Unité de l’économie et de la société, économie sociale et solidaire et démocratie économique.

democratic wealthIntroduction

L’économie de marché a tendance à se soumettre la société, quand la société renonce à entreprendre l’économie. Le marché devient alors le lieu d’une domination d’un groupe social ou d’une classe (1). Dans le cas général il s’agit du groupe des financiers, qui pour le notre seront des grands importateurs dont la compétition impose la loi du surprofit. Autrement la société peut faire de la compétition une puissance de la coopération.

La compétition ne s’oppose donc à la solidarité que quand la société est désarticulée ou soumise à des intérêts extérieurs. Cependant avec la polarisation du marché du travail et l’atomisation du monde du travail, compétition et solidarité peuvent surinvestir deux champs distincts, l’un devenant hyper-compétitif et l’autre hyper-solidaire. Cela peut donner, face à l’économie concurrentielle, un secteur non marchand ou un secteur marchand dit d’économie sociale solidaire dit encore tiers secteur. Quand la compétition ne s’oppose pas à la solidarité grâce à une solidarité industrielle, on peut parler d’économie sociale de marché et de démocratie économique moderne.

Dans le cadre d’une compétition internationale et d’une économie désarticulée, la construction d’une économie sociale et solidaire passe par la reconstruction de l’unité de l’économie et de la société et la construction de collectifs compétitifs et solidaires.

L’unité de l’économie et de la société.

Opposition don et échange, règle sociale et calcul marchand

Dans la « société traditionnelle » les collectivités de zones différentes échangent leur surplus. Le rayon des échanges n’excède pas celui de zones complémentaires voisines. Pas de commerce lointain et pas de production pour ce commerce. De petits marchés entre collectivités voisines, de plus importants marchés aux frontières de zones de production différentes et à la proximité de riches collectivités. Pas d’échange marchand, pas de place de marché à l’intérieur des collectivités mais entre elles. Dans la « société traditionnelle » le marché est à l’extérieur de la société, de multiples marchés n’en existent pas moins que peuvent fréquenter des petits marchands, des colporteurs. La société marchande n’existe qu’en germe et de manière indistincte, ce sont des membres comme les autres de la société traditionnelle dont le statut n’est pas toujours envié. Les grands marchés et les grands commerçants sont ceux des riches collectivités, la cité marchande n’existe pas.

Ainsi l’échange marchand se situe à la périphérie de la société (village, ou fraction de tribu), la société marchande est en germe, encore dispersée entre les différentes collectivités. Des bandes de marchands se constituent mais pas encore de groupes séparés, distincts du groupe social. Les grands marchands peuvent résider temporairement en ville mais ne s’y installent pas définitivement. Les villes sont le siège de l’administration, les marchands et artisans qui y résident vivent davantage de l’administration que du commerce avec le reste du monde.

Cependant la dynamique sociale ne pouvait-elle pas conduire à une différenciation sociale entre marchands, paysans et artisans ? Ma réponse est positive : le développement de la production et du commerce aurait pu conduire à la formation d’une cité marchande du point de vue de la dynamique interne si le commerce de ses collectivités avec le monde extérieur avait pu se développer. A l’appui d’une telle thèse on peut citer Karl Polanyi :
« L’enseignement orthodoxe partait de la propension de l’individu au troc; on en déduisait la nécessité des marchés locaux, ainsi que de la division du travail ; et on concluait pour finir à la nécessité du commerce, puis du commerce extérieur, y compris celui au long cours. Compte tenu de nos connaissances actuelles, il nous faut presque renverser l’ordre du raisonnement : le vrai point de départ est le commerce au long cours, résultat de la localisation géographique des biens, et de la « division du travail » née de cette localisation. » (2)

Pour étayer une telle réponse, je soutiendrai qu’il n’y a pas de différence autre que d’échelle entre l’échange marchand qui règle les rapports de la société marchande, et le don et le contre-don qui règle l’échange de la société traditionnelle. Quant à la redistribution, elle est le principe d’intégration entre groupes sociaux qu’ils soient marchands ou non. Elle peut être prise en charge par une institution religieuse. La différence entre le don et l’échange marchand est une différence d’échelle : dans le temps entre un échange immédiat et un autre différé, et dans l’espace entre un familier et un étranger. « … Les agents entrent et ressortent de l’échange comme des étrangers. Une fois la transaction conclue, les agents sont quittes : ils s’arrachent un instant à l’anonymat pour y replonger bien vite » (3).

Considérons tout d’abord le principe de réciprocité qui règle la société non marchande, le don et contre-don ou autrement dit la règle des trois obligations de Marcel Mauss : l’obligation de donner, de recevoir et de rendre. On a rarement soutenu l’hypothèse que l’on a eu plutôt tendance à écarter dans le souci de distinguer don et échange, qu’une telle logique pouvait être porteuse d’une dynamique de différenciation. La compétition n’est pas absente de cette communauté que l’on voudrait figer dans une logique. Le fait que l’effectuation de ses trois obligations doive être séparée dans le temps souligne le fait que l’échange est porté par un lien social, autrement dit qu’il s’effectue entre familiers que le temps et l’espace ne séparent pas de sorte qu’ils ont tout le temps et l’espace pour faire leurs comptes. Solder son compte à un proche ou voisin, alors que les échanges ne peuvent être arrêtés là et n’ont pas besoin de l’être, n’est ni rationnel ni honnête. Vouloir clore les comptes d’une relation qui va durer est inopportun, suspect. Cette volonté porte la menace d’une rupture ou le refus d’un rapport. Ce n’est donc pas une disposition morale qui justifie les trois « obligations », qui ne sont en fait que les moments séparés de l’échange et de sa clôture, mais la possibilité de laisser les comptes ouverts, de maintenir la relation. Et une telle ouverture des comptes peut laisser une asymétrie se développer, n’exclut pas des ruptures, des inimitiés ou de nouveaux liens.

On peut aisément reconnaître qu’avec l’extension des échanges, la multiplication des coéchangistes et le développement de marchés extérieurs en particulier, la tenue des comptes puisse se compliquer. Le commerce avec l’étranger avec qui l’on doit solder son compte, l’échange avec le familier avec qui le compte ne peut être fermé trop vite, doivent tenir cependant dans un même compte, en particulier lorsque les flux se croisent. Selon que le marchand rompt ses liens sociaux ou les conserve, dans la mesure de son compte, soumettra la règle sociale à la règle marchande ou inversement. Le prêt peut alors être soumis à intérêt (étranger) ou prendre le relais du don, être sans intérêt avec la possibilité de se transformer en don gracieux (familier). Entre le prêt et le don il peut y avoir continuité d’une société à l’autre. Il reste qu’il ne pourra en juger seul. Si le groupe le laisse seul avec ses comptes, il devra alors se soumettre à la règle marchande.

On peut soutenir que c’est le développement des marchés extérieurs, le commerce de long cours qui vont permettre aux marchands de se porter hors de la société non marchande, de concentrer des moyens qui les distinguera et de former une société particulière. Ce sont ces « marchés extérieurs » de pouvoir qui vont permettre aux marchands et fonctionnaires d’accumuler une richesse indépendante et leur permettre de creuser les écarts au sein des sociétés non marchandes. S’ils sont portés à se détacher de leurs liens sociaux, de leur groupe social, ils vont avoir tendance à soumettre toutes leurs relations à la règle marchande d’exploitation des différences de conditions, de différences de prix. Dans l’échange ils considèreront tout le monde comme des étrangers, limitant l’entraide à quelques secteurs de la vie sociale. S’ils conservent leurs liens le don pourra prendre des formes monétaires, l’allure du prêt et du don gracieux.

Selon que le groupe social réussit à comprendre ces écarts et à améliorer sa position dans le monde plus large qui l’englobe, sa solidarité et sa compétitivité en sortiront renforcées. Dans le cas contraire, il devra se défaire de ces écarts ou ils le déferont. Le groupe se restreindra et la société marchande aura rompu ses liens avec celle non marchande. Dans le premier cas, la solidarité pourra élargir son cercle avec la compétition, le groupe s’associant à de nouveaux groupes ou incorporant de nouveaux éléments, la compétition externe prévalant sur la compétition interne, et la dynamique acceptera une différenciation du milieu social en marchands producteurs et non producteurs, conservant les liens sociaux et les transmutant.

Dans notre société le développement des « marchés extérieurs de pouvoir » a eu pour effet de rompre le diapason sur lequel évoluait la société. Il n’a abouti ni à la préservation du groupe social, ni à une différenciation marchande cohérente de la société. La cause principale en revient au cantonnement du groupe social qui a commencé avec la colonisation et s’est poursuivi avec l’étatisme. Le groupe ne fut pas confronté à une compétition extérieure, mais à une prolétarisation. Le groupe ne pouvait accumuler, développer ses interdépendances sauf à chercher à se reproduire sur de nouveaux territoires où il fut souvent plus démuni et mieux combattu. La sphère de la solidarité sociale a donc, au cours de la colonisation et de l’étatisation jacobine de la société et de l’économie, été réduite à une peau de chagrin. La construction étatique jacobine a pris le relais de la machine de guerre coloniale. Elle ne voulait avoir affaire qu’à des individus ; de l’Etat colonial et de la révolution française elle avait hérité le rejet des institutions intermédiaires (corporations).

