L’Etat social algérien à l’épreuve

Alors que nous sommes confrontés à un changement de situation stratégique, puisqu’il s’agit de passer d’un financement des dépenses publiques par la fiscalité pétrolière à un financement par la fiscalité ordinaire, le gouvernement se prépare à imposer à la société des mesures impopulaires sans déplier le dessein global dans lequel il veut les inscrire : approfondissement de la privatisation du pouvoir ou reconfiguration de l’État social. Car il reste à déterminer qui profitera de la chute des recettes pétrolières, ceux pour qui il s’agit de privatiser davantage le pouvoir, ou ceux pour qui il y a là une occasion de redonner au travail la place qu’il a perdue dans la société. Pour que la première éventualité l’emporte sur la seconde, il suffira que les clients et partisans de la dernière affrontent ceux de la première en rangs désunis. Si l’on tient compte du fait que les intérêts immédiats des partisans de la privatisation s’accordent mieux avec le cours social démissionnaire actuel, on peut dire que les deux parties ne sont pas sur les mêmes pentes, mais que la pente la moins raide n’est pas la moins dangereuse.

L’Etat social et les rapports de force nationaux

Les sociétés ont une histoire, elles sont mues par certaines dynamiques qui les conduisent à produire certaines institutions. Celles-ci ont donc une histoire, une institution n’étant jamais produite seule. L’importation d’institutions par les élites sociales, lorsqu’elles imitent les puissances étrangères, n’aboutit pas toujours à leur adoption par la dynamique sociale. Après avoir mal copié les institutions qui dominent le monde, que cela nous ait conduit à produire des institutions extractives, il nous faut changer de dynamique sociale et construire des institutions inclusives[1]. Il nous faut apprendre à bien imiter pour pouvoir innover d’une part et à mieux partager ce que nous avons appris d’autre part.

Les organisations des travailleurs ne sont pas indépendantes de l’organisation de la société et de ses asymétries de pouvoir. La cité a toujours été la « propriété » des propriétaires de capitaux. On a parlé de démocratie censitaire. Mais en vérité, il n’y a pas d’autre démocratie. Dans la société de classes européenne, il faudra attendre la révolution industrielle et ses concentrations de travailleurs pour corriger l’asymétrie de pouvoir entre les propriétaires et les non-propriétaires. Le pouvoir économique de la classe dominante sera contrebalancé par un pouvoir politique grâce au suffrage universel et un nouveau pouvoir ouvrier, le pouvoir syndical. Il reste que la société européenne apportera deux réponses quant à l’issue d’une telle division. Ceux qui croient qu’il faut supprimer la propriété privée pour venir à bout de l’exploitation (les socialo-communistes), et ceux qui croient que le rapport entre les différentes classes de la société n’est pas antagonique et qu’elles peuvent s’entendre sur une répartition du revenu national (les sociaux-démocrates). L’État social parfois même national des premiers s’effondrera, celui des seconds s’adaptera. Rappelons que pour la social-démocratie, il s’agit de déterminer le rapport de répartition du revenu national entre investissement et consommation étant donné les conditions de marché internes et externes. Pour soutenir, élargir et accroître le pouvoir d’achat, il faut investir, arbitrer entre production, consommation présente et future, épargne et investissement. Avec la social-démocratie nous avons une conception égalitaire de la répartition du pouvoir d’achat dans le cadre d’une société qui s’engage dans la compétition internationale et accepte pour ce faire la différenciation adéquate des capitaux. Elle se caractérise par le principe de justice distributive.

Notre société est à un carrefour, la lutte de libération nationale a fait de l’État social son principe, mais du fait de l’intervention coloniale, elle bute sur les problèmes de l’appropriation (propriétés) et de la différenciation (élites) sociales. Elle n’a pas encore retenu la différenciation qu’elle peut considérer comme légitime. Le fait que le pétrole, propriété publique, soit devenu la richesse principale a différé la résolution des problèmes et les a compliqués. Face à la chute des recettes fiscales, une plus grande privatisation du pouvoir exacerbera le problème, mais n’apportera pas les moyens de les résoudre.

L’Etat social : de la lutte de libération nationale à la social-démocratie ?

