La société comme champ de bataille

Le pouvoir postcolonial a hérité d’une conception de la société qu’il s’est forgée au cours de la guerre de libération. La société était un champ de bataille dont les partisans et les adversaires de l’indépendance se disputaient les faveurs. Elle constituait l’enjeu de la bataille. Elle prend alors parti pour l’indépendance alors que les colons continuent de s’en tenir à leurs privilèges. On peut considérer que c’est là le premier réveil de la société au monde. Érection qui s’éteindra progressivement dans la période postcoloniale.

Il faut tout d’abord relever qu’une telle conception de la société, que l’on pourrait dire instrumentale, ne constitue pas une création ex nihilo. Elle est fille de son temps, elle dérive d’une autre vision alors hégémonique auprès des élites culturelles des mouvements de libération, que l’on peut définir comme avant-gardiste et scientiste. La flèche du progrès était inscrite dans le temps, les masses devaient en être instruites.

Du côté de l’intelligentsia, on retrouvait donc cette conception d’une société comme champ de bataille, mais cette fois-ci investi précisément par la lutte de classes. Cette conception a été instrumentalisée à des moments particuliers pour couvrir et masquer la conception opératoire.

Cette seconde conception était victime de la conception du socialisme dans un seul pays, la lutte de classes interne finissant par triompher du capitalisme national, mais non du capitalisme mondial. La nation l’emportait ainsi sur la classe et la compétition sur la lutte. Après l’échec de l’internationalisme ouvrier, la vie comme une lutte n’est pas celle des classes, mais celle des individus et de leurs associations. Si un internationalisme peut exister, il doit traverser les différentes associations, nations et collectivités.

Le nationalisme continuait donc de se nourrir des clivages de la guerre de libération pour affronter la compétition internationale. Et c’est pour cette raison qu’il ne put être en faveur de la fabrication d’une société civile performante qui l’y aurait appuyé et y aurait pris la prééminence. Il ne put ni ne voulut débarrasser la société civile de sa tare coloniale. Il préféra l’instrumentaliser.

Pratiquement, les acteurs étaient restés prisonniers d’une conception de la société et d’une guerre qui ne les préparait pas à affronter la nouvelle. Ils étaient maintenant comme on dit en retard d’une guerre. Ils ne se rendaient pas compte qu’avec la conquête de l’indépendance le combat était monté d’un cran, qu’il s’agissait maintenant d’affronter les grandes entreprises mondiales et leurs complexes militaro-industriels. En somme qu’une telle compétition, exigeait l’érection d’une nouvelle société, l’implication de la société dans la construction de l’ordre international, dans les compétitions et les coopérations internationales au travers de ses entreprises civiles. En d’autres termes, on ne voyait pas que les nouvelles guerres exigeaient un élargissement du combat, qu’il devait impliquer une autre et plus grande « armée », bref qu’il devait se civiliser.

De par son histoire et ses nouvelles ressources, le pouvoir postcolonial est resté attaché à un camp. Il n’a pas eu besoin de transformer son combat politico-militaire en combat économique contrairement à d’autres pays. Sa survie ne lui fut pas attachée.

Tout compte fait, le pouvoir postcolonial a poursuivi au nom du progrès l’œuvre de dislocation de la société algérienne. Après avoir atomisé la société pour avoir voulu construire une société salariale au moyen d’une industrialisation étatique, il a eu les moyens de la mettre en compétition, en opposition, mais il a évité de la mettre en coopération. Il a refusé à la société le sens de l’organisation qui devait faire son unité.

Maintenant que les moyens de la mettre en compétition vont lui faire défaut, qu’est-ce qui sera en mesure de la mettre à nouveau en mouvement ?

Le fait de ne pas avoir pu se déprendre d’une telle conception instrumentale de la société et de ses agents à l’indépendance ne doit pas être sous-estimé. La globalisation et l’équilibre de nos comptes extérieurs exigent une nouvelle conception de la société.

Seul un état de droit aurait pu rendre à la société son unité, sa capacité d’adaptation et d’innovation. Il lui aurait permis de solder ses anciens comptes, d’ouvrir ceux qui comptent aujourd’hui.

La division de la société en classes a été progressiste tant qu’elle assurait un « ruissellement » de la richesse et du pouvoir des riches vers les pauvres. Elle cesse de l’être dès que celui-ci s’interrompt. Les classes ont un rôle social, elles ne portent pas leur propre fin. Avec la globalisation, l’économie de l’innovation, la société liquide[1], ce sont les compétitions et les coopérations sociales qui sont décisives, ce sont les capacités de la société à faire et défaire ses compétitions et ses coopérations en fonction des exigences du progrès technologique et social.

Avec la globalisation, les sociétés qui s’inscrivent le mieux dans la compétition mondiale, s’incorporent le mieux le progrès du monde et supportent le mieux son inégalité, sont celles qui pensent et agissent leurs transformations de sorte qu’elles peuvent se différencier en obéissant aux règles de l’efficacité et de l’équité. Il ne s’agit plus pour elles de construire une société sans classe, programme dont s’approprie aisément une oligarchie, mais une société efficace et équitable de sorte qu’elles peuvent être en mesure d’accompagner les transformations du monde en actrices souveraines et de sorte à assurer que ce qui est valable pour un individu l’est aussi pour un autre.

On pourra parler ici de second réveil des sociétés postcoloniales, sinon de déchirement. Certaines entrent dans l’économie de l’innovation d’autres qui n’ont pas réussies leur rattrapage sont défaites par la crise. Devant la menace d’un tel déchirement, le pouvoir pourra-t-il revenir au niveau de la société pour lui permettre de se reprendre et reprendre une place honorable parmi les autres sociétés émergentes ?

NOTE:

[1] La « société liquide » est un concept introduit récemment par le sociologue Zygmunt Bauman. Par les termes « solide » et « liquide », Bauman fait référence aux états de la matière : le solide représente les institutions lorsqu’elles sont stables, faites pour durer et que les individus peuvent s’appuyer dessus ; le liquide représente des liens sociaux fluides et faibles, sans consistance réelle, au sein desquels les institutions ont une durée de vie variable et ne peuvent servir de cadre de référence aux individus. Aux yeux de Z. Bauman, les « sociétés individualisées » vont de pair avec une extrême précarisation des liens, qu’ils soient intimes ou sociaux. L’approfondissement de la modernité est aussi son dévoiement, l’exaltation de l’autonomie ou de la responsabilité individuelle mettant chacun en demeure de résoudre des problèmes qui n’ont d’autres solutions que collectives. » in Vivre dans la « modernité liquide ». ENTRETIEN AVEC ZYGMUNT BAUMAN.

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