La terre, le travail et l’argent, enjeux de la réforme

veau d'orMon texte précédent (1)  s’achevait sur le raisonnement suivant : un décentrement effectif du pouvoir en faveur de la société civile nécessite une intégration internationale satisfaisante pour la société algérienne, qui résulterait de l’ajustement de deux processus de construction de la paix sociale, l’un procédant du système interétatique international, l’autre de la société. Enfin, qu’un tel ajustement ne pouvait être considéré comme allant de soi. Les expériences de reconstruction de l’État dans la région peuvent en témoigner.

Sortir du système foncier colonial pour établir une nouvelle propriété sociale

Je reprends ici la question de la réforme économique à laquelle je n’avais répondu qu’en partie. Car c’est elle qui est au centre du processus d’ajustement : la société va-t-elle être en mesure de construire un ordre compatible avec celui mondial ou va-t-elle se disloquer en deux sociétés, l’une dirigeante ayant perdu sa légitimité d’exercice et soumise à l’exigence de stabilité des forces centripètes de l’ordre international, l’autre ne pouvant supporter les ruptures dans la socialisation étatique, devenant victime de forces et processus centrifuges. J’avais soutenu que pour éviter une concentration du pouvoir économique qui sous-tend un tel processus de dislocation, il fallait reconsidérer notre vision de la propriété sociale. En sortant du système foncier colonial et en rééquilibrant les rapports de propriété, on pourrait d’une part soustraire l’État à une trop grande influence des puissances (internes et externes) de l’argent et d’autre part, permettre à la société de rebondir et de s’engager dans de nouveaux processus de socialisation (2).

La propriété sociale, entendue au sens du sociologue Robert Castel, constitue le support de l’autonomie individuelle du travailleur qui à la différence du propriétaire ne peut tirer ses ressources de la propriété privée. Si les ressources publiques ne peuvent plus supporter l’autonomie du travailleur, c’est à de nouvelles ressources collectives qu’il revient de les produire. De telles ressources seraient adossées à une propriété et une production collectives. S’obstiner à n’accorder qu’au seul État la fonction de fabriquer de la société, au moment où celui-ci n’en a plus les moyens, mènerait inéluctablement à la dislocation de la société. Car cela reviendrait à confier au marché l’ancienne tâche de l’État sans qu’il puisse l’assumer vraiment. Aussi devient-il nécessaire qu’un processus de construction de la société par le bas prenne le relais d’une construction par le haut qui s’essouffle, processus qui sache combiner socialisation marchande et non marchande.

Premier point donc de la réforme économique qui me semble incontournable pour parer à une socialisation marchande inégalitaire (concentration du pouvoir économique et croissance des inégalités) active à l’échelle mondiale et accentuée à la périphérie : une nécessaire redéfinition de la propriété sociale. Ce dont le projet de Constitution n’offre pas la condition : la sortie du système foncier colonial par laquelle la société pourrait mobiliser ses ressources cachées en faveur des biens publics et de la petite propriété plutôt que des grands intérêts privés.

Construire un pluralisme monétaire pour défendre la monnaie nationale

Cela étant, je poursuis et défends que pour lever la confusion entre socialisation étatique et socialisation marchande, par quoi on peut caractériser la situation économique antérieure et actuelle et qu’impose le resserrement de la contrainte marchande, sans tomber dans une socialisation marchande catastrophique, il faudrait distinguer dans la société trois champs de compétition qui s’organiseraient chacun autour d’un type de monnaie : celui des monnaies mondiales, de la monnaie nationale et des monnaies locales. Aussi pour simplifier associerai-je ces champs à trois marchés de monnaies (3) et soutenir que l’équilibre général de la société dépend de l’équilibre de ces trois marchés. Une gestion coordonnée, mais séparée des différents champs de compétition permettrait d’assurer l’adaptabilité du système. La diversification de l’économie est à ce prix, car il faut se rendre compte qu’avec la globalisation, autrement dit les conditions actuelles de la compétition internationale pour la puissance, le monopole étatique sur la monnaie ne sert plus la souveraineté nationale, mais l’instrumentalisation de la monnaie nationale par les puissances financières internationales. Les monnaies locales complémentaires de la monnaie nationale permettront à celle-ci d’être mieux centrée sur les ressources marchandes qui en retour seront mieux gérées. Les monnaies nationales qui ne s’adosseraient pas à des monnaies locales complémentaires ne pourront pas garantir leur autonomie et résister à la compétition des devises mondiales avec l’ouverture des marchés nationaux sous la pression de la globalisation. La monnaie nationale doit d’abord servir l’autonomie du marché national, vis-à-vis du marché mondial, qui en retour doit supporter l’accroissement de son pouvoir d’achat. Et c’est dans un rapport cohérent aux ressources mondiales et aux ressources non marchandes locales que la société marchande peut et doit y parvenir.

