Nos institutions et les leurs

Lorsque l’université n’est pas l’institution par laquelle se pense l’avenir d’un pays, celui-ci est conçu dans d’autres cadres par les intérêts occultes qui peuvent lui être associés. Lorsqu’il n’est pas imaginé avec la jeunesse, on livre celle-ci à l’inconnu. Lorsque la loi n’est pas élaborée dans le cadre de la Représentation nationale, au lieu de sortir d’une « Forge » nationale, elle est bricolée dans des officines obscures ; au lieu de l’intérêt général, elle sert une oligarchie ; au lieu de cohésion sociale, elle produit de la dispersion.

Pourquoi est-il fait un tel usage des institutions ? Pourquoi la transplantation d’institutions républicaines dans notre corps social, les a-t-elle vidées de leur substance ? Osons l’hypothèse suivante : au sortir de la guerre de libération, du fait des asymétries de pouvoir entre notre société et le monde d’une part, entre la société algérienne et sa fraction dirigeante qui devait se hisser à la hauteur du monde d’autre part, entre la société dirigeante de la nouvelle nation et le hard/soft power de l’ancienne puissance coloniale finalement, et pour se soustraire à l’emprise du monde, la disposition stratégique en faveur d’un État profond l’emporta sur celle de la construction d’un État démocratique auprès des sociétés dirigeantes postcoloniales même quand elle prit la forme d’une collaboration avec l’ancienne puissance tutélaire. Parce que la distance entre la société dirigeante et la société prenait appui sur cette autre entre la société et le monde pour fonder un rapport d’autorité et d’extériorité vis-à-vis de la société comme pour contrer l’asymétrie de pouvoir avec le monde, la société restait un champ de bataille entre la société dirigeante et le monde extérieur, entre les anciens protagonistes de la guerre de libération. Et afin que l’asymétrie de pouvoir entre le monde et la société ne se transforme pas en subordination de celle-ci à celui-là, les institutions d’importation qui s’y trouvaient prises ne pouvaient pas fonctionner de manière démocratique du fait qu’on leur refusait le pouvoir d’accueillir le désordre du monde et ses asymétries qu’on craignait de voir s’y établir. Aussi furent-elles fermées aux forces « d’opposition » comme pour contenir la pénétration du monde au sein de la société. Et au lieu d’aboutir à une explicitation progressive des règles de la compétition sociale et internationale, on persista dans le chemin de leur informalisation. Un piège colonial se refermait sur la nouvelle nation indépendante : on reproduisait la défiance de l’État vis-à-vis de la société au contraire de ce qu’il était souhaitable. Pour consolider une telle opération, le mythe du développement se substitua à celui de l’émancipation de la société.

Si on accepte une telle réponse à la question pourquoi les institutions sont restées sans substance, on peut poursuivre et se demander : cette disposition stratégique a-t-elle été couronnée de succès ? A-t-elle conduit le pays à disposer d’une société souveraine, d’un État social et démocratique comme stipulé dans ses textes fondamentaux ? A-t-elle réussi à venir à bout de ces asymétries internes et externes que de telles fins supposaient ? La nation peut-elle aujourd’hui se considérer comme l’égale des autres membres de la communauté internationale ? Nous connaissons la réponse : si nous arrêtons la perspective aux temps présents, au contraire de certaines nations, quoique nous ayons prétendu vouloir, nous ne faisons pas partie de ce qu’il est convenu d’appeler les nations émergentes.

Si notre défiance vis-à-vis de l’ordre international était justifiée, si l’on devait importer des institutions pour nous faire admettre au sein d’une communauté internationale fondée par les nations européennes, si l’on ne pouvait pourtant pas accepter qu’elles puissent être instrumentalisées contre nous, servir le néocolonialisme, bref si l’on peut considérer que toutes nos justifications étaient bonnes, il reste que nous n’avons pourtant pas réussi à remettre en cause notre dépendance structurelle. La raison en est simple : parce que de la défiance à l’égard du monde extérieur nous avons justifié la défiance à l’égard de la société alors que la confiance devait être le point de départ du développement ou de l’émancipation. Il fallait que la société se libère de toutes les mines antipersonnel que le colonialisme avait semées en elle tout au long de son occupation et à son départ. C’est le travail de toutes ces mines qui continue de saper la coopération sociale et la compétition loyale.

Pouvions-nous faire mieux ? Cela n’est pas certain. D’abord, la colonisation a profondément déstructuré notre société et soigneusement détruit ses capacités d’organisation. Ensuite éviter de tomber dans la trappe de la défiance et déminer sur le vif, n’était pas évident après une longue guerre. Que le pouvoir soit revenu à l’indépendance à une armée des frontières qui reprit à son compte la défiance du pouvoir antérieur vis-à-vis de la société est significatif de ce qu’il nous était plus facile de faire. Dans des analyses antérieures, outre cette défiance, j’ai soutenu que l’héritage institutionnel colonial[1] était la principale entrave de la société quant à la capacité de se réapproprier une dynamique autonome.

