anglo-saxonnes) et celles à tradition sociale-démocrate (européennes du nord).

Tout se passe comme si les différences de points de vue des sociétés sur l’ESS se rapportaient à leur façon de gérer les rapports de compétition et de coopération entre les différentes parties prenantes de l’activité sociale et économique. La distinction entre le secteur privé (concurrence) et l’ESS (solidarité) se rapporterait à une opposition de classes quant à la prise en charge des besoins sociaux. Le capital étant souverain dans le premier secteur et le travail dans le second. La concurrence des capitaux caractérisant le premier et la solidarité des parties le second. On peut donc oser l’hypothèse que le caractère social et solidaire relève d’un secteur quand il s’agit d’une société de classes à tradition socialo-communiste et relève de l’économie dans son ensemble quand il s’agit de sociétés égalitaires ou à tradition sociale-démocrate.

Les deux secteurs de l’économie

Lorsque l’on considère cet aspect social et solidaire de l’économie comme un de ses caractères d’ensemble et non celui de l’une de ses parties, donc lorsqu’on se place du point de vue d’une société relativement égalitaire[2] (non déstructurée) dans une économie globalisée, l’on peut envisager l’économie locale dans la forme de deux secteurs, l’un relevant de la (re)production de la force de travail locale et l’autre de la production globalisée. La compétition et la coopération se conjuguant convenablement, la première l’emportant dans l’économie globalisée à défaut d’un gouvernement mondial, la seconde dans l’économie locale. La fonction de cette économie locale cohérente, solidaire et performante, consisterait à produire les biens et services nécessaires à la production et reproduction de la force de travail (entretien et formation, quantité et qualité), de sorte à produire les emplois compétitifs de la production globalisée. De par le caractère solidaire et performant de l’économie, cette production globalisée impliquerait l’ensemble de la population, une partie de manière directe et une autre de manière indirecte, le marché du travail conservant unité et cohérence. On répartirait alors la population occupée à la manière de Pierre-Noël Giraud entre des emplois sédentaires et nomades[3], les premiers impliqués dans des compétitions et coopérations locales déterminant le coût et la qualité de la main d’œuvre, les autres impliqués dans des compétitions coopérations globales déterminant les valeurs ajoutées de productions globalisées.

Lorsque l’économie nationale perd ou ne possède pas ce caractère social et solidaire, peut apparaître  un tiers secteur palliant plus ou moins bien la défaillance des deux autres secteurs public et privé en organisant une dualisation du marché du travail pour lui conserver son unité. Lorsqu’un tel secteur ne peut apparaître ou lorsqu’il échoue à pallier aux défaillances des deux autres secteurs apparaît ce que Giraud appelle les populations inutiles.

Ce qui justifie d’autre part notre découpage en deux secteurs, c’est qu’avec la crise du fordisme, nous assistons à une séparation de la reproduction de la force de travail de la production globalisée, autrement dit une désarticulation de l’offre globalisée et de la demande globale que le fordisme et le keynésianisme ne peuvent plus tenir accordées. L’offre mondiale n’a plus besoin du plein emploi de la force de travail, le progrès technique par son effet revenu ne concerne plus la consommation de masse, la richesse n’est plus le travail en général, mais un travail dit par excellence. Cette fois la théorie de la double nature de l’investissement de Domar qui opposait un effet capacité de production permanent et effet revenu temporaire a moins de chance d’être infirmée qu’après la crise de 1929 : l’investissement ne conduit qu’à exiger davantage d’investissement et qu’à rendre plus difficile l’équilibre de plein emploi. On n’a probablement pas suffisamment examiné le fait que Keynes ne s’intéressait au court terme que pour éluder ce problème qui n’échappa pas à Domar. En termes politiques, la compétition de puissance ne peut plus être financée par la production-consommation de masse. La production globalisée n’exclut pas la production nationale dans le sens, et dans ce sens uniquement, qu’elle lui confie la politique de reproduction de la force de travail, un peu comme dans l’économie dualiste sous-développée, le faisait faire le secteur moderne au secteur traditionnel.  La force de travail en général étant le facteur de production soumis à l’immobilité.