Avec ces trois types de monnaie, on définit donc trois champs de compétition qui dans leur autonomie donneront à la société une certaine adaptabilité face aux pressions de la globalisation. Avec le dynamisme et la souplesse des deux champs nationaux, l’économie pourra faire preuve d’efficacité et de résilience, la société pourra faire face aux incertitudes de l’environnement international (4) et participer de la manière qui l’avantage à la production globalisée.

Ce transfert de souveraineté de l’État aux collectivités ou cette démonopolisation de la monnaie qui permet de soustraire la monnaie nationale aux compétitions des devises mondiales sur les ressources locales, est aussi une adaptation de la démocratie dans la mesure où des collectivités deviennent responsables de leurs échanges internes et externes et obéissent aux lois de l’échange qu’elles se donnent, après avoir pris en compte les lois plus générales du marché. En passant de la séparation du producteur et du consommateur qui a certes donné naissance à l’émergence du marché national et de l’industrie nationale, à l’unité de leur production et de leur consommation, ces collectivités se donnent le contrôle de leurs rapports internes et externes. On peut dire qu’il s’agit là d’une reprise de la question de la souveraineté à la base. Des agents sociaux, une collectivité ou une société deviendraient libres d’entrer et de sortir d’un marché duquel ils ne tireraient pas avantage. N’est-ce pas là l’un des traits du « marché libre », la condition d’une liberté d’échanger pour tous ?

Et nous retrouverions avec ce compartimentage des champs sociaux la théorie des trois étages de l’économie de l’historien des civilisations Fernand Braudel. Au rez-de-chaussée, une économie dite non marchande, anciennement dite de subsistance et aujourd’hui, parce que volontaire et organisée, dite sociale et solidaire. On peut parler de différents types de sociétés d’autoconsommation (5). Il s’agit ici de donner à des individus ou groupes d’individus qui ne peuvent trouver place dans la société marchande, la possibilité de former communauté pour avoir les moyens d’exister, de conduire leur vie et la négociation avec le reste du monde. On ne condamnera un tel étagement de l’organisation sociale et économique au nom du principe d’égalité que pour mieux l’atomiser. Car il faut admettre que la robotisation a chassé le plein emploi de l’horizon de la société marchande. On dira la société juste parce qu’elle autorise la mobilité sociale et ne fait pas de la prédestination sociale une de ses lois.

On s’accorde aujourd’hui à dire que la robotisation conduit à la polarisation du marché du travail (emplois très qualifiés d’un côté et précarisation du travail d’un autre) et à la destruction des emplois lorsque la productivité s’accroit sans élargir l’échelle de la production. En d’autres termes, les pays qui ne peuvent pas exporter leurs gains de productivité sont exposés à un accroissement du chômage et du travail précaire. Pour toutes les sociétés aujourd’hui, jusqu’en Allemagne, le thème du plein emploi doit faire de la place à celui de l’économie sociale et solidaire ou laisser s’étendre le travail précaire. L’abaissement du coût de l’énergie permettant la progression de la robotisation et soutenant la course à la puissance technologique et financière.

Plusieurs sociétés du monde expérimentent actuellement un revenu de base universel (6) qui permettrait de séparer travail marchand et travail non marchand, économie compétitive et économie sociale et solidaire, et de simplifier les systèmes de redistribution sociale. Quant aux monnaies locales et complémentaires, l’expérimentation mondiale est aussi avancée dans des pays du Sud comme le Brésil que dans des pays du Nord, comme la Suisse, l’Allemagne et d’autres (7).

Si l’on prend les choses du point de vue de la société marchande et du marché national, un tel compartimentage de la vie sociale et matérielle correspondrait à la division qui pourrait être établie entre ce qui peut être exposé à la compétition globale et ce qui ne peut pas l’être, la manière autoritaire de gérer l’organisation sociale étant sous la charge puissante des coups de boutoir de la globalisation. Ce qui suppose une société marchande en mesure de définir et d’adapter aux fluctuations mondiales ses frontières extérieures avec les deux autres étages de l’économie générale et la circulation qui peut les traverser.

Si cette société est en mesure de gérer ces frontières, d’autoriser certaines circulations de biens, d’argent et de personnes, favorables aux intérêts des divers étages de la vie économique et sociale, on peut alors obtenir un système social et économique viable en mesure de s’adapter aux évolutions du monde. Le décentrement du pouvoir de la société militaire à la société civile deviendrait alors un gage pour la stabilité internationale et non une menace.