Il pouvait en être autrement. Il est important de remarquer que la manière d’après laquelle s’effectuera l’internalisation par le groupe social des effets du commerce extérieur déteindra sur la cohérence de la différenciation sociale et des différentes sociétés. La cohésion au sein et entre les groupes sociaux desquels se seront détachés progressivement et pacifiquement les éléments de la société non marchande pour constituer la société marchande, pourra être « transportée » dans la nouvelle société et à leur ensemble. Le cheminement par lequel, la façon dont ils se détachent de l’une et s’associent dans l’autre est décisif. Selon que le lien familier s’étend avec l’association au fur à mesure du rapport avec l’étranger, la règle sociale peut réussir à tiédir le froid calcul marchand. La construction pas à pas par la société de ses compétitions et coopérations n’a aucun intérêt à détruire des liens qui lui permettent de réduire ses coûts de transaction et de reprendre ses comptes pour les réadapter au cours des choses et des affaires en fonction de ses règles.

La différenciation peut donc produire de la cohésion sociale, des anciens collectifs aux nouveaux du fait d’une certaine transition des uns et des autres. Le contraire est évidemment vrai aussi. Le calcul marchand tend à produire des étrangers, des individus séparés ; la règle sociale une société qui transmue ses liens. Avec le colonialisme les conditions d’existence des collectifs et de fonctionnement de la règle sociale sont mis en cause. L’étatisation jacobine, au nom d’une révolution, poursuit la guerre contre toutes les institutions indépendantes. Elle combat « l’esprit de gourbi » pour construire des cités dortoirs.

On notera cependant que le don se différencie de l’échange différé quand il n’y a pas possibilité de rendre, lorsque le donateur reste inconnu, impersonnel. Tel le don pour « la face de Dieu » du musulman, ou d’un contributeur qui s’efface derrière son geste. On peut parler de don pur. Mais alors il ne crée pas de lien social, mais une disposition au lien social qui peut comprendre jusqu’à l’étranger, l’inconnu (4).

On peut ainsi considérer l’échange marchand comme l’équivalent d’un don et d’un contre-don immédiat avec un étranger. En échangeant des « équivalents » les coéchangistes soldent leur compte, ils sont quittes et chacun peut retourner à son compte séparé. Au contraire du familier avec qui il ne s’agit que de solder provisoirement les comptes, avec qui il faudra reprendre les comptes, que permet la continuité du lien et des rapports. Que l’échange soit marchand ou non, avec le familier il n’est que provisoirement clos. C’est la perspective de l’échange, courte ou longue, ouverte ou bornée, qui sépare le familier, celui avec qui l’on aura encore à faire, de l’étranger, dont on peut ne plus entendre parler.

Selon la nature des liens on pourrait établir une typologie des familiers et des étrangers et les seuils de rupture. Car ce qui peut décider de la différence entre le familier et l’étranger est ce moment où le lien se perd. Identifier l’économie à une rationalité, à un calcul froid ne doit pas perdre de vue le fait qu’elle constitue un réseau d’interactions, de liens d’interdépendance. Elle produit des biens au travers de liens que trament les différents processus de production, de distribution et d’échange. Elle suspend, rompt ou reprend des liens sociaux « primaires » pour attacher à des liens « secondaires », « tertiaires », techniques, économiques plus rigoureux. Elle attache plus qu’elle ne libère au contraire de ce que fait croire la mentalité de salarié en période de vaches grasses. Elle multiplie les liens d’interdépendance, les intensifie. L’économie comme rationalisation de l’activité sociale ne la soumet pas à la seule logique du calcul marchand (Max Weber). « L’action n’est plus vue comme orientée uniquement par le souci de la meilleure adéquation des moyens aux fins ; elle peut par exemple relever d’une logique du précédent ou de l’adhésion à différents principes. Le message de Weber est repris à partir des dynamiques d’ajustement dans l’action. Il s’agit de comprendre le passage d’une logique d’action à une autre. » (5)

Du don à l’échange marchand, la continuité ou la discontinuité du milieu et des liens sociaux peuvent s’imposer aussi, selon que la capacité de donner et de rendre plus, qui s’accroit, est suffisamment distribuée ou pas. Le besoin et la possibilité d’entraide mutuelle subsiste ou s’évanouit alors. La dynamique de différenciation conduit alors à une multiplication des échanges avec dans un cas l’élargissement des cercles des familiers et des étrangers avec lesquels ils échangent, dans un autre cas avec un élargissement du cercle des étrangers aux familiers et donc une réduction du cercle des familiers et une multiplication des étrangers avec lesquels on se heurte aux limites de la capacité d’échanger avec eux.

Le monde du salariat, est davantage marqué que celui de la société marchande par la logique de l’équivalence. Le travailleur, comme employé et consommateur, est plus étranger d’un autre travailleur que ne l’est un marchand d’un autre marchand. Le marchand traite avec plusieurs partenaires avec lesquels peuvent s’instaurer des liens durables. Ce qui n’est pas le cas du salarié qui peut être soumis au froid calcul du consommateur et ne peut avoir de compte qu’avec son employeur. Sans l’appartenance à une société industrielle d’importance ou solidaire, sa solidarité de classe ne peut le sortir de la solitude.

Avec l’accroissement de la capacité de donner et de rendre plus, la communauté peut investir dans les biens publics, dans l’extension du fonds immobilier, dans l’association avec d’autres communautés pour investir à une autre échelle. Ou dans la consommation. Peut alors apparaître ce que l’on a coutume d’appeler la fonction de redistribution (attachée à un centre) ou la consommation ostentatoire, selon que la communauté se préoccupera de la capacité de chacun ou pas. La redistribution ne s’attache pas tout de suite à un Etat deus ex machina, elle peut d’abord s’attacher à l’investissement dans les biens publics du groupe, puis d’un ensemble de groupes, etc. « L’Etat », entité ou autorité centrale, est alors produit en même temps que ces biens publics.

Nous pouvons donc conclure qu’il faut bien voir que le don, l’échange et la redistribution se distinguent par l’échelle, la perspective et la règle de sociabilité qui gouvernent l’échange et que c’est la façon dont ils se tiennent qui déterminera la qualité de la construction sociale et économique. L’économie sera d’autant plus sociale et solidaire que de la réciprocité aura émergé l’échange et la redistribution et non du fait que l’échange ait émergé contre la réciprocité et la redistribution contre l’échange.

Lorsque de l’échange du surplus ou du produit artisanal, on glisse à la production pour l’échange, et que de l’échange marchand avec l’étranger, celui-ci implique l’échange avec les familiers, le marché de marginal devient central. Ou dit autrement, lorsque le marché de sa position extérieure commande de plus en plus à la production de la société de sorte que chacun devient de plus en plus dépendant de la production d’autrui, le marché centralise d’abord autour de lui l’excédent des producteurs indépendants puis progressivement transforme les producteurs en marchands qui produisent désormais des marchandises avec des marchandises. Un tel transport de la société non marchande à la société marchande transmue les liens mais n’a pas besoin de détruire leur familiarité. Il multiplie les liens et transforme les liens avec l’étranger, d’abord proche puis lointain, de liens épisodiques en liens durables. Avec une forte capacité de reprendre les comptes en fonction des crises et opportunités.
Le familier n’en devient pas étranger simplement parce qu’avec lui on solde ses comptes comme avec l’étranger pour cause de comptabilité, la manière dont on soldera ses comptes ne sera pas la même avec l’un et avec l’autre. La perspective de l’échange, la règle sociale à laquelle on soumettra la transaction feront la différence. Du reste, entre étranger et familier, il y a un continuum, non pas différence de substance. Il y a familier et familier, étranger et étranger. Une petite séparation séparant un certain familier d’un certain étranger qui rend possible leur interversion. On devient familier ou étranger, en même temps qu’on peut être l’un ou l’autre au départ. On pourra distinguer différents types de familiers. Entre familiers, si certains comptes sont désormais partagés, tous ne l’auront pas été. Subsisteront des comptes communs que l’on n’aura pas départagés, qu’ils soient tenus ou pas. Des comptes que l’on aura pris en considération ou qui devront l’être. Il subsiste toujours des externalités, que les comptes individuels n’ont pas pu internalisés et qui doivent et peuvent être collectivement tenues. Il existe des biens qu’il faut produire mais dont la production par un particulier n’est pas profitable, etc. L’étendue de l’intervention humaine est aujourd’hui telle que le nombre de comptes ne cesse de se multiplier, dont ceux qui sont abandonnés.