Faut-il renoncer pour cela au plein emploi, à l’unité du marché du travail ? Peut-être pas, à condition que se maintienne une unité du marché du travail au-delà d’une certaine polarisation inévitable. De la capacité des emplois sédentaires à entretenir des rapports équilibrés avec les emplois nomades en nombre et en qualité requis, dépendra l’absence ou l’existence de populations inutiles. Selon que la formation des emplois sédentaires et celle des emplois nomades appartiendront au même cercle, échangeront leur position et leur contenu et qu’il s’ensuivra une implication de l’ensemble de la population dans la production globalisée, de manière directe et indirecte, sans qu’une polarisation du marché du travail puisse séparer les emplois surqualifiés mobiles d’une part et les emplois précaires immobiles d’autre part, il pourra y avoir plein emploi. On comprend ici que c’est le partage du savoir qui fait l’unité de la société. La cohérence du marché caractérisant désormais le marché du travail plutôt que celui des produits qui s’est pour une part importante globalisé. On voit aussi pourquoi les sociétés égalitaires qui ont fait de l’éducation et de la formation un investissement social[4] ont mieux réussi que celles élitistes qui ont choisi d’en faire un instrument de reconnaissance et d’équipement d’une élite produite en amont des institutions de formation, soit un investissement pour une élite et un coût pour le reste.

De ce qui précède, on peut soutenir que si la compétition internationale s’intensifie, il est fort probable que s’aggrave la polarisation du marché du travail mondial. Et que les sociétés qui s’en sortiront le mieux seront celles qui auront réussi à préserver l’unité de leur marché du travail et à placer le système de formation au cœur de leur système social. Donc celles qui auront su faire de leurs dépenses sociales des investissements sociaux, puis parmi les autres, celles qui auront réussi à développer un tiers secteur pour colmater les effets de la polarisation.

Les milieux innovateurs

Jusqu’ici nous avons raisonné à l’échelle d’une économie nationale. Or à cette échelle, on constate aujourd’hui une crise de l’État-providence. Les pays qui résistent le mieux sont ceux qui ont su imbriquer solidarité nationale et solidarités locales, compétition et coopération. Tout en étant solidaires, les populations ont alors fait une grande place à la compétition pour que l’innovation puisse faire de la solidarité une réalité durable dans un monde global concurrentiel. La solidarité suédoise par exemple, s’exprime dans un système fiscal où tous les citoyens sont égaux, contribuent également en fonction de leur revenu (impôt non progressif, élevé et proportionnel au revenu : 40% par exemple), dont le but n’est pas de corriger une inégale répartition primaire des revenus, mais de financer des services publics universels de qualité par lesquels chaque citoyen ne reçoit plus en fonction de son revenu, mais en fonction de ses besoins[5]. La compétition innovante a pu ensuite pénétrer dans les services publics, y améliorer la qualité et diminuer le coût.

Pour les sociétés qui n’ont pas su imbriquer les différentes échelles de la solidarité de sorte à faire donner à la compétition son meilleur rapport social, c’est autour de leur territoire que les populations pourront se réapproprier l’articulation des différentes échelles de solidarités pour encadrer leur compétition. C’est au sein d’ensembles cohérents qu’il est possible de produire une philosophie sociale concrète qui puisse inspirer l’organisation de la vie économique et sociale et lui donner sens. Ce sont les liens concrets entre les agents, leurs échanges équilibrés, qui font la communauté de destin d’une population et ensuite seulement une politique publique … qui les implique.

Pour les sociétés dont l’armature qui fait leur solidarité se dégrade, c’est vers la notion de milieux innovateurs qu’il faut se tourner pour reconstruire les bases d’une solidarité durable.

Entre le territoire et la nation, la différence réside dans le fait que l’un est l’unité de base, l’unité concrète de la vie, du travail et de l’échange, l’autre l’esprit commun qui transcende un ensemble de territoires. Par esprit commun, il faut entendre la manière d’agencer la compétition et la coopération, le global et le local, une politique nationale et des politiques locales de reproduction de la force de travail dans un monde globalisé. Autrement, il faudrait s’attendre à une mise en compétition des territoires par les forces qui dominent la globalisation.

