Clients ou partie prenante … ?

clientelismo-politico1La construction étatique par le haut qui n’avait d’autre fin qu’en elle-même, ne pouvait conduire qu’à la clientélisation de la société. Privatisation rampante et informelle d’un côté, fonctionnarisation de l’autre. Il n’y a pas de bonne construction « top-down », si elle ne rencontre pas une construction « bottom-up » dynamique qui l’entretient et la nourrit, et que de cette rencontre, il ne sort pas des acteurs autonomes qui puissent obéir à leurs propres impulsions et les coordonner. L’entropie finit par gagner le système : du centre à la périphérie, l’énergie se dissipe.

… du politique

Les Algériens ont toujours été maintenus à distance de la politique, réservée à une minorité au départ, partagée mais discréditée à la fin. L’opinion fait ses choux gras de la représentation politique, un maillon faible du système clientéliste.
Le consensus social actuel s’est fait autour du clientélisme. Il y a certes des patrons et des clients relativement, les affaires dont les journaux font les unes ne doivent pas nous faire oublier que les premiers ne peuvent pas exister sans les seconds, que trop nombreux sont ceux qui se disputent les premières places dans ce système, que l’un se retire ou démissionne, un autre prend sa place. Que trop nombreux sont ceux qui s’y disputent une place. Le Fonds de Régulation des Recettes n’est pas encore vide, la cagnotte pétrolière fait encore graviter le système autour d’elle.

Il faut cesser de cacher une démission politique en chargeant la classe politique de tous les péchés. Si la classe politique est globalement corrompue, pour s’en défaire, il faudra avoir confiance en soi et reprendre le contrôle des affaires communes. Il faudra se débarrasser de la part de corruption qu’il y a en chacun et par laquelle nous tenons et sommes tenus à cette classe. La corruption de la classe politique, ce ne sont pas seulement des hommes politiques corrompus, c’est aussi des gens corrupteurs et corrompus. Bref, de l’irresponsabilité sociale et de la lâcheté. Mais dans le système clientéliste, l’habitude de jeter en pâture le politique n’est pas nouvelle. Car en discréditant le politique, ce que l’on veut obtenir en vérité, c’est l’abandon des affaires communes aux intérêts particuliers et au clientélisme.

Il faut se réveiller, lever la tête de nos étroits intérêts particuliers, car nous sommes en train de ruiner le pays et de le mettre en danger. Levons la tête de nos guidons, nous allons droit dans le mur et la désintégration !
Le clientélisme a gangrené tous les secteurs de la vie économique et sociale. Tout le monde aujourd’hui semble gagné par le fatalisme et attend la chute. Prendre sa part semble tout ce qui compte. Mais après la ruine comment pourrons-nous reconstruire notre maison commune ? Qui reconstruira, avec quoi ? Qui, Dieu reconnaîtra-t-il ?
Parce que nous ne sommes pas arrivés à nous entendre sur nos droits et intérêts respectifs ? Devons nous attendre qu’il ne reste plus de choses communes, d’intérêts communs, de propriété commune pour reconnaître ce qui revient à chacun ? Erreur, car même alors nos peines ne seront pas terminées : chacun se battra pour consolider son bien.
Il faut prendre garde à ce que la douce guerre économique de tous contre tous actuelle ne devienne violente. Nous faut-il un ennemi extérieur à qui faire la guerre pour ressouder nos rangs ? Et une fois la guerre terminée, les nouvelles victimes ajoutées, retournerons nous à notre guerre intérieure, pour consolider nos biens, régler nos comptes ? Ou laisserons-nous la voie libre aux vainqueurs et aux plus forts d’entre nous ? D’où tiendront-ils leur force ? Où sera la fin ?