Avec le passage de la marginalité du marché à sa centralité, nous sommes passés de l’économie agricole de subsistance à l’économie industrielle. Depuis la société agricole et artisanale, ont émergé trois sociétés, une société marchande qui a vendu les surplus puis a commandé à la production, une société artisanale qui s’est industrialisée et une société salariale qui a été employée.
Pour évoluer de la marginalité à la centralité, les marchés étrangers et leurs marchandises ont constitué un appui important pour la transformation des marchés locaux. Sans eux, les équilibres de la société traditionnelle n’auraient pu évoluer et modifier les offres et les demandes locales. Certaines marchandises peuvent devenir bon marché, d’autres devenirs désirables. Elles peuvent détruire un marché, activer un autre assoupi ou susciter un nouveau.

Aussi y-a-t-il une grande différence entre des marchés locaux qui commandent à la production, se sont construits en rapport aux marchés étrangers, prennent appui sur eux et ceux qui prolongent les marchés étrangers. Il y a une grande différence entre les marchés qui ont été construits par le haut pour écraser ceux du bas et ceux qui ont été construits par le bas s’appuyant sur le haut. On aura compris que les marchés extérieurs mettent nécessairement en cause l’Etat, il reste cependant important de voir que cet Etat se construit dans cette dynamique de construction par le bas ou est imposé par le haut. Et qu’il y a une différence entre un Etat et des institutions qui se construisent par le bas, de celui et celles qui se construisent par le haut du fait d’une classe dirigeante inquiète de sa domination. Dans un cas ils développent une dynamique d’intégration sociale et d’insertion internationale et en constitue les centres de gravité, dans l’autre ils se soumettent à des centres de gravité extérieurs, à longue ou brève échéance.

Pour que le froid calcul s’impose il faudra la performativité de la science économique (6) qui prétendant soumettre l’économie à des lois retire à la société le pouvoir de la formater pour confier ce pouvoir à des spécialistes. « À l’ahurissement des esprits réfléchis, une richesse inouïe se trouvait être inséparable d’une pauvreté inouïe. Les savants proclamaient à l’unisson que l’on avait découvert une science qui ne laissait pas le moindre doute sur les lois qui gouvernaient le monde des hommes. Ce fut sous l’autorité de ces lois que la compassion fut ôtée des cœurs et qu’une détermination stoïque à renoncer à la solidarité humaine au nom du plus grand bonheur du plus grand nombre acquit la dignité d’une religion séculière. » (7)

Dans notre cas, la stratégie d’import-substitution a eu recours à une importation massive qui a détruit la dynamique des marchés locaux sans réussir à créer ce qu’elle prétendait, un marché national et une société industrielle. L’Etat voulait commander à la production. Nous sommes ainsi passés de l’échange marchand, du don au contre-don, des obligations de donner et de rendre plus, au salariat, à l’échange d’équivalents, à l’échange avec l’étranger, sans transition.

Le moteur social de la compétition et de la solidarité, donner et rendre plus, a été étouffé. Ainsi, des interdépendances de la société de subsistance, nous sommes passés à la dépendance extérieure, à la dépendance salariale, d’abord avec la colonisation puis avec l’étatisme. Dépendance salariale et extérieure que nourrissaient les importations de biens salaires pour réduire le coût de l’industrialisation. Le lien avec le familier au lieu de se déplier et de se différencier ayant été rompu, aplati par les importations. Le nouveau système d’interdépendances, transformait le familier en étranger, éloignait le proche et rapprochait le lointain (8) sans le rendre familier. La vente de nos matières premières réglait nos importations de produits. Ce qui n’était pas sans ivresse : nous étions libérés du coût de l’industrialisation et nous jouissions du relâchement du lien social. La liberté a bon dos. Jusqu’à ce que les dépendances asymétriques deviennent saillantes et douloureuses et que le froid calcul en vienne à nous glacer. Jusqu’à ce que cette inversion du proche et du lointain ne nous révèle notre précaire solitude. La société agropastorale s’était transformée en société salariale dépourvue de sociétés marchande et industrielle. L’Etat pouvait commander du haut de la rente à la production consommation, avec son affaissement, il abandonne la société à la guerre de tous contre tous qu’il a fabriquée. Il n’est pas exagéré de comparer les ressources naturelles à un butin de guerre qui permet à une société de prendre à des étrangers sans leur rendre. Dans les faits, c’est aux générations futures que nous avons pris sans devoir ni vouloir rendre, c’est notre capital que nous avons consommé.

La distribution par l’Etat du butin de guerre dont la fonction aurait du être la redistribution d’une partie du surproduit social, a donc pris la place des deux autres formes d’intégration au lieu de les compléter. Il en est résulté une transformation des proches en de parfaits étrangers avec lesquels on est quitte, grâce au commerce que nous tirions de la vente des ressources naturelles avec les étrangers et l’importation de leurs produits, et des étrangers lointains en faux familiers avec lesquels on ne sera jamais quitte. Il en est résulté une mort de la société (9), une dépendance plus redoutable qui peut nous faire remonter aux temps coloniaux. En prenant la place des deux autres formes d’intégration, se sont constituées autour du pouvoir d’Etat des clientèles, plutôt que des sociétés marchande et industrielle, des liens de dépendance extérieure difficiles à négocier et qui peuvent nous coûter notre capital que n’auraient jamais coûté nos liens de dépendance interne.

En vérité l’intrusion intempestive des Etats colonial et postcolonial a ensauvagé la société et produit l’Etat hobbesien : ils l’ont dessaisie de ses affaires et de sa façon de les gérer, ils ont transformé des familiers en étrangers, ils ont créé la guerre de tous contre tous. Non la guerre de tous contre tous n’était pas l’état de la société traditionnelle, elle est le produit de l’Etat colonial et postcolonial. La règle froide du calcul a gagné l’ensemble du monde salarié et une partie de la société marchande du fait de la compétition désolidarisante autour de la rente et d’une représentation de l’économie qui ôtait à la société le pouvoir de la conformer. « A chacun de prendre sa part », tel était le mot d’ordre social. Le rapport au monde, au marché extérieur et aux générations futures a été perverti, la compétition autour de la rente a produit des groupes prédateurs. Avec la rente pétrolière, il ne s’agissait plus de rendre plus pour être mieux, mais de rendre moins et de prendre plus. Avec la gratuité, on pouvait continuer à prendre plus (de la nature) sans rendre autant. Et ceci à l’ère de la production. Comment y entrer maintenant, avec quelles dispositions ? Voici une des questions de l’économie sociale et solidaire. Comment retrouver cette disposition de rendre plus que l’on a reçu pour faire honneur à soi-même et à autrui ?

Compétition et solidarité dans la société traditionnelle, la formation du capital social.

L’économie sociale et solidaire standard oppose compétition et solidarité, nous avons commencé à montrer le contraire. En vérité à chaque fois qu’il y aura formation d’un collectif, d’une unité de corps, il y aura compétition et solidarité à la fois. Il suffit de se placer au niveau du processus de formation et d’extinction d’un collectif pour s’en apercevoir. Le seul problème est de savoir comment les collectifs se forment, se déforment et se reforment logiquement et historiquement.

La compétition ne s’oppose donc pas elle-même à la solidarité, comme ne s’oppose pas en eux-mêmes ni le don et l’échange, ni l’économie et la société. Sur les traces de F. Braudel, de K. Polanyi et Max Weber, on ne confondra pas société marchande et société de classe, société marchande et mécanisme de marché. Dans la société de classe la société marchande se double d’une division de classe et voit ses compétitions et solidarités se différencier en compétitions et solidarités de classe. Aux sociétés industrielle, marchande et salariale s’ajoute alors une classe supérieure qu’incarne bien celle du capital financier que F. BRAUDEL définit comme la classe capitaliste à la différence de la société marchande que compose des producteurs marchands. En effet la compétition et la solidarité sont deux moteurs de la société traditionnelle tout autant que de la société marchande. L’une est davantage bridée par les conditions matérielles de l’échange. Ici chacun produit pour soi quasiment, là chacun produit pour autrui. La différence n’est pas dans la société, les individus, mais dans les conditions dans lesquelles ils doivent s’exprimer. Dans la société traditionnelle ce qui est bridée afin de maintenir la solidarité du collectif, afin de faire face à l’indifférencié, au chaos, c’est la possibilité de rendre plus au-delà d’une certaine mesure. La mesure de la société traditionnelle aurait été plus avantageuse aujourd’hui que l’ostentation de la société d’aujourd’hui. C’est que la mesure sociale a disparu. Ce qui n’empêchait pas que la position dans le collectif dépendait précisément de cette capacité à rendre plus. Et la solidarité, tout comme la compétition, n’était pas plus une question morale qu’une question d’existence, de position dans cet autre collectif plus vaste dans lequel il fallait se déterminer. Il s’agit en fait de savoir assez précisément, quand et comment il faut être compétitif et/ou solidaire, concrètement, dans des processus de différenciation et de formation des collectifs concrets. Si les deux variables doivent évoluer simultanément ou, l’une étant donnée, l’autre doit le faire séparément (variation différentielle).

