Le retour des gladiateurs

gladiatorIl faut choisir entre la politique et la révolution (1). La politique est l’art de la composition d’une société, d’un public, d’un collectif. Notre histoire du fait de la colonisation par un État étranger les a opposés. En adoptant l’extériorité de l’État colonial, l’État algérien a hérité d’une politique comme art de la manipulation.

Aujourd’hui que l’État ne dispose plus des ressources nécessaires pour gérer la société, qu’il doit faire appel à la société civile dans cette tâche, nous sommes placés devant l’enjeu suivant : soit l’implication de la société civile aura pour but de conforter l’ancien pouvoir, soit elle concernera toute la société pour être en mesure de construire un ordre démocratique. Il nous faut choisir entre trouver des solutions collectives, construire le nouveau monde commun avec ses collectifs et ses attachements, composer la nouvelle société ou opter pour des solutions privées qui donneront la main aux hommes d’argent. Soit nous soumettre à la loi de l’argent, laisser rab el Dzair passer la main à un nouveau dieu, soit soumettre l’argent au bien-être collectif .

La Tunisie est proche d’une nouvelle explosion sociale et l’horizon politique ne semble pas dégagé. Les jeunes veulent du travail et n’en trouvent pas. Leur situation devient insupportable. Bouazizi n’appartient pas hélas au passé. La révolution qui a instauré le système représentatif n’a pas enterré son souvenir. La politique qui a pris le relais demeure impuissante.

La récente fermeté des services de sécurité vis-à-vis des manifestants de zones déshérités, la situation du travail dans le monde, n’augure pas de bonnes perspectives. Le général Sissi a appelé les Tunisiens à faire preuve de patience : le monde entier étant affecté par le problème du chômage. Le général pressent un nouveau cycle de violence qui risque d’emporter la région et dont la guerre contre le terrorisme ne pourra pas le protéger.

La vanité des politiques industrielles

Quant à nous Algériens, nous nous apprêtons à réviser notre Constitution. La liberté d’entreprendre y fait son entrée et réjouit le patronat. De multiples entreprises étrangères annoncent leur venue en Algérie pour monter des entreprises dans un partenariat avec leurs consœurs algériennes et notre gouvernement laisse croire que cela va régler le problème de l’emploi et des revenus après la chute des recettes pétrolières.

Tous les constructeurs de l’industrie automobile sont annoncés, personne ne manque quasiment. Ils vont fabriquer un produit pour l’Algérie : exporter leur production sous forme de kit, venir le monter en partenariat avec des entreprises locales, probablement financées par des banques publiques, pour s’attacher le marché algérien. Ils vont laisser ensuite les industriels algériens s’occuper du « taux d’intégration », faire de la substitution d’importation de pièces détachées pour concurrencer leurs fournisseurs traditionnels. Peut-on y croire vraiment ? La France avec Renault se lance déjà dans le crédit à la consommation. Peut-on nous dire à quelles stratégies obéissent l’État algérien, nos entreprises et ces firmes étrangères ?

Non, il n’y a plus de temps à gagner dans une telle opération d’import-substitution qui se dégonflera très rapidement. Le ministre de l’Industrie a beau parcourir le monde, plaider pour la nouvelle société civile. Car nous n’avons pas les moyens de l’import-substitution et l’import-substitution n’est pas la solution. On ne peut s’introduire dans la chaîne de valeur de l’industrie mécanique subrepticement. Nos industriels auraient besoin d’une expérience, d’une stratégie qu’ils n’ont pas et notre ministère de l’industrie n’est pas un MITI japonais. L’exportation est aussi un rêve lointain, car on n’entre pas dans les marchés mondiaux comme dans un moulin et les avantages comparatifs dont ont bénéficié les pays d’Asie orientale ont disparu. L’excès de l’offre et l’insuffisance de la demande mondiales ferment l’accès des marchés mondiaux aux nouveaux venus. Il ne suffit même plus pour un pays non industriel de disposer d’un capital humain ou social important en mesure d’attirer le capital financier et industriel. C’est de tout un environnement performant dont il faut disposer. Non les constructeurs automobiles fabriqueront un produit pour l’Algérie, pas un service pour concurrencer leurs fournisseurs traditionnels.

Non la solution n’est plus dans la modernisation toute bête et l’exportation. Les mouvements qu’on croyait ne plus relever que du passé refont surface. Et à force de s’arcbouter, ce sont des archaïsmes que l’on ressuscite.

