Oser à nouveau se soumettre à l’épreuve du monde et du peuple

Dans ce texte et en ce début d’année, j’aimerai me laisser aller à quelques exercices de prospective. L’individu a beau ne pas vouloir savoir et à ne faire qu’avec ce qu’il a, ce qu’il persiste à ignorer ne continue pas moins d’exister et se prépare probablement à se manifester de la manière la moins attendue. Mais pour certains, les malins ou les ennemis du peuple qui ne doivent leur existence qu’à sa division, l’ignorance n’est pas l’adversaire qu’il faut combattre mais l’alliée qu’il faut entretenir chez les autres. Le proverbe ne dit-il pas qu’un homme averti en vaut deux ?

Conjecturons donc pour mieux nous préparer à l’erreur et pour mettre à l’épreuve nos attentes, tant il est vrai que nous aimerions que la réalité se plie à nos désirs, plutôt que de continuer à vouloir tricher avec le réel et nos désirs.

Commençons par le commencement, une croyance de l’ordre de la généralité : le nouveau monde qui s’annonce fondera-t-il la citoyenneté sur le travail ou sur la possession d’un quelconque capital qui puisse servir dans la compétition et la solidarité sociales et internationales ? Car même la solidarité est un capital. La classe ouvrière qui a été portée par les premières révolutions technologiques et défaite par les dernières en sait quelque chose. L’émancipation par le travail, un mythe qui a entretenu la société salariale s’essouffle. Les femmes des sociétés émergentes qui ont été les dernières à y croire n’en goûteront probablement pas les fruits. La « société des individus » a atteint comme un point d’inflexion. La mécanisation du travail détruit désormais plus d’emplois qu’elle n’en crée. La création de la destruction créatrice schumpetérienne s’étiole. Le progrès technique toujours allié de la puissance s’avère moins être celui du progrès social. Comment infléchir ce déterminisme que certains refusent, comment endogénéiser cette variable que certains considèrent comme exogène ?

Comme on peut le constater avec les controverses qu’un tel point de vue  soulève, le monde actuel met à l’épreuve des croyances, des attachements et non de simples faits. Si l’on ne peut compter sur le travail pour fonder et l’émancipation individuelle et la citoyenneté, comment pourra-t-on construire une société juste ?  Si le futur ne peut plus ressembler au passé, si l’à-venir n’est plus synonyme de progrès, quel horizon d’attente dresser ?

À mon sens, il faut tout d’abord revenir du mythe selon lequel la modernité dont le travail (salarié) émancipait (Bruno Latour), ensuite de la définition de la liberté comme liberté négative (Amartya Sen). Car en même temps que l’on s’autonomisait on devenait davantage (inter)dépendant. L’illusion de l’autonomie vient de l’ignorance du processus de différenciation sociale qui porte et l’autonomisation et la dépendance. On devenait plus libre, parce que l’on dépendait désormais d’une multitude et non de quelques personnes. Dans le cas algérien, nous devenions plus libres (de nos liens traditionnels) parce que nous devenions plus dépendants du monde extérieur. Opposer liberté et dépendance est donc une grossière erreur, tout dépend de la polarisation des liens de dépendance. Ce qu’il faut donc opposer ce sont les positions dans les relations d’interdépendance ; ce qu’il faut revoir ce sont les asymétries de pouvoir au sein de telles relations. Ce ne sont pas les relations de dépendance qu’il faut refuser puisque c’est avec l’extension de leur échelle, leur multiplication que se sont accrues nos libertés. Ce qu’il faut rejeter c’est l’asymétrie de leur construction qui met ces relations au service des uns et non de l’ensemble, c’est la construction de relations de dépendance qui ne soient pas d’interdépendance. Un accroissement de libertés est donc un redoublement de dépendances auquel il faut consentir et non pas se refuser lorsqu’elles nous enrichissent. Plutôt que de fuir les relations de dépendance, qui n’est qu’une façon de vouloir se décharger sur autrui (sans s’en donner les réels moyens), il faut leur faire face, les construire de sorte qu’elles puissent porter des échanges équilibrés, qu’elles puissent faire place à une commune humanité. Une telle construction est vitale pour toute société, aussi doit-elle être locale avant de pouvoir être mondiale. On ne peut compter sur le monde pour construire des relations locales équilibrées, mais il faut pouvoir compter sur un monde local, avec ou contre le monde global.

À partir de là, on peut soutenir que c’est la qualité du lien social qui est primordiale, le caractère équilibré d’un tel lien que l’on ne peut abstraire totalement d’un milieu humain et naturel. C’est donc le territoire et non le marché qui peut le comprendre, et qu’au travers de ce lien social c’est le rapport d’un territoire au monde, de l’ensemble de ses ressources à celles du monde, qui est décisif[1]. Et par conséquent la valeur qui est attachée à ses ressources en rapport à celles du monde, la valeur qui est dévolue à ses collectifs qui transforment de telles ressources en bien-être et paix sociale. L’asymétrie subie de notre rapport au monde est construite sur le rapport asymétrique de la valeur que nous attachons à nos ressources et à celles du monde. Nous n’apprécions pas ce que nous avons ni ce qu’ils ont, à la valeur que des rapports équilibrés exigent. En conséquence, nous nous appauvrissons et ils s’enrichissent.