Dans notre situation, il devrait être clair que la défense et l’amélioration du pouvoir d’achat de la société passent par un effort d’investissement, une moindre consommation présente pour une plus grande consommation future. Il faut créer de nouveaux revenus, plus d’emplois, étant donné la croissance de la population active, plutôt que d’accroître ou de défendre les revenus existants. La défense pure et simple par les différentes catégories sociales de leur pouvoir d’achat sera donc contre-productive, car elle divisera et opposera les travailleurs, en distinguant les « insiders » du système aux outsiders, pour venir à bout de leur résistance globale. Et c’est grâce à la manipulation des divisions de la société que la concentration des patrimoines et des revenus pourra se poursuivre. C’est dans une telle dynamique sociale de manipulation des divisions sociales que les institutions extractives pourront poursuivre leur œuvre.

Ce qui est en jeu dans tous les cas, c’est la répartition du pouvoir économique. Maintenant que la rente ne peut plus être derrière une relative justice distributive, il reviendra aux puissances du travail d’en décider. On assistera ou bien à l’abandon d’une telle justice et donc au renforcement de l’asymétrie de pouvoir entre les catégories sociales, de la concentration des patrimoines et des revenus, ou bien à la définition des nouvelles conditions de production d’une telle justice. Chez les sociétés dont la différenciation sociale s’est rapidement développée (les sociétés guerrières dont les règles d’héritage ont favorisé la concentration du patrimoine et des revenus) la démocratie a été rendue possible par la réduction de l’asymétrie de pouvoir créée par la fortune du fait des nouveaux rapports de force rendus possibles par les révolutions industrielles et urbaines. Les travailleurs purent devenir des citoyens grâce au suffrage universel et à leurs puissantes organisations de solidarité. On ne peut dire aujourd’hui de nos organisations de travailleurs qu’elles pourront bénéficier d’un tel rapport de force en mesure de les transformer en citoyens. L’échec de l’industrialisation les a privés d’une telle occasion et la faillite de l’État menace d’aggraver leur situation.

Ainsi dans notre société où la différenciation sociale n’a pas été portée par des conquêtes militaires et par les règles d’héritage, il faudrait aborder la question des pouvoirs et contrepouvoirs autrement que cela ne fut le cas dans les sociétés européennes. La réponse apportée jusqu’ici a conditionné la dynamique sociale, en l’entravant par excès de différenciation : l’asymétrie produite par la différenciation bloquant celle-ci en retour (situation postcoloniale : cas des pays africains ayant importé l’État dans des sociétés n’ayant pu opérer leur révolution industrielle) et en combattant par le bas une dynamique de différenciation (legs de l’habitus des sociétés tribales en situation précoloniale).

De la société de propriétaires à celle d’actionnaires ?

Le colonialisme a détruit la société de propriétaires précoloniale et l’État postcolonial a poursuivi son œuvre dans la perspective de parvenir à la construction d’une société de salariés, mais sans y aboutir. L’œuvre de dépossession de la société s’est ainsi poursuivie sans qu’une dynamique autonome d’accumulation des capitaux n’ait pu se construire. L’organisation du travail de la société salariale étant par ailleurs remise en cause par la révolution numérique, il faut pour définir les nouvelles conditions d’une justice distributive. Celle-ci voit en effet le rapport de force qui corrigeait l’asymétrie de pouvoir entre propriétaires et non-propriétaires s’éroder. De mon point de vue, il faut envisager l’hypothèse d’une société d’actionnaires par laquelle se rééquilibreraient les rapports de force de la société. Actionnaires non pas pour vivre d’une rente, mais pour pouvoir être partie prenante du processus de décision quant aux arbitrages économiques, afin de pouvoir produire des assemblées d’actionnaires souveraines représentatives de la société. Une chose est certaine, on ne peut construire de citoyenneté véritable sans une certaine symétrie de pouvoir entre les différentes forces sociales, les différents revenus, la propriété et le travail.