Dans le cadre du village kabyle et de sa djemaa qui réunit le marchand, le paysan et l’artisan, il est possible de parler de démocratie économique traditionnelle. Le marchand et l’artisan ayant beau traiter avec les étrangers proches et lointains, ne forment pas bandes à part. Ils sont soumis aux mêmes règles d’héritage et de comportement, ainsi au terme de trois générations on peut passer d’un état d’aisance relative à un état de gêne relatif. Les manifestations de la richesse sont contenues, chacun doit avoir la capacité de se marier, de construire une maison : la course à la distinction est limitée. La concentration de la richesse est doublement empêchée par les règles de l’héritage qui divisent la fortune d’une et par les biens qu’elle peut s’approprier d’autre part. Le riche ne peut surenchérir sur le pouvoir d’agir de tous. Tout se passe comme si, il y avait des biens premiers (dans le sens de cette société plutôt que dans celui de John Rawls), auxquels tous devaient pouvoir accéder et d’autres disponibles pour la distinction. Et non pas pour la pure distinction.

La distinction est souvent associée à l’accès aux marchés (de pouvoir) extérieurs. Un fonctionnaire, un marchand peut disposer d’un revenu monétaire qui fera défaut au paysan. Il peut ainsi acheter des matériaux de construction moderne que le paysan ne pourra acquérir. Acheter plus rarement une terre à un proche. Un émigré ou un travailleur chez l’étranger, pourra se tirer d’embarras.

Dans la société villageoise kabyle, village de copropriétaires où les règles d’héritage divise la propriété en parts égales entre les maisonnées (les femmes ne faisant pas maison à part), deux facteurs ainsi peuvent transformer la situation de chacun, le nombre de maisonnées qui devront se partager l’héritage et les transactions avec l’étranger. Le nombre de garçons et les rapports avec l’extérieur, restent donc les variables qui redistribuent régulièrement les cartes du jeu villageois et transforment les rapports de force.

Mais selon que la position de chacun dans la société dépendra du groupe ou pas, il se souciera du renforcement de son groupe ou de sa seule fortune. Dans les zones à forte densité de population, cette solidarité de groupe peut être sensible et représenter une condition du succès. L’individu associera sa position à celle de son groupe parmi les autres groupes voisins, alliés ou concurrents. S’engage ainsi une compétition qui peut impliquer le groupe ou le seul individu. En termes de capital, on pourra dire que l’un s’attache au développement de son revenu personnel et de son capital social, l’autre de son seul capital monétaire. Ce dernier s’enrichit à court terme, se détache du groupe mais s’appauvrit à long terme. La prise de conscience de l’existence d’un capital social expliquera le fait que des individus puissent s’attacher au groupe alors qu’ils peuvent s’en séparer. Selon que ce capital social peut servir à la formation de nouveaux capitaux (Bourdieu), l’individu associera l’amélioration de son sort à celui de son groupe (10). La solidarité ne se dissocie donc pas de la compétition et peut être désormais exprimée par cette notion de capital social. En rompant ses liens avec le groupe, l’individu perd son capital social, en s’associant avec d’autres individus d’autres groupes familiers dans une compétition avec d’autres groupes, il l’élargit.

La société de classes, la division de la compétition sociale, la solidarité de la société industrielle et la démocratie économique

Dans le cadre de la société de classes, la différenciation de classes précède la société marchande. On peut dire que celle-ci recommence la différenciation de classes qu’a opérée la société antérieure, la reprenant et la transformant.

C’est en effet sur la domination de classe seigneuriale que se greffe la société marchande. Celle-ci d’abord au service du prince est distincte et indépendante de la société paysanne. Le marché se développe autour de la ville et donne une cohésion aux bandes de marchands que ne lui donne pas la société traditionnelle. Au service du prince duquel elle s’émancipe en rentrant au service royal, elle peut se différencier en marchands locaux et grands négociants capitalistes qui se spécialisent dans le commerce au long cours et au commerce des devises. Avec le pouvoir royal, elle peut partir à la conquête de marchés extérieurs, conduire plus tard une certaine industrialisation et produire une nouvelle différenciation sociale : émerge une société salariale en même temps qu’une société industrielle. Cette dernière marquée par une domination de classe qui met en compétition/solidarité une classe de nouveaux propriétaires d’un côté et de l’autre une nouvelle classe de non propriétaires. Les deux compétitions sont séparées permettant ainsi la reproduction des conditions de domination de la classe dominante. Cette division de classe de la compétition et de la solidarité a triomphé parce qu’elle comportait quelque avantage dans la compétition internationale. Grâce notamment au compromis colonial, l’asservissement féodal du travail pouvait se transporter de la terre à l’entreprise (11). La taylorisation du travail en donnait les moyens, que le bourgeois ou noble capitaliste pris la place du féodal ne changera rien à l’affaire. La compétition externe des puissances européennes va contenir la division de classe et la fructifier. Ce compromis va être permis par l’émergence d’une société industrielle. Dans les sociétés européennes privées de ressources coloniales la solidarité de la société industrielle va emporter les autres solidarités du fait de la place plus grande de la compétition industrielle dans leur compétition internationale. Rappelons que la solidarité interne ne peut être indépendante de la compétition externe. On pourra alors assister à l’émergence des premiers éléments de solidarité ouvrière, d’économie sociale et solidaire séparée dans les sociétés coloniales et de démocratie économique moderne dans les autres moins affectées par la division de classe et plus concernées par la compétition industrielle. Ici une société industrielle solidarisant société salariale et société marchande, là une société industrielle ayant du mal à réaliser des compromis entre elles avec la fin des empires.

L’unité de la production, les processus d’abstraction des facteurs de production

Le marché, que je définirai ici comme liberté de combiner les facteurs de production dans la perspective d’un accroissement du produit et d’un profit, a tendance à transformer la multitude des marchés en un marché unique et la société en société de marché. Pour ce faire il doit transformer les facteurs de production : la terre, le travail et la monnaie en marchandises (K. Polanyi). La transformation en marchandises est le moyen par lequel se réalise l’abstraction des facteurs de leur condition de production, leur liberté de circulation et leur combinaison par le processus de production. La production peut alors n’avoir de fin qu’elle-même et le produit intérieur devenir le fétiche de la société. Il y a là une supériorité productive du marché autorégulé sur les marchés socialement déterminés : une abstraction des flux régulée par une mécanique des fluides. Cette supériorité, cependant, se révèlera temporaire : au fil du temps la destruction des liens sociaux rendront plus difficiles les ajustements et les compromis sociaux.

La première séparation/production des « facteurs de production » est celle entre le travail humain de celui de la terre qui n’est plus pensé dans son unité et qui est réalisée par les guerres féodales en séparant les travailleurs du travail de la terre pour s’en approprier le produit. La terre et sa production sont propriété de la classe guerrière, le travail « proprement dit », « la propriété » d’une classe de travailleurs de la terre. Première abstraction/séparation du travail comme unité du travail humain et travail de la terre et comme représentations en tant que « facteurs de la production ». Premier coup de force de l’économie politique d’Adam Smith à Karl Marx : distinguer dans « le travail » du processus de production, le travail humain du travail de la nature, en ne prenant en compte du travail que le travail humain. Le travail de la nature passe sous la trappe, le rapport du travail humain au travail de la nature, devient celui du travail d’extraction de la science et de la technique marchande.

On commet trop souvent l’erreur d’identifier propriété privée et capitalisme, de considérer la bourgeoisie comme point de départ de la privatisation et donc la révolution industrielle comme point de départ de l’économie de marché. C’est que l’on confond privatisation marchande et appropriation privée. L’accumulation du « capital foncier », la séparation du travail de l’homme de celui de la terre, a précédé celle du capital du travail humain qu’opère le capital industriel et qui vide le travail de sa substance. De même pour le capital argent, qui ne s’intéressera que tardivement à la production, pour devenir capital industriel. Cette dissociation, du travail humain et de la nature par leur chosification, précède la transformation de la chosification du travail humain en capital, en séparant dans l’expérience du travail le geste de l’énergie, en substituant au geste une mécanique et à l’énergie humaine, une énergie fossile. Un point culminant est atteint avec la théorie marxiste de l’exploitation : le travail humain est saisi comme travail abstrait de la nature et de la société, pure énergie (K. Marx), il est détruit comme intelligence sociale d’un rapport avec la nature. L’intelligence sociale est transférée dans la machine et un collectif de spécialistes. La rationalisation de l’activité ne substitue la machine à l’homme que parce qu’elle peut rationaliser le geste et substituer l’énergie fossile à l’énergie humaine. On assiste alors à la transformation du travail vivant (simple, humain abstrait de la nature) en pur travail d’un côté et capital (expérience capitalisée, travail humain abstrait automatisée) pour une appropriation privée du travail vivant (complexe, humain et naturel) par le capital.

