Tu ne spéculeras pas !

Tu ne spéculeras pas contre toi-même, tu ne fabriqueras pas d’opportunités dont tu croiras bénéficier pour qu’un autre puisse en profiter. Telle est la maxime que le citoyen, consommateur ou autre devrait se donner pour règle s’il pouvait concevoir la liberté individuelle comme une responsabilité sociale. Le démuni ne doit pas spéculer avec le nanti, un individu pourvu ne doit pas disputer sa subsistance à un autre dépourvu, ils doivent s’accorder sur ce qui doit aller à chacun, afin que ce qui peut revenir aujourd’hui à l’un puisse aller demain à l’autre. C’est parce que les sociétés d’Occident se sont constamment identifiées à une élite, ont accepté certaines différenciations qui leur donnaient dynamisme et cohésion, qu’elles ont fait la différence avec le reste du monde. … Et c’est parce qu’il n’y a plus de « riches » dans nos familles pour entretenir une certaine sociabilité qu’il n’y a plus de familles et de société.

Car la société a sa part dans sa propre soumission, comme elle l’a dans son émancipation. C’est elle qui produit les opportunités dont les capitalistes et autres opportunistes se saisissent. Une classe ne domine une autre que parce qu’elle en a obtenu obéissance. C’est la compétition de tous contre tous et ses incitations, qui fait que certains individus en tirent plus de profits et qui peut les porter à la dominer. Et le fait que ces individus ne peuvent pas parvenir à former une classe à part, ne réussissent pas à se faire obéir, comme cela semble être notre cas, fera plus de torts à la société que s’ils y arrivaient[1].

Des individus et leurs collectifs ont cru pouvoir se décharger des coûts de l’éducation, de la santé de leurs enfants, ils ont été finalement dépossédés de leurs affaires d’éducation et de santé, ils ont l’éducation et les soins qu’ils ne veulent pas. En croyant pouvoir reporter sur autrui des coûts qu’on se devait de supporter parce qu’ils étaient l’envers de services dont nous bénéficions, nous avons renoncé à la capacité d’honorer nos obligations, nous avons légitimé notre dépossession et nous avons contribué à établir la loi du plus malin. Nous n’avons pas été dépossédés pouvons-nous nous entendre dire, nous nous sommes déchargés et le piège s’est refermé sur nous. Oui l’économie est une science, un art que l’on a trop tendance à déposséder de son armature morale[2].

La société se construit sur la base d’une fabrication de normes, de disciplines collectives et d’institutions et non sur celle de simples mécanismes abstraits, telles les lois de l’offre et de la demande, qui atomiseraient la société en individus séparés et la soumettraient à des lois abstraites telle celle de l’argent, n’étaient-ce ces normes et institutions, le droit qui en gèrent les conditions d’exercice et les effets.

Lorsque des files d’attente se constituent autour de la distribution d’un produit subventionné parce qu’il se raréfie, que riches et pauvres se le disputent ; lorsque ces files d’attente deviennent la règle, la « logique » voudrait que des inoccupés en fassent leur activité pour se donner un revenu. Ainsi se créerait un marché parallèle. Ils vendraient de leur temps à d’autres qui ont besoin du leur pour d’autres activités mieux rémunérées. Mais seraient alors privés de l’accès à un tel bien, ceux qui occupés et se trouvant en bas de l’échelle des revenus, ne disposent ni du temps pour la file d’attente ni de l’argent pour acheter le temps de ceux qui en ont en excès. Une fois la réduction de la demande stabilisée, le nouveau prix d’équilibre fixé, les autorités pourront officialiser le nouveau « prix d’équilibre » à moindres frais et sans soulever de protestation majeure. Entretemps, seraient passées à la trappe deux catégories de population, celle qui aura cru profiter de l’opportunité que lui a donnée la file d’attente pour se créer une activité et celle qui aura été la moins argentée. Les premiers se retrouveront à nouveau sans revenu et les seconds avec un pouvoir d’achat diminué. On est arrivé à une telle situation parce que la différenciation sociale a été confiée au pouvoir abstrait et simplificateur de l’argent[3] (tu as de l’argent tu achètes, tu n’en a pas, tu ne peux pas), et non à des citoyens soucieux des conséquences de leurs choix et de leur responsabilité sociale[4].

