Economie en archipel et Etat multinational

économie d'archipelComment la situation algérienne peut-elle évoluer avec une défaillance durable des ressources publiques ? À défaut de certitudes (qui peut en avoir ?), il est possible d’émettre, sur la base de données et analyses, quelques hypothèses sur les évolutions probables. Les experts, tout en vendant ou prodiguant avis et conseils, affirment souvent ne pas être des prophètes. Il faut reconnaître qu’il s’agit là pour les experts établis, à l’image des banquiers, d’une bonne façon d’étaler et de vendre leur marchandise sans prendre de risques. Non les experts ne sont pas des prophètes, mais leurs avis ne valent rien s’ils ne servent pas à nous diriger. Appelons-les donc à descendre du ciel des idées et demandons leur de soumettre leur savoir à l’épreuve de l’expérience : « dites nous moins ce qu’il faut faire, que ce qu’il va se passer si nous faisons ceci ou cela : ainsi nous sera-t-il permis de vérifier la validité de votre savoir et la valeur du crédit que nous vous accordons ; ainsi resterons-nous libres et responsables de nos choix », pourra-t-on leur dire.

De ce qu’il m’est donné de savoir, je ne peux m’empêcher de penser que le monde prend une certaine direction. Je suis plutôt orienté futur. Je constate aussi que ce développement probable est d’autant plus controversé qu’il n’est pas souhaité et peu rassurant, vu qu’il ne semble pas se conformer au passé. Il n’empêche, il faut pouvoir nous orienter pour ne pas être balloté, pour pouvoir nous adapter. Non, nous n’avons pas la maîtrise du monde, de la nature, nous y avons cru, certains y croient encore, mais la certitude que nous en avions il y a peu, n’est plus. Les crises du climat et du progrès sont là pour nous le dire. Mais il est une façon bien à nous de transformer le monde : c’est par la compétition qui nous tient en haleine que tout nous parvient. Nos compétitions pour la puissance et la domination ont grandi certains d’entre nous dans le passé récent. Ils croyaient le monde et la nature à leur portée. Voilà qu’ils rapetissent, que leurs constructions s’effondrent, que montent des impuissances.

Nous nous adaptons donc et nos compétitions transforment le monde et pas toujours comme nous le souhaiterions. Elles peuvent le régler en nous mettant à sa mesure ou le dérégler à vouloir le soumettre à notre mesure. La crise financière de 2008 et ses suites, qui ont révélé les marchés et les banques comme des machines à fabriquer du profit, n’ont pas moins révélé combien nous tenions à ce jeu, même s’ils devaient en coûter pour les moins favorisés (1). Cela s’appelle la fuite en avant : nous ne pouvons nous arrêter sous peine de voir le système s’effondrer. Car nous n’avons pas posé les fondements d’un nouvel ordre. Que faire si nous devions cesser de fabriquer du profit ?

Notre première hypothèse concernera donc l’évolution du monde. On ne peut pas se penser hors du monde comme nous en donne trop souvent la presse le sentiment. Nous faisons partie du monde. Une tendance dans laquelle nous sommes pris, se dégage avec la globalisation : le marché autorégulé se détache de la multitude des États pour s’attacher à quelques-uns d’entre eux encore en mesure d’être à sa hauteur. Le système interétatique en ses maillons les plus faibles se disloque. Les nations se composent ou se décomposent en régions et métropoles que le marché et les puissants États organisent en archipels et réseaux (2). La course effrénée à la puissance et à la domination aujourd’hui a un tel prix. L’effet modérateur qu’imposait l’équilibre de la guerre froide a disparu.

Les effets d’une telle tendance sur notre espace national vont se traduire par deux mouvements. Voici notre seconde batterie d’hypothèses. Le premier s’attacherait à préserver l’État – sa place dans le système interétatique mondial garant de la sécurité internationale -, de ses finances pourries. Il conduirait à séparer ses fonctions « régaliennes » de ses fonctions économiques et sociales, poussant le marché à s’auto-réguler davantage de sorte à accroître les capacités de celui-ci à produire des ressources fiscales. On peut parler de souci stato-marchand qui lie les destins de l’État et du marché (3). L’État qui, fort des richesses naturelles de son territoire, pouvait se soustraire à la contrainte budgétaire (4), doit désormais se soumettre à une contrainte marchande qui se resserre. Le second mouvement affecterait la société qui sous l’effet de la nouvelle contrainte budgétaire devrait se réorganiser pour mettre en cohérence ses marchés et sa protection sociale. Ce mouvement ordonné consisterait à aider la société à s’adapter à la nouvelle économie de marché et à s’en protéger.