Ceci étant dit à propos de nous-mêmes et du monde, que pouvons-nous dire du monde lui-même ?  La globalisation du fait d’une mécanisation du monde plus destructrice que créatrice d’emplois est bipolarisation des sociétés, cosmopolitismes à un bout et populismes à un autre. Elle met à l’épreuve les services publics, le taux d’emploi des sociétés et donc leur cohésion. Dans le monde développé, les États-Unis se replient et l’Europe se divise. L’Europe refuse la discipline allemande, il s’ensuit une Angleterre qui se détache du couple franco-allemand et une Europe du Sud en voie de décrochage. La Chine est la puissance qui a le mieux profité de la globalisation. Le monde occidental qui n’a pu contenir son émergence économique craint aujourd’hui qu’il ne soit dépassé par son émergence militaire. C’est la Russie qu’il a poussée dans ses retranchements que le monde anglo-saxon envoie en première ligne pour faire face à l’Allemagne et s’éloigner de la Chine de sorte qu’elle ne puisse y trouver quelques sérieux appuis.

À quels rapports l’Europe consentira-t-elle avec la dérive de l’Angleterre et le retour de la Russie ? Comment fera-t-elle face à la concurrence des États-Unis d’Amérique et de la Chine ? La discipline allemande réussira-t-elle à comprendre l’Europe et la Russie ? De quelle manière ? Sinon l’Europe se laissera-t-elle gagner par le chaos de ses franges extérieures ? Bref, l’hypothèse qui me paraît la plus forte est la suivante : l’Europe devra choisir entre la discipline allemande ou le chaos. Pour le moment l’Europe refuse comme de reconnaître son moteur, jusqu’à quand ?

Quant à l’Afrique et au Moyen-Orient, suite à la crise économique mondiale et à la défection des anciennes puissances protectrices, le souci sera celui de ne pas sombrer dans le chaos, le chaos de la faillite des États que les sociétés auront du mal à surmonter. Ces régions vont devoir compter sur leurs propres ressources pour empêcher le chaos de gagner de nouvelles zones. Des ressources qu’elles ont plutôt gaspillées, dépréciées jusqu’ici. Avant de parler démocratie, ces sociétés devront changer le rapport qu’elles ont avec leurs ressources propres. Envisager de passer d’une société qui a mis en faillite son État, à une société démocratique, est une façon peu honnête de solder ses comptes. Surmonter le chaos va donc dépendre de la nouvelle valeur qu’elles vont accorder à leurs ressources propres, particulières et collectives pour construire une paix interne et une autre régionale désormais indissociables. Cela va donc dépendre des rapports entre les différentes parties prenantes d’une telle sécurité régionale, dont l’Arabie saoudite, la Turquie, l’Iran et l’Égypte et de leurs capacités à mutualiser leurs ressources, à construire une paix dans la région. De la capacité des sociétés de ces pays à coopérer va dépendre la contribution des autres sociétés voisines. Comme déjà soutenue par le professeur Abdellatif Benachenhou, la crise qui frappe l’Europe du Sud de laquelle nous sommes dépendants n’apparaît pas à première vue comme un facteur facilitant. Il peut en être autrement du point de vue des nouvelles ressources. La demande sociale existe au Sud, une offre oisive existe au Nord, il suffit qu’elles s’accordent pour une distribution moins asymétrique du pouvoir de production[2].

Globalement, il faut voir que le monde nouveau qui s’annonce est celui d’une désoccidentalisation du monde. Les États-Unis et leurs alliés auront beau vouloir faire de la Chine et de l’Allemagne des ennemis à la mesure de leurs ambitions, les contradictions intérieures qui les minent désormais risquent de faire échec à leurs desseins.  L’élection d’Obama puis de Trump aux États-Unis est une manifestation des profondes transformations qui agitent ce pays. Le démographique est en train de surclasser l’économique, le monde occidental ancien champion de l’intégration économique, se sent menacé dans son existence. L’Histoire rattrape l’Occident colonialiste. Le monde saura-t-il se donner une nouvelle élite pour faire face aux nouveaux défis qui le menacent ?

Le monde est donc en crise et notre pays semble avoir adopté la politique du Wait and see. On accepte plus facilement le malheur quand d’autres nous y ont déjà précédés et nous prêtent ainsi moins attention ; la crise devient plus supportable quand elle frappe d’abord nos rivaux. Mais c’est là un comportement tactique qui ne doit pas cacher une rigidité foncière. Ce vers quoi nous sommes portés est un certain chaos. Il dépend de nous et non d’autrui qu’il se fasse créateur d’un nouvel État social. Il dépend des nouvelles générations que derrière cette posture tactique se dresse une attitude qui ressemble à celle qui a conduit les anciennes à l’indépendance et non à une autre qui abandonne le pays au cours des choses. C’est vrai que nous pouvions compter sur des exemples et un air du temps. Mais ne faudra-t-il pas un jour proche renouveler ce genre d’expérience ? Ne faudra-t-il pas le moment venu, oser à nouveau et se soumettre à l’épreuve du monde et du peuple ? Ne faudra-t-il pas être prêt pour oser se demander et dire ce qui pourra faire société dans le monde de demain ?

[1]Un mot clé : le territoire attractif. Le territoire qui dispose de capitaux non délocalisables en mesure d’attirer les capitaux nomades, et de les valoriser.

[2] Je suis le politiste Bertrand Badie, selon lequel « Nous sommes entrés dans l’ère des relations intersociales » et selon lequel « la guerre n’est plus le résultat d’une compétition de puissances mais procède tout entière, au contraire, de faiblesses, de décompositions et de malformations ».

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