Prenons l’exemple du sachet de lait dans les quartiers et observons sa distribution commerciale et le comportement des consommateurs. Il fut un temps où l’administration de la rareté temporaire était confiée à des commerçants. Le bien rare était offert aux seuls clients que le commerçant connaissait et dans la quantité adéquate pour satisfaire le maximum de clients. Le consommateur ne participait pas dans la création de pénurie en stockant outre mesure et le chômeur ne faisait pas de revente. Le commerçant était une pièce maîtresse dans l’administration de la rareté. Il ne pouvait cependant jouer ce rôle que si la distribution en amont le lui accordait, que si la distribution de gros était elle-même une pièce maîtresse de la distribution, dans le sens où elle administrait la rareté de sorte que chaque commerçant de détail puisse obtenir de quoi approvisionner ses clients. Des entreprises publiques pouvaient faire l’affaire d’une telle distribution de gros. C’est à peu près l’ordre que le système planifié pouvait mettre au point avec une gestion de haut en bas de la distribution. La traçabilité du bien administré était presque parfaite parce qu’elle pouvait compter sur une coopération sociale presque complète.

Ce système fut mis en défaut à partir du moment où l’offre ne pouvait plus satisfaire la demande, la rareté devenait telle qu’il ne fut plus possible à l’administration commerciale de la gérer, tous les consommateurs ne pouvant plus obtenir la quantité voulue au même prix. La demande croissante se heurtait à une offre rigide, le contrôle central de la distribution, de la production et de la consommation devenant contreproductif du fait qu’il ne comprenait pas les dynamiques de la production et de la consommation.

Dès que ce ne fut plus possible, on démantela le système de distribution pour établir une gestion par les prix et le marché. Il fallait alors rompre la chaîne de distribution, confier au marché impersonnel ce qui relevait de l’Etat. Les commerçants et consommateurs citoyens n’avaient plus de prise sur le marché du produit. Ils se trouvaient libérés de la responsabilité de cogérer la rareté, la charge en revenait au « marché » qui s’était abstrait des rapports sociaux de clientèle et de solidarité (quartiers et villages) pour devenir autonome et national, hors de la prise des citoyens et de leurs services.

La corruption d’un tel système de distribution revient au fait que le contrôle global de l’économie n’était pas l’affaire de la délibération citoyenne, de l’ensemble des acteurs pourvoyeurs et utilisateurs de la chaîne de distribution.  Il n’y avait pas de délibération citoyenne impliquant et conjuguant les efforts de la totalité des acteurs, producteurs, consommateurs et distributeurs de l’administration de la rareté qui produise les conduites et les institutions sociales d’une bonne administration. Le chacun pour-soi de l’homo oeconomicus, la compétition de tous contre tous, ne produisaient pas les normes et institutions d’une telle administration.

Il fut tout d’abord mis en place parce qu’il constituait le système d’administration de la rareté, côté offre et partie commerciale, le plus simple et le moins onéreux pour un État très soucieux de centralisation et de paix sociale. Il fut le plus expressif d’un souci de justice sociale. Facile à mettre en œuvre et à contrôler dans le cadre d’une société faiblement différenciée qui avait peu d’intérêt à accorder aux récriminations d’une société civile maltraitée, mais fortement sensible à une justice distributive. À la suite de la grande privation coloniale, il n’eut aucun mal à montrer ses bienfaits, à procurer un grand sentiment de sécurité. Les Souks el fellah en constituent le point d’orgue. Le problème n’était pas dans ce système de distribution dont la justice était évidente.