Pour pouvoir donner à la dynamique sociale un caractère vertueux qui répartisse équitablement les fruits de la propriété et du travail et une dynamique d’accumulation autonome, il faut que les syndicats s’appréhendent comme des forces organisées de la société qui se fixent dans la nouvelle conjoncture l’objectif de produire des élites économiques, culturelles et politiques en mesure de conduire la transition économique et politique. Après la stabilisation du nouvel État social, chaque organisation pourra retourner à sa médiation sectorielle. En tant que forces organisées, ils doivent inscrire leur caractère corporatiste dans celui plus global de la condition générale du travail. Dans quelles conditions de travail en général est-il possible aujourd’hui de mettre en place une justice distributive ? Dans quelles conditions de compétition et de répartition des fruits de la compétition ? Ils doivent se hisser au niveau des arbitrages nationaux qui définissent les grands choix économiques : que produire, comment et pour qui ? Et dont les réponses aboutiront à créer de la puissance et de la prospérité économiques pour tous. Ils doivent donc renoncer à une certaine cogestion sectorielle qui justifie aujourd’hui leur existence et dans laquelle les forces de la privatisation du pouvoir veulent les tenir et les user. Ils devraient militer pour une définition régulière de la meilleure répartition possible du revenu national d’un point de vue social et économique. Ce qui veut dire parfois choisir entre augmenter la productivité et le pouvoir d’achat des travailleurs actuels ou mieux distribuer la productivité, créer de nouveaux emplois, de nouveaux revenus. Une dynamique vertueuse doit prendre en compte les divisions de la société entre travailleurs et non-travailleurs, propriétaires et non-propriétaires, hommes et femmes et ne les opposer que pour mieux en assurer la synergie, la compétition au service d’un objectif commun, le bien de tous.

Fabriquer nos institutions et nos relations sociales.

Nous ne pouvons refaire ni l’histoire de la France ni celle de l’Allemagne ou de la Norvège. Il nous faut fabriquer les institutions qui pourront servir notre développement, substituer des institutions inclusives aux institutions extractives qui ont dominé la période postcoloniale du fait de l’asymétrie de pouvoir entre dirigeants et dirigés, du fait de la confusion doctrinale entre guerre, politique et économie qui a empêché l’émergence d’élites en mesure d’organiser la société à son profit. La politique a été conçue comme une continuation de la guerre de libération et non comme une politique de puissance. La guerre n’a pas été définie comme une continuation de la compétition économique. En effet la guerre n’est qu’une forme de la compétition, sa forme extrême, paroxystique ou technologique, et la politique n’est qu’une servante de la compétition, de ses différentes formes, économique ou militaire. Au cœur de la compétition, il y a celle économique, mais à la pointe de celle-ci, il y a celle militaire. La politique, la politique de puissance, va d’un bout à l’autre de la compétition, de son organisation, de la diffusion de ses effets et de la gestion de ses conséquences.

Définir les relations du travail et de la propriété, produire une élite qui puisse organiser la société au profit de tous tel est l’objectif que doivent s’assigner les forces en faveur de l’État social. Aujourd’hui cela passe par la démocratie, la production d’institutions inclusives. « Si l’Égypte est pauvre, c’est précisément parce qu’elle a été dirigée par une élite qui a organisé la société à son profit et au détriment de la majorité du peuple »[2]. À son avantage, bien qu’issue d’un mouvement populaire, tel est le cas de l’exemple algérien, parce qu’elle n’a pas su transformer ce mouvement en dynamique d’accumulation, lui faire produire des institutions inclusives, lui donner une politique de puissance cohérente. Organiser donc la société en faveur de la majorité, c’est organiser sa compétition, la répartition de ses fruits en faveur de tous. Créer des institutions inclusives c’est ménager au plus grand nombre la possibilité de participer à cette compétition, de contribuer à l’oeuvre collective. Les institutions extractives géraient l’accès à la rente, organisaient la compétition sociale autour d’un tel accès.

NOTES :

[1] J’emprunte ces notions d’institutions extractives ou inclusives à Daron Acemoglu, James A. Robinson (2012) : « La faillite des nations. Les origines de la puissance, de la prospérité et de la pauvreté. » Trad. franç., les éditions markus haller, Genève 2015. Distribution Nouveaux Horizons. Pp. 103-108. C’est à ces institutions que les auteurs attribuent les origines de la puissance, de la prospérité et de la pauvreté.

[2] Daron Acemoglu et James A. Robinson, ibid p. 19.

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