Ensuite, si l’on considère l’expérience postcoloniale des autres nations non occidentales, on peut observer que les nations émergentes devraient être dites ré-émergentes en vérité. Ces nouvelles nations industrielles sont en effet de vieilles sociétés urbaines pour lesquelles l’art industriel n’avait pas de secret. La mécanisation qui fut le moteur de l’industrialisation européenne quand elle fut adoptée par l’Extrême-Orient trouva un environnement plus fécond que celui d’origine. Ce n’est pas le coût de la main-d’œuvre qui est le secret de la réussite chinoise, en tant que terre d’accueil de la fabrication mondiale, ou avant elle, celle japonaise ou coréenne, le réel facteur discriminant c’est le savoir-faire chinois, japonais et coréen. Le coût de la main-d’œuvre était un avantage comparatif certain, mais il était appuyé sur un autre qui peu apparent n’en était pas moins décisif. La valeur sociale de l’éducation et de la formation dans cette région n’est pas indépendante de ce patrimoine ancien. Savoir-faire et formation sont deux termes qui ne sont jamais éloignés l’un de l’autre dans l’expérience collective. Quand on compare le statut extrême-oriental de l’éducation avec celui d’un pays où l’on considère toujours qu’elle doit être gratuite, la distance est très grande. Qu’il y ait socialisation ou privatisation de l’effort d’éducation, cela dépend de la manière dont on peut et veut tenir ses comptes. Il faudra bien payer d’une façon ou d’une autre, en payant directement le service ou indirectement via un impôt. L’essentiel est dans la valeur accordée à une telle activité et l’effort que l’on est prêt à lui consentir. Nous avons préféré l’immobilier à l’éducation.

À notre indépendance, l’entreprise coloniale avait suffisamment déstructuré notre société pour la priver d’institutions en mesure de mettre en œuvre un processus d’empowerment, un processus capable de comprendre ses ressources, de les valoriser et donc de développer son savoir-faire, son savoir-être. Au lieu de rétablir la confiance de la société en elle-même et dans ses institutions, de l’aider à se réapproprier ce dont l’avait spolié l’entreprise coloniale pour être en mesure de confronter ses ressources à celles du monde, nous avons poursuivi l’œuvre coloniale de dispersion en pensant que de la table rase on pouvait fabriquer une société idéale plutôt que du néant. L’industrialisation fut un échec de par nos dispositions agropastorales anciennes et anti-expérimentations sociales nouvelles. Celles-ci empêchant celles-là de se transformer.

Établir la société dans ses institutions signifie non pas simplement tradition, c’est-à-dire prise automatique sur elle-même et sur le monde. Dans une société de l’innovation, l’expression « ses » institutions veut dire celles qui lui donnent prises sur le cours des choses, la rendent en mesure d’innover, de se transformer selon ses besoins et ceux du monde. Malgré la distance qui séparait la société du monde, une construction par le bas de la société et de l’État, bien que laborieuse, était non seulement possible, mais la seule voie réelle qui puisse mener à une société démocratique. Telle est la leçon que l’on peut tirer du succès du Botswana en Afrique. Et plus largement de certaines sociétés nordiques dont la typique différenciation de classes, à mon sens, autorise la comparaison.

Les auteurs de l’ouvrage « The fail of nations », qui nous inspirent pour une part, peuvent être cités à l’appui : « Que peut-on faire pour lancer — ou simplement faciliter — ce processus d’empowerment, et par conséquent de développement d’institutions politiques inclusives ? La réponse la plus honnête, c’est qu’il n’existe pas de recette miracle pour mettre en place ce type d’institutions. Bien entendu, certains facteurs évidents sont à même de favoriser l’empowerment : par exemple, la présence d’un régime relativement centralisé, qui empêchera les mouvements sociaux opposés au pouvoir en place de tomber aussitôt dans l’illégalité ; la préexistence d’institutions politiques admettant un certain degré de pluralisme, comme les institutions traditionnelles au Botswana, afin que de larges coalitions puissent se former et persévérer ; et la présence d’institutions de la société civile susceptibles de coordonner les exigences de la population, afin que les mouvements de contestation ne soient pas aisément réprimés par les élites en place, ou ne deviennent le moyen pour un autre groupe de contrôler les institutions extractives en place. Seulement, nombre de ces facteurs sont historiquement prédéterminés et n’évoluent que très lentement. Le cas du Brésil montre comment les institutions de la société civile (et les formations politiques associées) peuvent être élaborées de la base vers le sommet ; mais ce processus est lent, et les raisons de son succès ou de son échec selon les circonstances sont mal connues. »[2].