… de l’éducation

Face à la marche des contractuels, il faut envisager une solution radicale : à la gouvernance bipartite actuelle, il faut substituer une autre tripartite qui implique la société. Un secteur de l’éducation qui n’a pas pour objectif de transformer les parents d’élèves en partie prenante principale, entretient des parasites. La gouvernance bipartite actuelle fait le lit du clientélisme. Les régions doivent devenir responsables de l’éducation, il faut décentraliser le secteur pour rendre les comptes à la société, le soustraire aux manipulations politiques et lui rendre son efficacité. Être citoyen c’est être partie prenante de l’éducation, de l’avenir de ses enfants. Avec notre clientélisme nous les condamnons. La gouvernance actuelle ne peut plus assurer la progression de l’éducation comme elle a pu le faire dans le passé. Le niveau culturel n’est plus le même, le coût de l’éducation aussi. L’implication de la société ne peut plus être évitée. Les comptes doivent être clairs pour que cesse la gabegie.

Le secteur de l’éducation est géré de manière clientéliste comme beaucoup d’autres. Il recrute plus que les autres, c’est cela la différence. Il constitue toute une armée. Les contractuels qui sont restés longtemps dans la file d’attente pour l’emploi et ont réussi à s’organiser en catégorie défendent leur file contre une concurrence ouverte, certains étant plus désespérés que d’autres. Ils défendent leur file, contre une autre qu’ils savent fabriquée d’avance, avec ou sans concours. L’État ne peut gérer le secteur de l’éducation sans le concours des enseignants et de leurs organisations, mais il ne peut plus le faire dans l’intérêt de l’éducation sans la participation de la société. Or le combat pour l’éducation est vital.

Le concours n’est pas fait pour sélectionner les candidats, mais pour entretenir la course à l’emploi et stabiliser une clientèle. Il est pitoyable ce combat où l’on voit plusieurs milliers de candidats se disputer quelques centaines de postes. Le concours est un thermomètre de l’état social. Il permet de mesurer combien la société accepte de courir encore. Défendre le concours c’est défendre cette course désespérante. Une grève contre un tel concours signifierait que la société arrête de marcher. Pourquoi pas un tirage au sort ?

L’éducation ne peut pas confier des enfants à des enseignants pendant plusieurs années puis leur demander ensuite s’ils sont en mesure d’enseigner. Enseigner une dizaine d’années, un peu moins ou un peu plus, et se voir soumis à un concours pour gagner sa place, la cause n’est pas de compétence, elle est ailleurs. Si cela peut révolter des contractuels et justifier leur sentiment d’injustice, pour la ministre, c’est tout le système clientéliste qu’il faut faire tenir debout : tout le monde doit rester dans la course, garder quelque espoir de trouver une place. Ne pas désespérer les contractuels, c’est désespérer d’autres plus nombreux ! C’est livrer la confection des listes d’attente et de recrutement aux établissements, c’est le clientélisme débusqué.
Il faut soutenir le combat des contractuels comme le refus d’une telle course. Une course désespérée à l’emploi.

L’État veut séparer le marché des contractuels de celui des permanents pour assurer son intervention dans la construction des files d’attente. Il dispute aux travailleurs de la maison leur pouvoir de confection. Le concours est une manière de centraliser davantage la cooptation, il est introduit pour reprendre la main et conserver du souffle à la compétition.

Il faut donc prendre garde à faire du combat des contractuels une simple lutte catégorielle. Les plus déterminés d’entre eux ne sont pas les mieux pistonnés : ils auraient déjà été cooptés. Ils sont de ceux qui risquent le moins d’être cooptés et dont l’avenir est le plus attaché à ce travail. Ils sont des gens, les plus fatigués de courir, parce qu’enfermés dans un marché précaire. Ce qui est en cause c’est la dualité du marché du travail et sa rigidité, c’est un essoufflement de la course.

La société qui n’ignore pas les faits, n’isole pas le cas des contractuels, n’essaye pas moins de le contenir. Quand le nombre de ceux qui seront fatigués de courir aura suffisamment cru, la course sera terminée, le système à bout de souffle. En attendant, la société s’efforcera de dresser entre elle et ces marcheurs pour la dignité ou la mort une muraille, croyant par là, comme l’autruche, conjurer la précarité du travail qui la menace. Pour conjurer un tel sort, que faire sinon courir, se demande-t-elle ? Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de course.