Ces deux séparations dans le continuum du travail humain et naturel ainsi que la « liberté d’entreprendre », autorisent des innovations en matière de combinaison des facteurs de production (du travail, de la terre et du capital) au service de l’accroissement de celle-ci et de l’accumulation du capital. Ces séparations combinaisons sont l’occasion d’accroître la production mais aussi un facteur de crise, une menace de rupture de l’unité du travail social et naturel. Car il n’est pas sûr que le marché, la science soient en mesure de refaire l’unité du travail social et naturel qu’ils ont défait, ni de donner à la société le moyen de se penser dans le monde et de se donner des horizons d’attente raisonnables. Le mythe d’une maîtrise, d’une domination de la nature le laissait penser. La montée en abstraction, la combinatoire de plus en plus complexe, marquent la construction d’une certaine fragilité. Aujourd’hui la nature jusque là silencieuse devient bavarde, sort de sa passivité et interpelle par ses dysfonctionnements.

Cela étant, ce qu’il nous faut retenir c’est quelque puisse être l’intensité du processus d’abstraction (notre seule façon de nous saisir le monde disait Marx de la Contribution), la complexité des modes combinatoires, pour que la crise ne se transforme pas en catastrophe, il nous faut retrouver et prendre en compte une certaine unité du travail vivant, humain et naturel désormais inextricablement mêlés et interagissants. Avec l’accroissement des moyens d’extraction du capital sur la nature, il faut aujourd’hui abandonner la position extérieure que nous avions vis-à-vis de la nature, afin de ne pas être englouti par les tumultes que nous avons provoqués en son sein.

Les effets des révolutions industrielles des XIX° et XX° siècles par leur usage massif des énergies fossiles (charbon et pétrole) sont bien à l’origine du réchauffement climatique. D’avoir considéré la nature comme passive, pur objet, l’homme comme centre et maître du monde, se révèlent aujourd’hui dangereux. L’abstraction totalisante qui suppose un point de vue divin surplombant, une capacité de synthèse totale, n’est pas notre seule façon de saisir le monde. Il nous faut redevenir une partie du tout de la nature, une humanité qui évolue à hauteur de son expérience, réalise une certaine unité du travail vivant et non pas toute l’unité du travail vivant, pour dialoguer avec la nature (12).

Ce que nous voulons retenir ici c’est que le processus d’abstraction que commande la liberté marchande peut mettre en cause de manière dangereuse l’unité du travail social et naturel, autrement dit l’unité et la reproduction de la société humaine et non humaine. Cela est particulièrement destructeur lorsqu’un processus d’abstraction du travail issu d’un écosystème social et naturel essaye de s’appliquer à un écosystème plus fragile. Ce qui fut le cas des diverses entreprises coloniales. L’agriculture algérienne me semble être un bon exemple. Mais d’autres exemples sont encore plus parlants (13). Nous devons donc prendre garde à ce que l’unité du travail vivant ne puisse être catastrophique du point de vue social (inégalités sociales insoutenables, inutilité humaine (14)) et naturel (externalités négatives) du fait de notre processus d’abstraction extraction.

L’unité de la société, de la nature et de l’économie commande un processus d’abstraction du travail adéquat, respectueux des équilibres sociaux et naturels pour être en mesure de les transformer et les reconduire. Le mécanisme froid du marché ne contient pas un tel programme. « Permettre au mécanisme du marché de diriger seul le sort des êtres humains et de leur milieu naturel, et même, en fait, du montant et de l’utilisation du pouvoir d’achat, cela aurait pour résultat de détruire la société. » (15)

L’unité de la société et du monde

Compétition et coopération dans les processus de formation des collectifs

Les deux notions de compétition et de solidarité, que l’on oppose parce qu’on les juxtapose, ne vont pas l’une sans l’autre dans les processus de formation et de différenciation des collectifs. La production de compétition présuppose une solidarité et produit de la solidarité. Tout comme les acteurs du marché produisent du marché et sont produits par lui. Il faut appartenir, coopérer au même champ (en définir ou accepter les conditions, les règles, les résultats), pour faire partie de la compétition. Les compétiteurs doivent être reliés et partager quelques qualités, règles et fins. Pour emprunter la terminologie de Pierre Bourdieu, la compétition suppose (la solidarité d’) un champ commun, celle entre des champs différents (la solidarité d’) un espace social commun. On dira donc qu’une compétition associe avant de dissocier, solidarise avant d’opposer.

De manière générale, tout collectif suppose une solidarité qui fait tenir ensemble les éléments (dans une compétition avec d’autres groupes) et une compétition interne qui les fait se dépasser les uns les autres (dans la réalisation de l’objectif de leur compétition commune avec d’autres groupes). L’équipe sportive ou l’entreprise sont des exemples qu’on peut citer.

Dans un processus de différenciation, la compétition distend, sépare et comprend, ordonne ou hiérarchise (un premier et un second, un avant et un arrière, un gagnant et un perdant etc.) ; la solidarité conserve le lien ou le démultiplie et le reprend à travers de nouveaux liens, le préserve de la rupture qu’un désaccord dans la compétition peut entraîner. Dans un tel processus, la compétition spécialise, subdivise ; la solidarité préserve l’unité du processus de différenciation, son hétérarchie et autorise les réversibilités. La concurrence produit de la performance ; la solidarité (reliance) de la résilience sans que l’on puisse parler de performance pure ou de résilience pure, que l’on puisse séparer l’une de l’autre, substantiver l’une ou l’autre. Plus la différenciation se creuse, plus la solidarité qui contribue à la faire naître s’étend. L’indifférencié se divise, se rompt ou reste solidaire. Quand il se rompt sous l’effet d’une différenciation insoutenable, il redonne de l’indifférencié, disponible pour une autre différenciation. Quand il reste solidaire, il se complexifie sans que cela exclut qu’il puisse se simplifier, classe ses rapports et leurs distributions.

Entre des ensembles (milieux, équipes) d’un même champ de compétition, la compétition suppose une solidarité interne de chaque ensemble (un ordre, un classement internes). La compétition interne ne peut être dissociée ni d’une compétition externe, ni d’une coopération interne et externe (dans l’application des règles par exemple). De la compétition est produit une solidarité interne et externe, il n’y a pas de compétition qui puisse préserver ses parties en restant totalement ouverte. De l’indifférencié est produit du différencié et de l’indifférencié, différents ensembles de compétition coopération solidaires ou séparés.

La compétition externe valide l’ordre de la compétition interne de la partie gagnante et met en question celui de la partie perdante. Au sein de l’équipe stable, la solidarité est compétition coopération stabilisée. Sans compétition externe, la compétition coopération interne se fige ou se dégrade. Avec un échec de la compétition externe, elle se dégrade, se réorganise ou se rompt. Lorsqu’elle se rompt, l’ « équipe perdante » renvoie certains de ses éléments dans l’indifférencié, l’épars et redistribue d’autres dont s’empare de nouveaux collectifs.

Compétition économique globale et croissance inclusive

Dans le cadre de la compétition économique globale, pour aboutir à une croissance inclusive, autrement dit une solidarité de l’économie et de la société, il faut comme inscrire tous les individus ou collectifs dans une compétition coopération verticale et horizontale qui va des éléments de l’unité spatiale élémentaire à celle globale du monde, avec ses différents niveaux d’intégration : groupes de village, régions, groupes de régions, nations et groupe de pays, et leurs différents réseaux. La solidarité est verticale et horizontale, ses réseaux sont transversaux. Pour Pierre Veltz les Etats « doivent compter désormais avec des tissages transversaux puissants : celui des firmes multinationales, qui déploient non seulement leur présence commerciale, mais leurs réseaux de conception-production, celui des diasporas, celui des médias, celui des organisations d’une société civile mondiale en émergence. Or ces tissages sont eux-mêmes indissociables de l’urbanisation accélérée du monde et d’un processus de polarisation sans précédent de l’économie mondiale autour des très grandes villes, reliées entre elles dans une « économie d’archipel » qui concentre une part énorme de la richesse, du savoir et du pouvoir dans le monde. Une géoéconomie en réseau se dessine ainsi, dans laquelle la distribution des activités est loin d’être structurée seulement par les niveaux nationaux des coûts du travail, mais dépend crucialement d’effets organisationnels et institutionnels qui échappent à la mesure économique traditionnelle.» (16)

La société peut être définie comme un ensemble de compétitions/coopérations horizontales et verticales. Plus la mobilité sociale pourra être parfaite, plus la société sera cohérente et sera dite juste. La société traditionnelle kabyle (son village) s’en rapproche davantage que la société de classes européenne, abstraction faite de l’échelle de leurs collectifs. Plus la mobilité sera imparfaite, plus ses compétitions coopérations seront cloisonnées, plus la société sera dite inégale. S’en rapproche la société des castes, dans une moindre mesure la société de classes compétitive.