Mais une fois posé un tel système qui exprimait l’intention d’une justice distributive, il fallait penser à ses tenants et aboutissants, à une administration de la rareté qui comprenne celle de la demande et de la production. Il fallait comprendre les motivations des acteurs, producteurs, distributeurs et consommateurs et les faire entrer en synergie par les incitations adéquates.

Nous ne sommes pas allés jusque-là, parce que l’on pensât que ces autres administrations pouvaient s’effectuer sur le mode de celle de l’offre commerciale, qu’il suffisait de commander à la production et à la consommation comme on pouvait commander à la distribution en les soumettant à une autorité centrale[5]. Mais aussi parce que nous n’oubliâmes pas cette gestion de l’offre commerciale sur laquelle nous restâmes polarisés. Son volume d’affaires ne cessa pas de croître au travers des aléas du système et la compétition sociale ne put s’en détacher. On perdit la vision globale de l’administration de la rareté, on laissa dériver le système global, pour nous absorber dans la gestion de l’offre commerciale et ses compétitions.

Une fois que les normes de distribution furent définies par le système, qu’elles aient été transformées en conduites sociales, il aurait fallu se réapproprier la gestion de la demande et de la production qu’aurait pu enclencher la délibération sociale. Après avoir défini comment distribuer, il aurait fallu poursuivre le travail de définition des conduites sociales sur le plan de la consommation et de la production de sorte à pérenniser un système global de satisfaction des besoins sociaux. Des politiques adéquates de la consommation et de la production auraient pu être définies. Mais on ne voulut pas se départir d’une gestion sectorielle qui monopolisait la décision et la confiait au pouvoir central. L’étatisation ne s’achevait pas dans une socialisation des conduites, une production de normes et d’institutions démocratiques comme elle aurait pu le faire. Tant que ce système permettait de réaliser une certaine justice distributive, il pouvait conserver une certaine légitimité. Mais dès lors que cette justice ne pouvait plus être tenue, il fallait revoir ses conditions de possibilité, à savoir celles de la production et de la consommation.  Le pouvoir central ne pouvait dicter les conduites sociales en matière de production et de consommation, il ne peut que les coordonner, être un facteur de conjonction ou de disjonction.

La délibération au niveau des quartiers et villages, en partant de la distribution, établit une justice distributive à laquelle est très attachée la société, elle peut empêcher la spéculation qui enclenche l’autonomisation du marché, ses automatismes, pour imposer la loi de l’argent. Elle pourra prendre en compte les différents statuts sociaux et la question de leur devenir. Si une collectivité choisit de se départir du sort d’une personne inoccupée qui ne peut accéder aux différents marchés, elle ne pourra empêcher le pouvoir de l’argent de réguler ses rapports. La délibération sociale seule, en ce qu’elle a de citoyenne et si elle le souhaite, peut comprendre les conditions de possibilités d’une justice distributive, les conditions de production et de consommation qui la rendront possible. Il faudra en effet définir que produire, comment et pour qui, que consommer, comment et pour quoi, autrement dit les conduites ou normes sociales en matière de production et de consommation, pour donner une base pérenne socialement maîtrisée à la justice distributive désirée.

[1] Les sociologues parleront d’anomie, en termes moins savants, on parlera d’ensauvagement par l’incapacité de la société à produire des règles de vie commune.

[2] Voir Amartya SEN, L’économie est une science morale. La Découverte, Paris, 1999, 2003.

[3] Utile parfois certainement, mais pas toujours.

[4] Amartya Sen, La liberté individuelle une responsabilité sociale, in L’économie est une science morale. Dans l’acte d’acheter, notre décision répond aux questions fondamentales de l’économie : que produire, comment et pour qui. Chaque fois que nous éludons ces questions, nous cédons au pouvoir de l’argent et à nos pulsions primaires de consommateur.

[5] La déprise de la société sur ses affaires commençât par une telle soumission de la production à une autorité centrale. Taux de change surévalué et importations de biens de consommation finirent par la déposséder.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s