Sur cette pente-là, notre région va vers un effondrement tel que nous finirons par accepter que le monde nous impose une Constitution comme il l’a fait pour les puissances vaincues de la Deuxième Guerre mondiale. Il n’est peut-être pas inutile d’anticiper une telle situation.

Mettre en question le pouvoir de l’argent

Pour éviter un tel destin, il faudrait composer un monde nouveau où l’argent ne serait plus le maître. Il faudrait détrôner sans violence le roi Argent qui détruit le capital social et naturel. C’est cela la nouvelle révolution qui permettra l’avènement d’une nouvelle politique en mesure de nous accorder avec nous-mêmes et le reste du monde. Peut être alors pourrions encore contribuer à l’histoire du monde. C’est ce pouvoir de l’argent qu’il faut nous soumettre pour que nous puissions être à nouveau en mesure de recomposer un monde nouveau qui rende possible le partage du travail et du revenu.

Comme je l’ai soutenu dans un texte précédent, il faut démonopoliser la monnaie, de sorte que tous ne soient pas en concurrence sur le même marché, de sorte que chacun puisse relever d’un marché à sa mesure, ajuster ses fins à ses moyens et avoir une vie digne. Aujourd’hui tous les Algériens qui craignent pour leur épargne se précipitent sur les monnaies fortes ; la diminution des importations et la rigidité de l’offre intérieure raréfient les produits et font grimper les prix ; la monnaie nationale se dévalue et les moins pourvus souffrent dans leurs moyens de subsistance. Les pays émergents veulent imposer leur monnaie dans leurs transactions pour résister aux manipulations des puissances monétaires, les autres voient leurs avoirs rechercher le refuge de monnaies fortes et le pouvoir d’achat de leur monnaie fondre.

Il est possible d’être partisan d’une libre convertibilité de la monnaie nationale. Ce serait là un traitement de choc qui mettrait chacun à sa place. Ceux qui voudraient quitter le pays seraient invités à le faire, ceux qui resteraient seraient contraints de défendre le pouvoir d’achat de leurs avoirs. Voilà un courage que nous ne sommes pas prêts d’assumer auprès de nos descendants et des plus démunis. Voilà un monde nouveau à composer qui mériterait davantage que le titre de révolution !

Le monde va vers des guerres : « guerre des monnaies », « guerres » des mouvements de populations, guerres civiles. Car les grandes puissances n’investissent plus dans la consommation domestique, mais dans l’armement et les nouveaux riches dépensent dans la guerre. Non, la croissance ne sera pas de retour, en tous les cas pas celle en mesure de relancer le marché des matières premières à la hausse ; les pays producteurs de pétrole sont entrés dans une longue période de vaches maigres.

Il faut donc prendre très au sérieux la crise de l’emploi et des revenus, le développement inégal des régions. Il faut donner au droit du travail de nouvelles bases. Ce droit humain doit être mieux étayé constitutionnellement. La composition du nouveau monde doit partir du principe que nous devons nous mettre en situation de donner un travail à chacun. Nous, cela ne veut pas dire l’État, mais les différents collectifs. Seule une organisation des marchés qui n’obéit plus au dieu omnipotent de l’argent est en mesure de le faire. L’argent doit redevenir un moyen et non une fin. Les riches doivent cesser de vouloir être plus riches. « La crise mondiale des inégalités atteint de nouveaux sommets. Les 1 % les plus riches possèdent désormais davantage que les 99 % restants. Ils font usage de leur pouvoir et de leurs privilèges pour biaiser le modèle économique et creuser le fossé entre eux et le reste de la population.» (3)

Mais pour nous détourner d’une telle révolution mondiale, les décideurs de ce monde nous créent des guerres en tout genre, nationalistes, tribales, de religion. Oui nous avons des nations, des tribus, des religions, et nous avons le droit de les défendre, mais est-ce bien elles que nous défendons, ou n’est-ce pas l’argent-roi qui fait la guerre en leur nom ?

Et ce roi nous tient au travers de nos addictions. Nos compétitions doivent être modérées, on ne peut confier leur organisation au pouvoir de l’argent qui ruine nos vies et le monde. Les puissants ne renonceront pas à leurs compétitions dans lesquelles ils voudront nous entraîner, il faut nous en dégager. La démonopolisation est l’un des moyens. Ce roi nous tient par nos addictions, nos habitudes, voilà pourquoi nous ne pouvons pas simplement nous défoncer sur lui. Ceux qui ont coulé le pays ne peuvent pas être ceux qui vont le sauver, entend-on dire souvent et à juste titre, mais sommes-nous si innocents ? Le clivage ne passe pas à l’extérieur de nous-mêmes, il nous traverse.