C’est devant cette complexité qu’on ne peut se contenter de dénoncer l’injustice ressentie par une partie des contractuels du fait de leur enfermement dans la précarité. Cette précarité qui permet de garder la société en mouvement.

C’est cette segmentation du marché du travail qui produit de la sécurité et de l’insécurité et ne concerne pas que le secteur de l’éducation, qu’il faut remettre en cause. Le secteur de l’éducation se retrouve en première ligne pour la défense d’une telle segmentation, car il est un gros employeur. Mais il ne peut en décider.

Ce qu’il faut, c’est remettre en cause la gouvernance qui fait croire aux parents qu’ils n’ont pas besoin d’être partie prenante de l’éducation de leurs enfants, qui refuse de leur dire que les parcours de chacun doivent être construits, ont un prix et ne sont pas le résultat d’une loterie. Il faut renoncer à cette gouvernance bipartite qui sacrifie l’éducation parce qu’elle ne peut en exhiber l’ardoise et en faire payer le prix. Il faut ici une gouvernance tripartite qui implique la société. Sans une réelle implication de la société, sans un réel effort social, l’éducation ratera sa cible et ne pourra assurer de ses performances.

Il faut que les enseignants soient responsables face aux parents d’élèves qu’ils sont eux-mêmes et qu’ils finissent par représenter sans avoir été mandatés. Car ils ne peuvent s’oublier comme parents d’élèves. Il faut ici, une nécessaire redevabilité sociale (1). La médiation publique devrait simplifier, non pas obscurcir, une telle relation.

Il faut en finir avec le mythe d’une éducation gratuite. L’éducation est coûteuse et il faut payer d’une façon et d’une autre. Nous l’avons compris aujourd’hui : les subventions mettent en place une solidarité inversée, au lieu de profiter aux plus pauvres elle va aux plus favorisés. Les subventions minent donc la solidarité sociale, elles cachent et entretiennent l’accroissement des inégalités.

Le clientélisme sème la gangrène et inverse la solidarité sociale. Les parents d’élèves refusent aujourd’hui d’être partie prenante de l’éducation de leurs enfants, leur participation aux associations le souligne bien, parce qu’ils croient pouvoir se décharger sur la collectivité, parce qu’ils croient que d’autres qu’eux en porteront la charge. L’État prend en charge l’éducation parce qu’il en va d’une facile légitimité en même temps qu’il s’attache une clientèle, des organisations. Les « citoyens » considèrent encore l’État comme une tierce partie et non comme le gestionnaire de leurs ressources communes. Il faut des acteurs et des organisations responsables qui acceptent de se rendre des comptes, qui acceptent de se considérer comme membre d’une collectivité, qui acceptent de voir la réalité en face. L’éducation a un coût, il faut le payer. Qui ne sème rien n’a rien. La solidarité aussi, elle ne doit être ni à sens unique, ni inversée. Nous devons savoir ce que chaque chose nous coûte, nous devons faire nos choix en toute conscience. Autrement les dupes seront toujours les plus défavorisés. Autrement l’éducation continuera de se dégrader. Il est vrai que chacun jusqu’à présent a pu en profiter, jusqu’à quand et à quel prix ?

Les parents doivent répondre aux questions : quel travail, quelle formation, quelle solidarité et quel financement pour l’éducation de leurs enfants. Il faut en finir avec le marché de dupes qu’est celui de l’éducation aujourd’hui : on fait semblant d’envoyer les enfants à l’école sans se demander pourquoi et comment, de peur que l’on ne demande de payer. Mais qui paye quoi ?
Rendre les comptes de l’éducation aux régions, c’est remettre ses tenants et ses aboutissants à la population, c’est impliquer la société. C’est remettre l’effort et l’engagement dans la cause de l’éducation. C’est faire de l’école une institution démocratique qui sait ce qu’elle veut.