Afin donc de produire une solidarité durable dans une économie globalisée, une société doit placer l’innovation au cœur de son système économique. C’est dans cette optique que l’approche systémique du milieu et que sa notion de milieu innovateur peuvent être pertinentes. Car il faut bien se rendre compte que l’innovation ne trouve pas son origine dans la seule relation d’une entreprise avec son marché, mais dépend d’abord du milieu dans lequel la firme évolue[6]. L’OCDE (1993) considérait notamment qu’environ 40% des écarts de taux de croissance entre grandes régions du monde étaient le fait de facteurs qualifiés d’invisibles. Il ressort à la lumière des travaux qui se sont concentrés sur cette question qu’un milieu est propice à l’innovation lorsqu’il intègre :

–    un collectif d’acteurs (entreprises, centre de recherches et de formation, université, instituts de financement, associations professionnelles, administration publique…) se caractérisant par sa cohérence et sa cohésion économique ;

–    des ressources matérielles, humaines, financières, technologiques ou encore informationnelles aussi nombreuses que diverses ;

–    des savoir-faire garantissant une maîtrise du processus productif au sens large, qu’ils soient techniques, commerciaux ou organisationnels ;

–    du capital relationnel favorisant la constitution de réseaux en tant que vecteurs de connaissances et de reconnaissance à la fois économique, mais aussi politique dans la mesure où les relations politiques déterminent la capacité de négociation des acteurs du milieu avec les autorités locales, nationales ou supranationales ;

–    des normes, règles et valeurs régissant le comportement des acteurs économiques et les relations que ceux-ci entretiennent.[7]

Au terme de ce texte, je reprendrai ce que j’avais avancé en introduction. Aujourd’hui que nous nous soucions de société civile et d’entreprise privée et afin que leur activité ne se poursuive pas dans la prédation, il convient de les replacer dans le cadre de sociétés et de milieux innovateurs et solidaires afin qu’elles puissent être les actrices d’une croissance durable et inclusive.

NOTES :

[1] Unité de l’économie et de la société, économie sociale et solidaire, démocratie économique. https://arezkiderguinidepute.wordpress.com/2016/05/19/unite-de-leconomie-et-de-la-societe-economie-sociale-et-solidaire-et-democratie-economique/

[2] Je rappelle ici que je considère notre société comme telle, n’ayant pas connu de différenciation précapitaliste de classes. Un des drames de notre société c’est d’avoir hérité d’une société de classes un Etat jacobin. Parmi les sociétés européennes, même si elles ont toutes connu une certaine différenciation sociale de classes, les rapports de classe ne sont pas identiques d’une société à une autre et de ce point de vue les sociétés nordiques représentent des sociétés relativement égalitaires puisque leur préférence pour l’égalité est manifeste jusque dans les faits. Voir plus bas la notion d’investissement social.

[3] « Il n’existe donc rien, on l’a dit, que l’on puisse appeler « économie mondiale ». En revanche, il existe une « économie globale » où les « emplois nomades » du monde entier sont en compétition et autant d’« économies sédentaires » que de territoires, où les « emplois sédentaires » sont en compétition entre eux et s’articulent à « leurs » nomades dans des relations particulières que le modèle va expliciter ». … « Exemples d’emplois sédentaires : professeur de droit constitutionnel français, ouvrier du bâtiment ou de la production et distribution d’électricité et d’eau, acteur de théâtre, enseignant du primaire, femme de ménage, boulanger, policier. Exemples d’emplois nomades : trader, ingénieur aéronautique, OS de l’automobile, viticulteur, employé du tourisme, employé de call center ». Pierre-Noël Giraud, L’homme inutile. Du bon usage de l’économie. Odile Jacob, 2015, pp. 137-38. Ce livre inspire pour une bonne part le texte présent.

[4] L’accueil de la petite enfance des enfants défavorisés par exemple permet de développer ses effets d’investissement dans le capital humain tout au long de la vie en même temps qu’il permet l’amélioration de la productivité des femmes. « En réaction au néolibéralisme …, le concept d’investissement social revisite la protection sociale, mais en considérant les politiques sociales comme un facteur productif. Il projette ses interventions sur l’ensemble du cycle de vie …». Anton Hemerijck, Simon Vydra, « Le champ d’analyse de la politique d’investissement social », Informations sociales 2016/1 (n° 192). http://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2016-1-page-8.htm

[5] Voir OLIVIER JACQUES. Les leçons du régime fiscal suédois : la taxation néolibérale d’un État-providence social-démocrate. Note de recherche du Gériq.  http://bit.ly/1Gc5Wvn

[6] Aydalot, P., 1986. Milieux innovateurs en Europe, Gremi.

[7] Coppin Olivier, « Le milieu innovateur : une approche par le système », Innovations, 2/2002 (no 16), p. 29-50.

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