Nous sommes alors en face d’un dilemme : quel devenir pour l’État social auquel nous tenons et qui avait justifié l’ancienne imbrication entre l’État et la société ? À notre avis nous sommes face à deux scénarios : l’État social ne peut être préservé sans une restructuration des fonctions régaliennes de l’État, qui permettrait à se dernier d’assouplir son rapport à la contrainte marchande grâce à une forte participation sociale. Une réduction des charges publiques du secteur de la sécurité apparaît alors comme un impératif de la globalisation. On sait que celui-ci pèse considérablement dans le rapport travail productif et travail improductif de la société algérienne. La sécurité comme affaire citoyenne est le seul moyen de conserver le caractère social de l’État algérien et de redonner au travail productif la place nécessaire dans la société : il préservera la nature du lien entre État et société et empêchera la détérioration du secteur de la sécurité sous l’effet de la contrainte budgétaire. Sous la globalisation et la grande transformation qu’elle implique, l’innovation sociale et politique doit répondre à l’innovation technologique pour prémunir la société de ses effets destructeurs. Pour préserver le secteur de la sécurité, celui-ci ne doit pas être strictement lié à l’argent, du capital social doit être substitué au capital financier. Et pour que l’argent garde quelque valeur, il doit être libéré de certaines activités non marchandes. Les institutions de la sécurité doivent jouir d’une autorité crédible qui puisse les soustraire, se substituer à celle de l’argent.

On peut préciser le scénario de manière suivante : avec la dévaluation continue du pouvoir d’achat qu’entretiennent la raréfaction des importations et la rigidité des offres locales, il ne sera pas possible d’enrayer à brève échéance le mouvement de dépréciation de la monnaie dans les conditions actuelles de marché. Seul un pouvoir de commander qui ne serait pas soumis à celui d’acheter, une réévaluation de la contribution du secteur non marchand et non public, sont en mesure de permettre de réaliser les économies et les redistributions de pouvoir nécessaires en vue de conserver la nature sociale de l’État algérien.

De cette façon, nous pourrions faire avec la tendance mondiale de dénationalisation, de régionalisation et de métropolisation que porte la globalisation et rester nous-mêmes. L’État pourrait se mettre à la hauteur du monde et la société ajuster ses moyens marchands et non marchands à ses fins.

De ne pas pouvoir le faire, nous tomberions dans un autre scénario, et deviendrons alors la victime d’une telle tendance dont nous ne nous sommes pas donné la mesure. L’effort de financement du secteur de la sécurité s’effondrerait, contraignant à un raidissement sécuritaire suicidaire qui s’accompagnerait d’une fragmentation de la société et de la multiplication des forces centrifuges et microsociales.

Pour éviter un tel scénario catastrophe, l’innovation dans le secteur de la sécurité s’avère cruciale pour préserver la nature de l’État. Selon que le secteur dispose d’une stratégie pour conduire les innovations nécessaires ou non, on peut faire les hypothèses suivantes : sans stratégie et face à la crise, le pouvoir sécuritaire peut prendre ses distances vis-à-vis du pouvoir gouvernemental pour préserver ses capacités d’intervention. Il s’agirait d’avoir une latitude suffisante pour être en mesure de prioriser les interventions. Dans l’autre cas, opérant selon une stratégie ayant pour but de mettre en œuvre les innovations adéquates pour surmonter la crise des ressources, il va resserrer les liens non marchands avec la société pour conduire les innovations. Face à l’argent, il devrait inciter à l’émergence de nouvelles autorités civiles et militaires relativement indépendantes.

Dans le premier cas, on pourrait supposer que certains partis, tel le Front des Forces Socialistes, ou des personnalités de notoriété publique, puissent constituer un recours possible ou nécessaire. La prise de distance aurait alors pour objectif un décrochage réel du champ politique ou le moyen de gagner du temps et de discréditer les élites qui se seraient risquées à s’engager. La première option de cette alternative suppose une capacité réelle de la société civile à s’autonomiser. Quant à la seconde, elle ne disposerait plus des moyens dont elle avait disposé jusqu’ici. Le champ politique est déjà en ruines, il n’y a pas d’élites crédibles que l’on puisse user, et les moyens financiers ne peuvent plus acheter la paix sociale. User de nouvelles élites et gagner du temps, acheter la paix sociale, tout cela ne semble plus possible. Il reste donc au secteur de la sécurité le choix entre entrer de soi-même dans une stratégie de transformation qui préserverait la nature de l’État algérien ou subir une transformation qui déferait ce lien entre État et société, soumettrait l’État aux puissances de l’argent. Ainsi, à nos yeux, le secteur de la sécurité ne peut échapper à une transformation radicale : il devra faire face au resserrement de la contrainte marchande et devra assumer soit d’achever la remise en cause de la nature de l’État, sa professionnalisation impliquant sa dépopularisation, soit reprendre sa nature populaire et s’adapter aux nouvelles exigences de la globalisation.