… de l’ordre international et de l’unité nationale

Aujourd’hui le monde veut nous clientéliser davantage. La crise le met devant certains défis que chacun essaye de relever de la manière qu’il peut. La contrainte marchande se resserre, la concurrence pour des parts de marché se fait plus âpre ; elle se dégrade en Afrique en guerre de territoires. De ces faits, l’étau de certains États se resserre sur les paradis fiscaux qui se sont trop démocratisés. La crise aura donc ses perdants et ses gagnants. Aussi, des « dossiers partagés » de l’Etat-DRS, ancien gestionnaire de l’alternance au pouvoir, deviennent publics et touchent à la tête de l’État.

Les révolutionnaires africains portés au pouvoir par les indépendances résistent face au nouvel ordre du monde qui se met en place, ils refusent le fait qu’ils puissent être jugés par les instances internationales et leurs anciens colonisateurs. Les affaires africaines aux Africains, continuent-ils de dire ; une exigence historique de souveraineté : ils ne peuvent abjurer un tel serment qui les a élevés.

On ne peut, de ce point de vue, reprocher au président Bouteflika, comme à bien d’autres en Afrique aujourd’hui, de protéger leurs congénères de la justice internationale. Mais jusqu’à quand pourra-t-on empêcher la justice internationale de se substituer à la justice nationale, si celle-ci continue à faillir ? S’il faut refaire l’unité des rangs de la société, afin que les victimes s’en remettent à une justice nationale plutôt qu’universelle, c’est avec la société qu’il faut partager les comptes et non avec quelques services (bancaires et autres) étrangers. C’est à une justice populaire qu’il faut remettre les dossiers de l’Etat-DRS et verser réparations. Ceux que le destin a élus aux postes de responsabilité de la nation, leurs clients, doivent renoncer aux privilèges qui les ont dressés contre la société et rejoindre son camp afin qu’ils puissent être pardonnés. La société pourra alors s’absoudre elle-même, s’épargner le sacrifice de quelque bouc émissaire et trouver rédemption. Car il faut craindre le ressentiment et la haine de soi d’une société corrompue.

Ce qu’il nous faut comprendre, c’est que face à cette pression extérieure qui vise à soustraire à la Chine et aux nouveaux pays industriels ce nouveau marché émergent qu’est l’Afrique, une simple démarche défensive ne peut pas protéger à long terme, ni rendre plus puissant. Cela nous permet juste de reculer. Pourrons-nous plus tard mieux sauter ?

Les grandes puissances ont aujourd’hui compris que ce ne sont plus leurs soldats qui peuvent remporter des guerres, mais le pouvoir de leur commander (armes, traitement à distance, « leading from behind » etc.) et la division de leurs ennemis. Ce soustraire à leur emprise ne consiste pas à acheter les meilleures armes sur le marché, mais à se doter d’une plus grande unité, d’une plus grande foi dans l’avenir.

Or, il nous faut bien admettre que c’est une telle foi que l’indépendance nous avait donnée, que la période postcoloniale nous a fait perdre. C’est comme une nouvelle communion, un nouveau congrès de la Soummam qu’il nous faudrait. Ou bien le cycle colonisation- décolonisation va-t-il se reproduire et devenir la fatalité, comme il semble s’imposer à certains pays ?

Ô humains, à quel prix, la vie va-t-elle poursuivre son cours ?

Note :

(1) Redevabilité sociale : redevabilité des organisations envers la population. Elle s’applique surtout à l’administration publique, mais peut également renvoyer à la redevabilité des partenaires de développement envers les bénéficiaires finaux dans les pays en développement.
Redevabilité (au sens le plus largement répandu) : relation entre un détenteur de droits ou une revendication légitime (un bien public, par exemple) et les personnes ou organismes (porteurs de responsabilités) censés matérialiser ou respecter ce droit en effectuant ou en n’effectuant plus certains actes. En langage fondé sur les droits, la redevabilité correspond à la réactivité des « porteurs de responsabilité » et à la capacité des « détenteurs de droits » à faire entendre leur voix, c.-à-d. à exprimer leurs besoins et à revendiquer leurs droits.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s