L’exclusion sociale est exclusion de la compétition sociale : outsider, perdant d’avance ou ne pouvant s’y maintenir à la longue. L’intégration est inclusion. Aujourd’hui il faut prendre en compte l’intermittence des parcours professionnels en matière d’intégration sociale, car ces parcours sont, désormais au cours d’une vie professionnelle, coupés par de nombreuses interruptions et bifurcations. L’intégration n’est plus donnée une fois pour toute, elle doit être régulièrement reprise à l’exclusion dans de nouveaux liens. La transformation des milieux, modifie les coopérations, les compétitions et les collectifs, multiplie les échanges d’éléments et donc les discontinuités des parcours individuels et collectifs, mettant en jeu régulièrement l’unité de leur ensemble et sa composition.

Il y aurait globalement comme une association dissociation des compétitions, une coopération de compétitions et des compétitions de compétitions pour établir l’ordre mondial. Serait mis en jeu une capacité de l’ensemble social à différencier les compétitions selon les capacités de participation et les besoins d’inclusion, et à les mettre en synergie. Avec la révolution numérique, la concentration du capital et du revenu, l’économie de marché tend à se resserrer et à n’impliquer qu’une partie de la société : l’économie tend à se désolidariser de la société, une partie de l’humanité devient inutile (Pierre-Noël Giraud 2015). La tendance met à l’épreuve la capacité du système social à réaliser une intégration verticale et horizontale de l’ensemble de sa population, à doter chaque individu de la capacité de choisir sa vie (Amartya Sen).

L’organisation multi-niveau de la compétition et les parties prenantes étant données, on peut situer le point de vue de notre prise : point de vue global d’un point particulier de l’espace : extrémité locale ou globale de cet espace de la compétition ; ou point de vue partiel d’une partie prenante particulière : multinationale ou entreprise locale, village ou métropole, etc..

Pour obtenir une bonne insertion dans le monde, tout en maintenant une solidarité de l’ensemble social, il faut que la coopération/compétition sociale puisse se stabiliser dans un certain ordre social compréhensif. La France et l’Allemagne offrent deux images différentes d’un tel ordre dans le contexte d’une polarisation du marché du travail induite par la révolution numérique : une stabilisation avec une exclusion d’une partie de la population active pour la première, soit un fort chômage et un refus de l’émigration ; une stabilisation avec un plein emploi et une forte précarité du travail à la base, avec une ouverture à l’émigration. La polarisation du marché du travail se traduit de manière différente dans les deux milieux sociaux, rupture du milieu social d’un côté, résilience du milieu social d’un autre avec de fortes distorsions.

Compétition globale et dislocation sociale

Pour ce qui nous concerne, ce dans quoi nous sommes engagés ressemble à un processus de dislocation de l’ensemble social : une partie supérieure qui cherche à intégrer une compétition globale (géopolitique et économique) ; une autre inférieure en voie de se rompre en unités primaires multiples. L’image de la Syrie en donne une bonne illustration : un régime qui tient par l’aide de l’Iran et de la Russie ; une société qui éclate en composantes, les unes lâchées, les autres combattues par l’Occident, en fonction de différentes appartenances primaires et de divers sponsors et patrons (17).

Le processus de désarticulation de la société algérienne procède d’une histoire coloniale et postcoloniale. Le colonialisme a soumis le marché algérien à celui de la métropole, il a imposé ses marchands et ses industriels et leurs centres de gravité métropolitain. Il a transformé une société de producteurs indépendants en société de prolétaires. Les anciens collectifs sociaux ont été écrasés par le colonialisme puis l’étatisme, sous le poids des nouvelles organisations coloniales et étatiques.
La différenciation sociale n’a pu produire de société marchande et de société industrielle. Grâce à la rente et à sa doctrine étatiste, l’Etat postcolonial confortera cette tendance : hypertrophie de la société salariale, atrophie des sociétés marchande et industrielle.
Il a créé un système de solidarité nationale, d’interdépendances verticales clientélistes qu’irriguait la rente pétrolière et qui détruisait les interdépendances sociales horizontales et verticales au lieu de les intensifier.

À l’essoufflement colonial succède l’essoufflement postcolonial, le processus de différenciation de la société centré sur la compétition autour de la rente, n’ayant pu produire les compétitions et coopérations en mesure de lui donner dynamisme et cohérence.

Dans le cas algérien, il nous apparaît que l’unité de l’économie et de la société ne peut être réalisée qu’au prix d’une séparation/union de l’économie en économie marchande et non marchande. La distance qui sépare la société et le monde étant trop grande pour qu’économie et société puissent se composer d’un seul tenant. La dualité de l’économie ne signifiant pas l’étanchéité entre ses parties, mais des échanges socialement contrôlés, la possibilité de laisser aux marchés locaux le soin de se protéger et de définir leurs rapports avec l’économie marchande et le reste du monde.

Les conditions de l’accumulation postcoloniale

Le processus d’accumulation mondial qui a pris le relais du processus monarchique de privatisation par le haut en Europe a d’abord été mercantiliste et financier avant d’être industriel. Après la conquête militaire, l’Occident a engagé une « guerre » commerciale pour stabiliser son ordre mondial et conforter sa politique de puissance. C’est seulement alors que la production locale a été enrôlée.

L’esprit des dirigeants du processus de différenciation en postcolonie continue d’être hanté par ce schéma occidental de conduite de la différenciation sociale par le haut : accumulation de capital foncier, commercial puis industriel. Un tel schéma suppose sinon une position dominante (exemple de l’Europe), du moins une insertion dynamique dans le monde en même temps que l’inclusion d’un processus de différenciation par le bas porteur, comme l’illustre les exemples extrême-orientaux qui ont profité du compromis fordiste et de l’incapacité des anciens pays industriels à enrayer la baisse du pouvoir d’achat social sans le concours de ces pays.

A l’heure de l’universalisation de la démocratie et de la globalisation, il faut des bases inédites pour espérer que le processus de différenciation conduise à une intégration mondiale réussie. La féodalité et ses fiefs, à laquelle peut conduire une privatisation par le haut, ne peut plus être le point de départ d’un processus de différenciation soutenable et efficient. Après le refus socialiste d’une telle différenciation faut-il y revenir ? Ce n’est plus soutenable socialement. Ensuite, l’Etat-nation postcolonial ne peut plus faire face à la globalisation qu’il croyait pouvoir contenir : ces ressources relativement abondantes par rapport à ses capacités ne lui donnent pas les moyens de s’insérer dans les chaînes de valeur mondiales ; sa démocratie représentative, étant donné l’asymétrie de pouvoir de l’Etat postcolonial, reconduit à une forme d’oligarchie.

On doit en déduire que faute d’un certain rééquilibrage du pouvoir entre l’Etat et la société qui puisse rétablir les interdépendances sociales nécessaires à la cohésion sociale ; d’une forme étatique ménageant les différents niveaux d’intégration sociale du monde, les différentes sociétés ne pourront pas s’organiser et prendre part aux compétitions/coopérations mondiales. Le raisonnement dans les cadres étriqués de l’Etat-nation, de l’économie nationale et de la démocratie représentative ne permet plus de penser et de produire les sociétés et les économies émergentes du monde globalisé. Si la lutte de libération anticoloniale s’est appuyée sur les cadres coloniaux qui lui étaient imposés, la nouvelle lutte d’indépendance économique doit s’appuyer sur cet autre mouvement mondial qui a tendance à distendre l’échelle nationale, en échelle infranationale et supranationale. Ce qui converge avec la différenciation requise pour une dynamique sociale efficiente : deux secteurs marchand et non marchand qui valorisent l’ensemble des ressources et que comprennent les deux formes infra et supranationale d’intégration sociale, soit des régions usant des ressources marchandes et non marchands, un ensemble régional supranational rendant possible la coopération des ressources marchandes pour une insertion dans les chaînes de valeur mondiales.

Pour que les sociétés postcoloniales puissent être inclusives et parties prenantes de la globalisation, cela suppose de même une large et puissante implication des sociétés postcoloniales afin qu’une différenciation verticale précise puisse émerger des différenciations horizontales et s’inscrire dans les chaînes mondiales de valeur.

Une certaine concentration de ressources dédiée à la spécialisation en même temps qu’une égale répartition dédiée à la solidarité nécessitent un effort de cohésion conséquent. Cela suppose une inégalité de la répartition des ressources marchandes qui ne mette pas en cause la solidarité de l’ensemble, son sentiment d’égalité. En produisant de l’inégalité, la différenciation déplie le lien social, le met en tension ; en produisant de l’égalité, l’indifférenciation rattrape l’inégalité, conserve le lien, l’unité du mouvement. Ce double mouvement de différenciation indifférenciation qui parcourt le corps social se réalise au travers de la mobilité sociale. Quand du bas de l’échelle sociale du secteur non marchand on peut aller au sommet du secteur marchand (et inversement), l’inégalité est fonctionnelle et non pas structurelle. Elle ne nourrit pas le sentiment d’inégalité sociale, mais le sentiment de compétition et de solidarité générale. Quand la différenciation rompt le milieu social en deux sociétés étanches, l’inégalité ne sert plus l’égalité mais sa reproduction, ne fait plus accomplir de saut d’un niveau d’égalité à un autre supérieur.