Dans la conjoncture politique actuelle, il apparaît que ni la société, ni celle civile et ses oppositions, ni le pouvoir avec le dispositif sécuritaire actuel ne disposent des ressources nécessaires pour faire face à la crise. Car la crise est globale, elle touche aux éthiques économique, politique et individuelle. Il s’agit d’une crise de l’autorité.

Il est urgent de s’atteler à la production de ces nouvelles élites, les unes médianes qui permettraient à la société de régler ses différends sans faire abstraction de ses ressources disponibles, qui l’incitent à s’impliquer en lui donnant les moyens de prendre part à la décision, les autres supérieures qui l’accompagneraient dans son mouvement d’appropriation de l’ordre mondial. Il s’agit de mettre à plat les chaînes de valeur et de commandement, d’un échelon à un autre, du plus proche au plus éloigné et de donner à chacun le moyen d’y prendre part. Ainsi peut-on donner la possibilité à la société et à l’État de construire leurs cohésions face à un ordre mondial qui se défait sous l’émergence de nouvelles puissances et l’effet d’une nouvelle révolution technologique. En effet cette dernière dissout la classe moyenne qui constituait le ciment de l’État nation. C’est un État « multinational » que promeut le système interétatique mondial, où des marchés locaux socialement encastrés sont connectés à un marché global autorégulé. Certains intérêts peineront à se défaire de leurs attachements « nationaux », mais ils ne feront ainsi qu’élever le coût de leur conversion. Ils pourront le reporter sur la société dans un premier temps, mais pas indéfiniment. Des « nations » et des marchés seraient mis en cohérence par le marché mondial dans une économie en archipel, avec une réorganisation de l’espace où prédominerait le capital social et humain comme force structurante, unifiant d’une part, et segmentant d’autre part pour assumer une division internationale du travail dont les États auraient la charge de la sécurité. C’est ici que gît le thème de l’économie sociale et solidaire en expansion. La forme stato-nationale devient coûteuse hors des centres du monde et ne bénéficie plus des faveurs de l’ordre international. Là où elle est faiblement enracinée socialement, là où elle a été construite de l’extérieur, il est à craindre qu’elle ne soit défaite de la même façon. Il reste que son déclassement et son adaptation sont rendus difficiles par les intérêts qui y sont fortement attachés.

Nous disions que la question de la réforme des institutions est cardinale. Ce qui fait défaut pour une dynamique populaire de réforme c’est un ancrage du droit. Sans cet ancrage une dynamique de droit ne peut s’épanouir ni donc un mouvement pacifique de transformation. Le délitement de l’État livrera la société à la violence si elle ne dispose pas des institutions adéquates pour développer son droit, le droit des gens. Nous avons hérité d’un droit régalien, il faut rendre la justice à la société, adopter un modèle de construction du droit par le haut et par le bas qui apaiserait l’enjeu judiciaire qu’excite le modèle régalien où le droit apparaît comme une construction de haut en bas et non de bas en haut. Le droit régalien que nous avons hérité de la France coloniale est trop éloigné de nos traditions et surévalue les capacités d’intervention du pouvoir d’État. Le pouvoir d’État a décroché de notre expérience sociale, l’informalité en atteste, et notre expérience du monde trop limitée.

Un tel ancrage du droit est d’abord un ancrage sur le territoire, avec ses formes d’appropriation et d’aménagement. Le contrôle du territoire par les citoyens permettrait au secteur de la sécurité de consacrer ses ressources à certaines charges coûteuses qu’impose la globalisation. Un autre rapport, moins coûteux et plus productif, entre citoyens et gens d’armes est crucial. Ce rapport est au cœur de l’État social, il a jusqu’ici été confié à la dépense publique, c’était une erreur. Ce n’est pas la dépense publique qui fait la nature sociale d’un État, c’est la qualité de ses hiérarchies, leur ancrage social ou leur décrochage. Les hiérarchies d’armes, d’argent et de savoir, n’ont pas été pensées comme des hiérarchies qui émergent d’une compétition sociale bien pensée et bien conduite. Elles ont été construites sur cet impensé.

Notes :

(1) Le film The Big Short d’Adam McKay, produit en 2015, en fait un bon récit.
(2) Pierre Veltz, donne l’image d’une globalisation en archipel : http://www.veltz.fr/pierre_veltz/articles/pierre_veltz_article_mondialisation_villes_territoires_preface.html
(3) Un curieux mouvement contradictoire anime la conduite des États : d’un côté leur compétition régulée les pousse à autonomiser le marché (ils fabriquent ainsi l’autorégulation du marché) de l’autre, leurs intérêts les poussent à s’approprier ses fruits, à se le soumettre.
(4) Abdellatif Benachenhou, L’Algérie sortir de la crise. 2015. L’auteur défend la thèse selon laquelle, la dépense publique ayant affaibli la contrainte budgétaire, les acteurs économiques ont développé des stratégies patrimoniales et de consommation au détriment de l’investissement productif.

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