Le droit au travail, un pouvoir d’échanger

Pour que le droit au travail soit mieux étayé, il faut redéfinir le libre échange duquel il ne peut plus être dissocié. Marx avait tort sur ce point et Adam Smith avait raison. Smith ne plaçait pas pour autant sa confiance dans ces hommes d’argent pour gérer les marchés. Celui que l’on désigne comme le fondateur du libre échange n’était pas pour un marché autorégulé. Il y a une différence entre détruire le marché et soumettre le marché à des organisations sociales. Le marché est une construction instituée par des acteurs.

Le travail n’existe donc pas hors de l’échange dans la société moderne. Mais dans l’échange un travail circule et en chasse les autres. Sur le marché mondial n’entre pas le travail qui veut. Il faut donc prendre soin du fait que le travail d’une société puisse prendre place dans l’échange, si elle veut subsister. Ce ne sont pas des politiques de compétitivité qu’il nous faut, mais des politiques de résilience : sécurités alimentaire, sanitaire, énergétique, etc.
Pour que chacun puisse se donner un travail, il ne faut pas que l’échange soit imposé, il doit être volontaire. Il ne doit pas détruire les moyens de subsistance d’une société qu’il ne peut plus remplacer. Le changement technologique ne doit pas dicter la loi du dieu Argent. Les premières révolutions industrielles ont affamé les populations pour les contraindre à travailler, maintenant que cela est fait, celles-ci demandent un travail qui leur est refusé : le dieu Argent après avoir fabriqué des populations utiles en produit d’inutiles. La loi de l’argent, a prolétarisé le travail humain et incorporé le savoir dans la machine qui surclasse maintenant l’homme et prétend surclasser la nature.

Il faut donc organiser les marchés de sorte que chacun puisse incorporer les machines qui n’en chasseront pas le travail humain, de sorte que l’efficacité ne chasse pas la fraternité. Ce n’est pas à l’argent de dire si telle ou telle machine est plus profitable que l’autre, c’est à la communauté qui en paiera le prix de le faire. Un « parlement des choses » dit Bruno Latour, où les humains et les non humains prendraient mutuellement soin des uns et des autres, est nécessaire. Ni au-dessus, ni en dessous les uns des autres.

Il faut comme inventer un nouveau protectionnisme. Un protectionnisme contre les addictions que nous a fabriqué le dieu argenté et non un protectionnisme d’État qui ne pourrait qu’appauvrir les sociétés de petites et moyennes tailles. Bien vivre ne doit plus être confondu avec avoir toujours plus mais vivre en harmonie avec les siens. L’échange libre ne doit pas être confondu avec la liberté d’échanger des puissants, mais de chacun. Comme il a été dit, il ne peut être imposé de l’extérieur, il doit être volontaire. Forcé, il n’est plus libre. Pour l’heure, il faut cependant constater que notre désir est de servitude vis-à-vis du dieu argenté. Notre grande addiction. Le dieu Argent a triomphé du monarque de droit divin, du despote oriental, de « wilayat el mekhfi » et aujourd’hui il veut semer la guerre dans le sacré pour pouvoir entretenir son service, animer ses compétitions. C’est le retour des gladiateurs.

Il nous faut donc une révolution, si l’on doit parler de révolution, qui soit une politique qui transforme nos habitudes, tempère nos addictions et compétitions, soigne nos attachements. Une transformation intérieure qui ouvre le champ d’une refondation de la politique qui soit travail de composition d’une société à venir.

Notes :

[1] Ainsi s’adressait le sociologue Bruno Latour à un lectorat communiste. http://www.multitudes.net/Politique-ou-revolution-il-faut/

[2] A ne pas confondre avec soumettre les hommes d’argent. Au contraire, il faut entendre soumettre l’argent en chacun de nous, les hommes d’argent étant comme chacun de nous. La division n’est pas extérieure qui opposerait les hommes d’argent aux autres, elle est à l’intérieur des hommes, d’argent ou pas. On peut en dire autant du savoir : au service des hommes et non de lui-même.

(3) « Une économie au service des 1 % ». Voir le rapport publié jeudi 21 janvier par l’ONG internationale Oxfam. https://www.oxfam.org/fr/rapports/une-economie-au-service-des-1

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