Pouvoir d’achat ou croissance ?

De l’offre à la demande

Au départ, il faut choisir : pouvoir d’achat ou croissance. Ces deux variables que l’on avait coutume d’associer ne peuvent plus l’être de la même manière. L’économie avec Jean Baptiste Say avait d’abord supposé que l’offre créait sa demande. Après la crise de 1929, qui mettait la thèse en question, Keynes fit admettre une politique de soutien de la demande. Aujourd’hui alors que c’est au tour du keynésianisme et du néolibéralisme d’être remis en cause, il faut aller plus loin et inverser le rapport de détermination entre l’offre et la demande pour éviter leur divorce. Telle est la thèse sur laquelle je m’appuierai ici.

Car si l’offre ne peut plus créer sa demande, à l’aide de bazookas ou sans, si soutenir la demande ne peut plus l’arrimer à l’offre, si les gains de productivité augmentent sans accroître le pouvoir d’achat de la majorité, il faut alors inscrire les perspectives de la production de l’offre dans l’horizon de la production de la demande afin que les sociétés puissent conserver quelque cohérence et maîtrise sur la production. Dit très rapidement, il faut compléter la démocratie politique par une démocratie économique.

Nous avons donc le choix entre défendre le pouvoir d’achat de la majorité et soumettre la production des offres à un tel objectif OU accroitre la productivité et laisser se dégrader le pouvoir d’achat général. Autrement dit, redistribuer et améliorer les capacités de production de sorte à garantir une protection sociale et un pouvoir d’achat décent à chacun OU intensifier les capacités de production actuelles pour accroître le pouvoir d’achat d’une minorité et entamer l’indice de développement humain moyen qui fait notre relative fierté.

Puissance et résilience

La globalisation des marchés menace toutes les sociétés qui ne peuvent pas la domestiquer. Elle pose deux problèmes à l’instance étatique. Elle menace déjà les prélèvements fiscaux qui financent la protection sociale et l’investissement public. Aussi la redistribution du pouvoir de production national que suppose le primat de la demande sur l’offre, de laquelle on peut craindre une réduction des prélèvements fiscaux publics, anticipe et répond à la menace de réduction de ces prélèvements par la globalisation des marchés. Redistribuer le pouvoir de production c’est ce prémunir contre les fuites de capitaux que pourraient causer la globalisation des marchés en le reterritorialisant.

À plus longue échéance, la globalisation transforme le concept même de puissance. Seules les nations en mesure de domestiquer le marché global (les « pays continents » comme la Chine, les USA, probablement l’Inde et la Russie) pourront jouir des attributs traditionnels de la puissance. Pour les autres, la puissance signifiera la capacité de résister aux forces économiques et militaires extérieures. On parlera de résilience. Sera souveraine la nation qui sera en mesure de ne pas s’en faire imposer par le marché mondial et les puissances militaires, la nation qui pourra résister aux polarisations locales et mondiales des ressources et des revenus.

La puissance ne pourra être tirée que du marché global et de la compétition internationale, la résilience ne pourra l’être que de la capacité des sociétés à ajuster leurs offres et leurs demandes pour leur propre équilibre, à gérer leur compétition interne. La puissance a besoin de l’efficacité, la résilience de l’équité. Aussi les États aspirent-ils spontanément à la puissance et les sociétés à la résilience. Dès lors qu’il faille choisir entre puissance et résilience, la progression ou la cohésion de la société sont menacées (1).

Processus de privatisations et de construction des marchés

À l’indépendance l’État algérien récupère les richesses nationales dont les populations indigènes avaient été expropriées par le colonialisme. Il hérite de la propriété coloniale les meilleures terres et de l’État français la propriété du sous-sol. L’asymétrie de pouvoir entre l’État colonial et la société indigène est reprise par un État postcolonial animé d’une idéologie socialiste et moderniste : la propriété privée est féodale et exploiteuse, la propriété collective est tribale. Ainsi, l’État se retrouve propriétaire de l’ensemble des moyens de production d’une part et de la charge de l’ensemble des besoins de la société d’autre part. De sa politique développementiste il résultera un indice du développement humain conséquent et une société sans capacités durables réelles. À mesure que les finances publiques ne peuvent plus faire face aux besoins de la société, le modèle étatiste ne peut plus être tenu. Il doit rompre sous la pression conjointe du libéralisme et des besoins sociaux.