Comme il est loisible de le constater dans le cas de l’Algérie, les efforts qui ont été dédiés à la paix sociale davantage qu’à une solidarité ont prédominé sur ceux dédiés à la performance. Changer une telle disposition, sur laquelle surfait jusqu’ici le capitalisme d’Etat, ne pourra pas être possible sans une révolution radicale dans les conditions des compétitions et coopérations sociales qui permette une profonde et fructueuse mobilisation générale, une différenciation sociale qui ne serait pas consommée par des ruptures de classes, des fragmentations du milieu social et qui ne mettrait pas en cause une relative indifférenciation de sorte que la mobilité sociale fasse qu’aucune position dans l’espace social ne puisse être considérée comme inaccessible à une partie ou une autre.

Quelle place pour l’économie sociale et solidaire

Démocratie et institutions

Ce sont donc les conditions sociales de coopération à la base de la compétition qui doivent être revues pour fonder une économie sociale de marché où équité et efficacité ne seraient pas discordantes. Pour ce faire l’économie sociale et solidaire doit avoir pour objectif premier de rétablir la coopération et ses conditions de sorte à promouvoir une compétition inclusive. Comme nous l’avons soutenu précédemment, compétition et coopération ne doivent pas être séparées, même si des niveaux peuvent être différenciés dans la mobilisation générale. Et pour produire de telles compétitions et coopérations, il faut des institutions. Point sur lequel s’accordent aujourd’hui les spécialistes du développement. Mais quelles institutions ?

« L’universalité de la démocratie ne conditionne pas l’universalité des institutions. Par contre, leur variété répond aux exigences de leur société puisqu’elle est le résultat qu’a imposé la dynamique conjuguée de l’histoire, de la géographie, de la culture, de l’état et du niveau de développement du pays concerné ». Et « l’existence formelle des institutions démocratiques ne garantit pas l’existence d’un régime démocratique » (18).

Ce sont les conditions de la citoyenneté, de la compétition et de la coopération sociale qu’il faut reconsidérer. L’Etat colonial et celui postcolonial ont détruit les interdépendances sociales pour empêcher l’émergence de collectifs autonomes. Ils ont combattu la liberté d’association pour soumettre la coopération sociale à des compétitions de capture de la rente. L’état colonial a créé la condition de subalterne, l’étatisme a fait avaliser le clientélisme colonial et la libéralisation a ouvert le marché mondial à la classe dirigeante (19).

L’Etat informel hérité de la guerre de libération a été reconduit dans la compétition postcoloniale. Il a doublé l’Etat formel hérité de l’Etat colonial. D’abord parce qu’il s’est avéré plus efficace que l’Etat formel disponible. L’universalisation de l’Etat-nation a reconduit l’asymétrie de pouvoir entre l’Etat et la société d’une part, entre les anciennes nations et les nouvelles d’autre part.
L’Etat informel se justifie de cette asymétrie externe : à l’inégale compétition militaire, succède l’inégale compétition culturelle et économique. A la conquête militaire, par l’Etat de droit pouvait succéder la conquête économique et culturelle. La fermeture économique et l’opacité des centres de décision ont été les options retenues par le secteur dominant de la sécurité nationale. Une méfiance partagée avec le corps social vis-à-vis des élites traditionnelles, une doctrine sociale favorable à la fermeture économique vis-à-vis de laquelle prédispose un égalitarisme social, justifie sa reprise de l’asymétrie interne léguée par le colonialisme. Cette dernière justification répète la première : la défiance à l’égard du monde redouble celle à l’égard de la société jugée trop « ouverte » sur le monde. Ainsi sa capacité asymétrique d’intervention interne se trouve légitimée par l’asymétrie externe et la défiance qu’il a vis-à-vis de la société. Le pouvoir d’Etat postcolonial, étant donné ses ressources, a donc repris l’asymétrie interne léguée par le pouvoir colonial pour contenir et faire face aux effets internes de l’asymétrie externe, peut-on dire. D’autres stratégies étaient possibles avec d’autres ressources.

C’est que les conditions de l’universalisation de la forme étatique ont été mal pensées. L’incapacité de l’appareil d’Etat imposé puis adopté, à organiser les coopérations et compétitions sociales en faveur de la puissance économique et culturelle, n’a pas été imputée au caractère non démocratique des institutions. Il a été imputé à l’adversité de l’ancienne puissance coloniale et au caractère retardataire de la société. En commençant par le secteur de la sécurité qui pour se protéger de l’adversité s’est aussi protégé de la société.

La justice n’est pas indépendante du secteur de la sécurité, elle en est une partie. Quand on parle d’indépendance de la justice, on oublie que dans le secteur de la sécurité elle est subalterne, que la force publique n’obéit pas à la loi mais à l’Etat informel. L’asymétrie de pouvoir entre l’Etat et la société est d’abord interne au secteur de la sécurité. Son indépendance peut ne pas être en cause mais certainement son autorité. Sans être instrumentalisée, elle peut rendre le droit et ne pas faire justice.

Avant que l’appareil moderne de la justice ne fût mis en place au début de l’indépendance, les commissaires politiques issus de la guerre de libération, accessibles aux citoyens, conciliaient et arrangeaient les parties en conflit. La justice n’était pas l’œuvre d’un fonctionnaire pour la dire et d’une force publique pour l’appliquer, mais celle de médiateurs et de parties prenantes au conflit. Il allait s’arranger ou faire face à l’opinion. Droit et justice étaient liés parce que dire l’un était consentir à l’autre, parce qu’ils étaient une affaire consensuelle, des parties en conflit et de l’opinion, droit en opinion se construisant dans la gestion et résolution des conflits. Nous étions alors plus proches d’une justice à l’américaine, pragmatique sans ses grands cabinets d’avocats, et bien loin d’une justice française aux racines monarchiques de droit divin, où le roi puis ses officiers, ensuite les magistrats de la République sont chargés de dire le droit et la puissance publique de veiller à son application. Après l’installation de l’appareil judiciaire moderne et son droit transcendant, ceux qui y recourraient étaient ceux qui avaient besoin de la force publique pour imposer leurs droits. L’histoire coloniale se poursuivait donc, la société craignait le palais de justice, ses familiers reprenaient sa fréquentation, les puissants s’ingéniaient à son instrumentalisation. La société en était écartée. Le juge devenait un agent de la paix imposé à la société. Ce qui fait problème n’est pas la dépendance de la justice, mais l’indépendance du secteur extrajudiciaire de la sécurité. L’unilatéralisme exprime donc, dans le monde globalisé d’aujourd’hui, à la fois l’autonomie du secteur extrajudiciaire de la sécurité, sa force et sa faiblesse. Sa faiblesse car il n’est pas protégé de la corruption, de la dévitalisation de la société.

L’idée donc de démocratie et les formes institutionnelles qu’elle prend sont deux choses très différentes. Pour le montrer, l’écrivain africain Felwine Sarr compare la justice internationale et la justice rwandaise post-génocide. « Le Rwanda, par exemple, avait besoin d’une forme de justice au sortir du génocide. En vingt ans, le Tribunal pénal international n’a jugé que 69 génocidaires. (…) Pendant ce temps, des tribunaux populaires, les « gacaca » [littéralement : tribunaux sur l’herbe], faisant appel à une forme de justice réparatrice et conditionnelle, ont jugé des centaines de milliers d’individus. Cette forme de justice, issue de leur culture et adaptée à leur cas, était nécessaire pour que l’économie et le vivre ensemble se reconstruisent. Des tribunaux classiques auraient pris des siècles pour juger tous les génocidaires ! » (20)

L’universalité de la démocratie et de l’Etat-nation ne conditionne donc pas l’universalité de ses institutions. Toutes les institutions d’une démocratie ne sont pas démocratiques par essence, la justice française par exemple mais aussi l’entreprise, elles le sont par le fonctionnement de l’ensemble social et institutionnel. La crise de la démocratie représentative pose aujourd’hui le problème de ces institutions non démocratiques. La séparation des pouvoirs suppose une certaine symétrie pour être réelle, l’équilibre des pouvoir n’advient de manière effective que lorsque celle-ci existe. La construction des institutions doit leur donner une gravité et une efficacité réelles. Le secteur de la sécurité doit produire réellement de la sécurité sans s’en donner le monopole : la société qui produit les conflits doit participer à leur résolution, doit produire des arrangements selon le droit qu’elle s’est donné. Aujourd’hui le secteur de la sécurité en est réduit à acheter la paix sociale. La société ne peut-elle pas prendre en compte l’asymétrie à laquelle le monde la soumet ? Elle doit pourtant l’intégrer dans ses comptes pour pouvoir l’infléchir. Le secteur de la sécurité ne constitue qu’une superstructure qui peut devenir lourde à supporter.