Étant dit que nous avions peu de chances de faire mieux, étant données nos dispositions et celle du monde, qu’en est-il de nos possibilités aujourd’hui ? Peut-on soutenir que notre bilan est un échec ? Il pourrait se révéler tel si le développement humain appréciable auquel nous sommes parvenus se dégradait et était empêché de servir le processus d’empowerment[3] de la société. Car notre problème précisément consiste dans le fait que le développement humain s’est accompagné d’une destruction des capacités sociales et non de leur développement. Un exemple : le savoir n’a pas constitué un savoir-faire, mais la destruction d’anciens savoirs et savoir-faire. La destruction créatrice n’a fonctionné que dans un seul sens. Un autre : si tel n’était pas le cas, comment interpréter l’état des ressources de nos collectivités locales ? Sont-elles devenues plus riches depuis ? De quoi ? Quelles ressources peuvent-elles mobiliser, allouer ou utiliser ? Pourquoi ? N’ont-elles pas été davantage déstructurées ? Tout cela, parce que la centralisation a signifié monopolisation et non pas condition d’un État de droit et d’une pluralisation.

Le bilan pourrait apparaître autrement si nous rallongions notre perspective et faisions place à un tel processus. Je crois que nous ne pouvons ni nous comparer aux anciennes puissances industrielles ni aux nouvelles. Le seul exemple qui nous interpelle de manière directe est celui du Botswana. De manière plus médiate celui des pays nordiques. Il faut prendre la société avec ses ressources dans leur pluralité. Il ne faut pas que les deux processus de centralisation et de pluralisation s’opposent et s’excluent, que l’un dévalorise les ressources de l’autre[4]. Il faut qu’ils se fécondent.

Pour éviter la faillite, il nous faut donc rallonger notre perspective et transformer le développement humain auquel nous sommes parvenus en processus d’empowerment. Cela est plus facile à dire qu’à faire tellement nous avions pris la direction inverse, mais c’est dans une telle perspective que nous devons fabriquer les institutions inclusives qui peuvent y concourir en ce qu’elles permettraient de valoriser l’ensemble des ressources de la société de manière équitable. Pour ce faire, il faut cesser la dispute autour du pouvoir central et des institutions extractives, il faut que la société reprenne le pouvoir sur sa différenciation et redonne vie à ses ensembles concrets, à ces assemblées où chacun pourrait se dire : « qu’as-tu apporté à la collectivité qu’elle puisse te rendre et te reconnaître ? »  Ensuite il faut que la société retrouve prise sur le monde. Le monde a changé, il est celui de la révolution numérique, de l’industrialisation des services, d’un vieillissement des populations d’un côté et d’une croissance démographique de l’autre. Les atouts d’hier ne sont plus ceux d’aujourd’hui, une autre insertion dans le monde est possible[5]. Pour ce faire, l’État ne doit plus se substituer aux collectivités, il doit être le cadre qui pacifie leur coopération-compétition et rend la mesure de tels processus possible[6]. Il ne doit pas empêcher les ressources de se mettre au service d’un recentrage sur la société, de sorte que leur combinaison puisse donner naissance à de nouvelles ressources.

Notes :

[1] Par lequel une histoire de France venait s’immiscer dans la nôtre sans que l’on puisse pourtant être en mesure de la digérer, étant donnés notre ignorance magistrale de la première et notre désir d’ignorance, de table rase, quant à la nôtre. Cet héritage consiste principalement dans un État jacobin d’origine monarchique et une propriété coloniale dominante transformée en propriété d’État. Nous avons ainsi refusé de penser notre construction étatique et importé celle d’autrui, nous causant des soucis de fonctionnement.

[2] Acemoglu et Robinson, pp. 562-563

[3] On trouvera sur Internet des définitions d’un tel processus d’empowerment. En voici une : c’est un processus ou une approche qui vise à permettre aux individus, aux communautés, aux organisations d’avoir plus de pouvoir d’action et de décision, plus d’influence sur leur environnement et leur vie. Chaque individu, chaque communauté où qu’il se situe dans l’échelle sociale possède un potentiel, des ressources et doit pouvoir utiliser celles-ci pour améliorer ses conditions d’existence et tracer la route vers plus d’équité.

[4] A commencer par le taux de change qui fut établi à l’indépendance, qui procura quelque fierté mais dévalorisa les ressources de l’émigration et livra le marché national aux importations.

[5] On peut se référer ici aux travaux d’El Mouhoub Mouhoud. Voir par exemple sa conférence « Nouvelles perspectives d’intégration régionale et globale en Afrique du Nord et au Moyen-Orient » sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=4D4RncKfApM&t=303s.

[6] Dans « Huit grands principes pour guider l’économie mondiale » ou Déclaration de Stockholm, treize économistes, dont quatre anciens économistes en chef de la Banque mondiale, qui se sont réunis à Stockholm, en Suède, les 16 et 17 septembre 2016, pour définir les principes d’élaboration des politiques économiques de développement dans le monde contemporain, on relève que le quatrième principe concerne l’équilibre nécessaire entre le marché, l’État et les collectivités. https://www.wider.unu.edu/sites/default/files/News/Documents/Stockholm%20Statement%20French.pdf

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