Peuvent se présenter alors à nous deux scénarios que va discriminer le sort de la propriété publique. Ils rendent compte de deux types de processus de privatisation : une privatisation par le haut et une autre par le bas (2). Soit, nous évoluons vers un processus de transfert de propriété encadré par l’État dans le cadre d’une prétendue économie de marché, prolongeant ainsi la privatisation rampante actuelle; soit, nous optons pour une redistribution de la propriété encadrée par les collectivités qui auraient la charge de définir le fonctionnement des propriétés privée et collective. Dans le premier cas, le résultat pourrait être une translation de la relation d’asymétrie de pouvoir de l’extérieur à l’intérieur de la société, sans qu’un tel déplacement puisse être toutefois garanti; dans le second cas, l’asymétrie est défaite et la propriété publique est rapportée à une propriété collective où la gestion différenciée de la propriété passe sous le contrôle des collectivités territoriales. En d’autres termes, la propriété privée, l’usage privé repassent sous le contrôle de la collectivité (3) en même temps que la construction des marchés.

Dans le cas de la privatisation par le haut, nous serions confrontés aux problèmes que posent les théories des choix publics en même temps que celle de la croissance mondiale actuelle. On se demanderait alors dans quelle mesure les choix publics peuvent être indépendants des pressions des circonstances et de certains groupes et comment les exigences du long terme pourraient être sauvées face à celles du court terme.

Du côté de la croissance, il faudrait prendre en compte les faits qui accompagnent la polarisation du marché du travail comme tendance mondiale : une croissance faible en emplois, une concentration des revenus et une stagnation voire une diminution du revenu moyen. Avec une privatisation par le haut, la croissance ne résoudrait pas le problème du pouvoir d’achat qu’elle ne peut plus considérer comme automatiquement résolu ; elle va davantage concentrer les revenus pour produire plus, mais distribuer moins de pouvoir d’achat. Le resserrement de la contrainte marchande et la concentration des revenus auront donc pour conséquence de fragiliser davantage le tissu économique et social plutôt qu’ils ne l’aideraient à se structurer. D’où en conséquence, une rupture du contrat de l’État social algérien.

Dans le second cas, nous serions confrontés aux problèmes de la gouvernance des biens communs, de la croissance inclusive et de la construction sociale des marchés. La redistribution de la propriété aura pour effet une redistribution de la responsabilité sociale et du pouvoir de produire. Ce serait alors à partir du pouvoir de commander de la société que seraient déterminées et construites les offres et les demandes sociales, présentes et futures. La production serait plus largement répartie et de ce fait moins capitalistique. La base fiscale de l’État serait plus large, mais peu productive au départ. Ce serait à partir d’une distribution équitable des capacités de production, d’une autre relativement symétrique des responsabilités, que le problème de l’efficacité serait envisagé pour apporter des solutions soutenables socialement et écologiquement.

Entre équité et efficacité, résilience et productivité, il faut désormais faire précéder les premiers termes et faire suivre les seconds, pour qu’ils puissent tenir ensemble. C’est là un débat autant théorique que politique. Théorique du fait de la conjoncture économique mondiale actuelle qui tend à les disjoindre, politique puisqu’il dépend des dispositions de la société à engager une démarche qui ne peut plus séparer équité et efficacité sans menacer la cohésion ou le progrès de la société. Sa propension à l’égalitarisme, son expérimentation négative de l’association entre concentration des ressources, centralisation de la décision et productivité, nous poussent à supposer que notre société ne pourra pas soutenir un effort qui n’ait pas pour points de départ et d’arrivée un souci de justice sociale, à la différence d’autres sociétés plus hiérarchiques et moins éprouvées, qui ont profité d’autres conjonctures (4). Mais de ne point pouvoir supporter une dissociation, ne prouve pas que la société puisse engager une association fructueuse des deux termes. Sans un débat politique bien conduit qui produirait un réel consensus social tenant compte des différentes conséquences qu’une telle démarche implique, la mise au point du nouvel ordre se heurterait à de grosses difficultés.