Économie sociale de marché et économie sociale et solidaire

« Économie sociale, tiers secteur, nouvelle économie sociale, économie solidaire, autant de notions qui émergent dès lors que s’expriment des réflexions et des expériences allant dans le sens de la construction d’alternatives à l’économie marchande généralisée. Elles sont toutefois loin d’être équivalentes, et cela moins par leur champ d’activités ou par les statuts juridiques des entreprises qui les composent que par la manière de saisir la place accordée à l’économie dans les sociétés modernes. » (21)

L’on peut constater de manière générale que l’ESS est apparu dans les sociétés où l’économie s’est désolidarisée de la société, a cessé d’être au service de la société. Autrement dit lorsqu’elle s’est autonomisée de la société pour ne la considérer que comme ressource dont elle peut se décharger des coûts de sa reproduction. Là où la société organise l’économie, en production marchande et non marchande, là où elle définit sa place, là où il n’y a pas de divorce entre solidarités et compétitions, il y a solidarité de l’économie et de la société et l’on peut alors parler d’économie sociale de marché, de démocratie économique, où la performance économique ne rompt pas la cohésion sociale, ne soumet pas la société à une loi qui la dépasse.

Il faut prendre acte du fait que l’émergence de l’économie sociale et solidaire a lieu dans la société de classes incapable de produire une solidarité de l’économie et de la société mais seulement des solidarités de classes, de groupes ou d’identités de substitution.
Pour ce qui nous concerne, nous ne pourrons emprunter la différenciation que l’histoire des économies a pu forger en Europe ou en Amérique latine. En Afrique nous sommes en présence d’une économie de marché qui n’arrive pas à s’instituer. D’un certain point de vue, étant donné l’absence de gouvernement mondial pour arbitrer les différentes compétitions coopérations internationales, l’économie de marché n’est pas en cause, mais le système social et politique oligarchique dans lequel elle fonctionne. Ce n’est pas la compétition qui est en cause, elle peut être modérée, graduée par le système social, non érigée en absolu, mais l’exclusion de la compétition et de la coopération par les asymétries de pouvoir organisées. L’économie de marché n’oblige pas à des guerres de conquête, ne porte pas en elle-même de volonté de puissance. Elle n’impose pas de liberté de l’échange, les termes de l’échange. Ce qui affole la machine économique c’est la folie des hommes, leur compétition aveugle qui a cessé de fixer l’horizon collectif de leur compétition.

On peut donc soutenir que l’économie de marché est sociale et solidaire si le système social et politique est celui d’une démocratie économique. Autrement dit si la société décide non pas seulement au travers de ses actes individuels de consommation et d’épargne, mais aussi collectivement de ses attentes et de ses actes : le marché n’apparaît pas ainsi comme une réalité extérieure mais intérieure à la société. Et il n’y a pas de modèle universel de démocratie économique. Le tout est de savoir si la société est impliquée, partie prenante consentante de son économie ou pas.

Conclusion : refaire du lien et repenser la compétition

Dans le cas des sociétés postcoloniales, déstructurées, ce qu’il faut penser c’est l’unité de l’économie et de la société, de la compétition et de la coopération sociales en mal d’institution. Types d’unités qui vont déterminer la trajectoire de l’évolution sociale et économique. Il faut partir de la coopération de sorte que chacun y trouve son compte avant d’aller à une compétition qui actualise et valorise chaque compte. La compétition en englobant chacun doit être pensée comme la puissance d’une coopération sociale solidaire.

La constitution d’un secteur d’économie sociale et solidaire, pour ne pas servir de roue de secours à l’économie capitaliste, doit être considérée comme un tremplin pour la construction d’une démocratie économique, un point de départ pour le rétablissement de l’unité de l’économie et de la société par la société, qui doit être entrepris pas à pas, comme construction de liens, de comptes sociaux, individuels et collectifs, solidaires et performants, et habilitation d’institutions démocratiques pour les gérer.

Arezki DERGUINI
Bgayet le 19.05.2016

Notes :

(1) Je reprends le point de vue de Karl Polanyi et Fernand Braudel, qui au contraire des libéraux et des marxistes, refusent de confondre économie de marché et capitalisme.
(2) Karl Polanyi, la Grande Transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, Paris, (1983 [1945]), p. 106
(3) Michel Callon et Bruno Latour in « « Tu ne calculeras pas ! » – ou comment symétriser le don et le capital. » 1997 In Alain Caillé (sous la direction de) Le capitalisme aujourd’hui, Revue du MAUSS, n°9, La Découverte, Paris, p.2, et plus loin « Aux marges des sociétés, dans les marchés au long cours, la maxime capitaliste s’applique obstinément : « fais des échanges qui soient susceptibles de se terminer une bonne fois pour toutes, afin d’être quitte, ils ne sont pas de ton monde et peut-être ne les reverras-tu jamais ». p. 17 http://www.bruno-latour.fr/sites/default/files/P-71-CAPITALISME-MAUSS-FR.pdf
(4) Le don constitue le lien social : «La transmutation d’un étranger en familier est le phénomène de base du don, qui permet ensuite la réciprocité et le marché, mais permet d’abord à la société de se perpétuer comme société» (J.T.Godbout, 1992, p. 46]
(5) Franck Bessis et Isabelle Hillenkamp « Economie Sociale et Solidaire et Economie des Conventions » 2010. http://economix.fr/docs/63/ESSEC.pdf
(6) Sur cette question que nous ne développerons pas ici, voir Fabian Muniesa, Michel Callon. La performativité des sciences économiques. CSI WORKING PAPERS SERIES 010. 2008. <halshs-00258130>
(7) Karl Polanyi, op. cit., p.159. Cité par Michel Callon et Bruno Latour op. cit., note de bas de page pp 4-5.
(8) « Pour passer du premier régime dans le second, il suffit de faire deux petites, deux minuscules déformations : traiter les proches comme de parfaits étrangers avec lesquelles on sera quitte et traiter des étrangers lointains comme des intimes avec lesquelles on ne sera jamais quitte » Ibid
(9)  Voir la citation de J.T.Godbout ci-dessus. Le rapport entre don et société mériterait de plus amples considérations.
(10) Il faut probablement considérer que Bourdieu n’a jamais cessé d’étudier l’Algérie. Du concept d’habitus à celui de capital social, on se demande aujourd’hui pourquoi celui-ci n’était pas présent lors de son étude du déracinement. Les stratégies de développement du capital social étaient déjà présentes et auraient autrement servi la société si elles en avaient nettement pris conscience.
(11) La théorie de l’entreprise ignore la perspective du temps long. Dans la généalogie de l’entreprise je crois déceler deux lignées : celle du maître et du compagnon qui sera abandonnée et celle de l’ordre militaire féodal, plus propice à l’organisation scientifique du travail industriel, qui sera repris par l’entreprise.
(12) La Nouvelle Alliance, Ilya Prigogine et Isabelle Stengers, 1978.
(13) Voir le très démonstratif ouvrage de Jareed Diamond, « Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie », 2006.
(14) « L’homme inutile. Du bon usage de l’économie », par Pierre-Noël Giraud Odile Jacob, 2015
(15) K. Polanyi, cit. op. p. 123
(16) P. Veltz, Mondialisation, villes et territoires, PUF, 2005, préface à la nouvelle édition. http://www.veltz.fr/pierre_veltz/articles/pierre_veltz_article_mondialisation_villes_territoires_preface.html
(17) Voir le scénario syrien in Bayart Jean-François, Hibou Béatrice, Samuel Boris, « L’Afrique « cent ans après les indépendances » : vers quel gouvernement politique?. », Politique africaine 3/2010 (N° 119) , p. 129-157 . URL : http://www.cairn.info/revue-politique-africaine-2010-3-page-129.htm.
(18) Cité par T. K. Biaya « Quelle Démocratie pour l’Afrique? Réflexions sur ses Possibilités et ses Caractéristiques ». http://unpan1.un.org/intradoc/groups/public/documents/CAFRAD/UNPAN008698.pdf
(19) Bayart Jean-François, Hibou Béatrice, Samuel Boris, cit. op. pp. 129-157
(20) Felwine Sarr in « Démocratie en Afrique : quels défis ? », Revue Projet 2/2016 (N° 351).
URL : http://www.revue-projet.com/articles/2016-04-sarr-l-afrique-a-besoin-d-une-utopie/
(21) Économie sociale, tiers secteur, économie solidaire, quelles frontières ? par Geneviève Azam. Revue du MAUSS 2003/1 (no 21) http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2003-1-page-151.htm

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Une réflexion sur “Unité de l’économie et de la société, économie sociale et solidaire et démocratie économique.

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