Si l’on préfère donc logiquement le second scénario au premier qui s’inscrit dans le cours des choses c’est parce que le premier scénario ne pourra pas, objectivement, tenir ses promesses (croissance puis pouvoir d’achat) car dans la conjoncture actuelle l’offre nationale ne pourra pas se stabiliser et s’élargir étant donné l’offre mondiale structurellement excédentaire. Nous n’avons ni le pouvoir, ni l’occasion de substituer des exportations à celle des hydrocarbures. Parce que nous ne pourrons pas exporter, la productivité détruira plus d’emplois qu’elle n’en créera. Ce n’est donc pas à une offre d’exportations – qui ne remettrait pas en cause les conditions de production actuelles – qu’il faut confier la charge de l’accroissement du pouvoir d’achat, de l’amélioration de la qualité de la vie. Pour cette raison, si l’on veut obtenir une croissance durable, il faut se tourner vers une stabilisation du pouvoir d’achat avant de penser à son accroissement. Soit, une offre interne tournée vers une demande interne présente et future, se projetant à l’extérieur de préférence, mais de préférence seulement, les offres et les demandes étant transformées par la nouvelle distribution des capacités pour permettre une croissance inclusive. Après avoir lié compétition et solidarité, renforcé le lien social par le lien territorial, on pourra et devra ensuite envisager les progrès en productivité et en organisation qui permettront d’accroître le pouvoir d’achat par une augmentation de la productivité et des exportations. C’est en réinscrivant le lien territorial dans le lien social qu’il sera possible d’y réinscrire le lien économique et de conserver une autonomie à la société.

Brièvement dit donc, une privatisation par le haut conduira à une nouvelle concentration des revenus, un affaiblissement du lien social et à une rupture du contrat de l’État social algérien. Alors qu’une privatisation par le bas dans le cadre d’une propriété collective permettra de redéfinir le contenu du contrat social qui sera partagé entre les collectivités locales et la collectivité nationale et préservera la nature de l’État social.

Le contexte actuel nous met en présence d’intérêts privés à vocation hégémonique qui bien inspirés par l’idéologie libérale peuvent prétendre à une transformation de la propriété publique en propriété privée. De tels intérêts n’en pressentent pas moins qu’une telle perspective les expose à une confrontation sociale redoutable. Le problème c’est qu’une telle conjoncture ne nous est pas particulière et est soumise à de puissantes forces extérieures : la concentration du revenu au nord vise une nouvelle configuration des marchés mondiaux pour construire une distribution acceptable du revenu au nord. Le monde risque de traverser une période tumultueuse si n’est pas abordé sereinement le problème de la distribution mondiale des capacités de production. Chose encore peu probable, étant donné la résistance du mode de vie actuel dominant.

Pour ce qui nous concerne, la crise mondiale vient mettre un terme à une privatisation rampante des ressources collectives qui profitait de l’inertie de l’État propriétaire. De rampante, elle pourrait devenir franche et être l’occasion d’une offensive aux conséquences sociales dramatiques. Les sociétés doivent innover en matière de production et de distribution des capacités, la nôtre, afin que l’histoire n’ait pas à se reproduire comme une histoire de l’expropriation. Pour survivre, l’État social doit se défaire de l’État propriétaire tout en préservant la propriété sociale sur laquelle pourraient reposer les autonomies collectives et individuelles. Dans notre cas d’économie de marché émergente, cette propriété sociale devra être reprise par une propriété collective et non plus confiée à la seule étatique, proie trop facile pour l’appropriation privée. Une privatisation par le haut sera accompagnée d’un endettement extérieur qui conduira à une expropriation de la société de ses biens. On ne peut imaginer qu’un tel scénario puisse devenir réel. Il faut garder à l’esprit l’exemple du peuple grec : victime d’une consommation soutenue par l’Union européenne puis d’un resserrement de la contrainte marchande. Il ne faut pas sous-estimer le scénario catastrophe, par lequel des capacités sont détruites pour créer de nouvelles demandes à l’offre mondiale excédentaire. La guerre est aussi une forme de « destruction créatrice ».

Liens social, territorial et marchand

Pour renforcer le lien social que menace le tout marchand, il faut activer le lien territorial seul en mesure de territorialiser le lien marchand. L’économie nationale centralisée – la construction d’un marché national par le haut – a été incapable d’ajuster l’offre et la demande sociale. Construire un marché national vivant et cohérent passe par une construction par le bas, la construction de marchés locaux suite à une redistribution des pouvoirs d’agir qui donnent prise aux différentes parties prenantes. Une échelle où la construction des différents marchés (du travail, de la terre, du crédit, de l’assurance, etc.) peut être coordonnée, contrairement à la construction par le haut, parce qu’au départ de leur différenciation.

Il est illusoire de penser que la résorption des marchés informels que l’on tend à criminaliser pour les contenir, puisse être le fait d’une privatisation et d’une construction des marchés par le haut. Leur développement est l’indice persistant de l’échec de tels politiques. C’est avec une réinscription du lien économique dans celui territorial et social que leurs ressources pourraient devenir publiques.

Avec la crise mondiale actuelle, il ne s’agit pas de préserver la protection sociale et maintenir le pouvoir d’achat tels qu’ils sont aujourd’hui, mais comme ils peuvent l’être avec une nouvelle distribution des pouvoirs d’agir. Cette redistribution devrait contenir une trop grande différenciation des revenus en même temps qu’une promesse d’amélioration de la qualité de la vie. Il y a un certain nombre de gisements qui peuvent être exploités que la privatisation de la consommation à outrance masque aujourd’hui. Le plus grand gisement cependant est dans la nouvelle confiance que peut avoir la société dans ses capacités suite à une redistribution du pouvoir d’agir. Capacités d’action et de résilience, car les temps ne sont pas à la bienveillance. Le second gisement d’importance en effet est dans l’amélioration de la qualité de la vie, si la société veut bien admettre que ce n’est plus le pouvoir d’achat privé qu’il s’agit de rechercher, mais une meilleure qualité de la vie en société. Celle-ci offre de larges possibilités d’amélioration et implique davantage l’ensemble de la société.

En guise de conclusion. Pour être en mesure de conjuguer productivité et résilience, donc améliorer le pouvoir d’achat et la qualité de la vie, donc produire pour la demande interne et exporter à l’avenir, il faudra accorder le primat à l’équité sur l’efficacité, à la résilience sur la productivité en restructurant les rapports de propriété et de production, en revitalisant le lien territorial. Ce n’est qu’avec une base, un système dont la résilience est éprouvée, que l’efficacité pourra développer ses effets positifs et voir résorber ceux négatifs.

NOTES :

[1] Sur la viabilité des systèmes complexes, voir Bernard Lietaer : « Pourquoi les monnaies complémentaires sont-elles nécessaires à la stabilité économique ? La preuve scientifique ». Colloque de Cérisy: Octobre 2013

[2] Pour plus de détails sur cette opposition, voir Joseph Comby 1997. Comment fabriquer la propriété ?

[3] On rappellera que sous les régimes arch et melk la propriété ou l’usage privés ne peuvent pas s’extraire de la propriété collective. Dans le régime melk, la terre s’hérite de manière privative, mais reste propriété collective et de ce fait ne s’aliène pas. Sous le régime arch, usage privé et propriété collective sont plus marqués.

[4] La croissance des sociétés européennes a profité de l’exploitation médiévale et la croissance de leurs premières révolutions industrielles d’une domination sur les marchés du monde.

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