D’où l’intérêt de la société marchande à se donner une certaine cohérence du point de vue du système national, une certaine fonction de gestion du système, puisqu’elle en constitue le pôle dynamique. On ne peut imaginer une société marchande prête à renier son appartenance, être le centre de gravité d’un pouvoir dont la sécurité et la stabilité sociales seraient le premier souci. Si comme l’argent, les champions de la société marchande n’avaient pas de patrie, ils ne pourraient être associés à la gestion du système social et économique autrement que comme des auxiliaires.

Pour assurer la viabilité et l’adaptabilité du système, il doit exister une cohérence entre la société marchande et non marchande telle que chaque membre de l’une et de l’autre puisse faire allégeance à la même société globale. Pour qu’une telle allégeance commune puisse exister, il faut une continuité, une mobilité entre les deux qui puissent être réelles.

À ce point de l’exposé, je peux soutenir que la deuxième mesure qui devrait venir en tête de la réforme économique avec celui de la propriété sociale, est celle du pluralisme monétaire, de la démonopolisation de l’instrument monétaire. La monnaie ne doit plus être la prérogative exclusive de la puissance publique. L’attachement de la puissance publique à une telle prérogative est bien documenté par l’histoire économique. Un tel attachement peut être instinctif en période de crise, mais dans une société comme la nôtre où les transferts sociaux sont à la base de la légitimité politique, il sera très difficile d’assurer une cohésion sociale sans produire de nouvelles formes de coopération et de solidarité pour donner de nouvelles assises à la performance. Comme nous pouvons le constater, cette préoccupation, comme celle de la propriété collective, est absente du projet de Constitution actuel. Et pourtant comme celle des langues, il faudra bien accepter un jour la pluralité des monnaies et pas pour la vider de son efficace. Peut-être préférera-t-on qu’une telle pluralité s’impose à nous, après que le monde en ait fait l’expérimentation. Mais même alors, serions-nous devenus entretemps de géniaux imitateurs ? Pas sûr.

Construire des biens publics sur la base d’une nouvelle propriété sociale

Pour finir, j’aimerai ajouter très brièvement à ces deux points la question de l’emploi « improductif » et des biens publics que je ne voudrai pas dissocier. Tout d’abord et après ce qui a été dit, il faut une autre vision du travail et de la formation : pluriactivité (marchande et non marchande) et formation tout au long de la vie (8). Ensuite il faut aborder le problème du devenir des biens publics.

Si donc l’État doit se mettre à la hauteur de la globalisation pour garantir une certaine souveraineté sociale et consentir pour ce faire à certains investissements relativement lourds ; s’il doit se décharger d’un certain nombre d’emplois et de fonctions sociales du fait de l’incapacité de la fiscalité à faire face aux besoins correspondants à de telles charges ; si donc un certain nombre d’activités sont destinées à sortir de la fonction publique plutôt que d’autres, certains secteurs dits improductifs producteurs de biens publics se trouvent en première ligne. L’économie compétitive étant celle où les prix doivent couvrir les coûts et financer son expansion, quelle place pour l’emploi improductif que ne peut pas couvrir la fiscalité ? C’est la question de l’État employeur qui se trouve là posée au travers celle de son efficacité qu’il ne peut sacrifier, ainsi que sur un autre versant, celle de l’État comme pourvoyeur de biens publics. Là aussi, il faudra démonopoliser (9) un certain nombre d’activités, l’éducation, la santé et la sécurité, pour leur conserver leur finalité collective et donner à la puissance publique sa coûteuse et nécessaire efficacité. Le secteur de l’enseignement et de la formation qui est largement déconnecté du travail et du marché de l’emploi, est un bon exemple. Celui de la santé aussi. Mais celui de la sécurité est décidément bien plus crucial. Plutôt que de compter sur une libéralisation qui viserait à privatiser les effets de ces secteurs, il faut choisir une démonopolisation qui garantisse la production des « externalités positives » nécessaires à la cohésion sociale que ne peut prendre en charge la société marchande. Ces secteurs de publics devraient devenir rapidement mixtes.

Je crois avoir essayé de décliner ainsi, de manière imparfaite certes, la pente que devrait emprunter, à mes yeux, une réforme économique qui permettrait à l’économie cohérente de marché (F. Braudel) de jouer un rôle de leadership et non de démantèlement de la société. Elle passe par une sortie du système foncier colonial, l’autorisation d’un pluralisme des monnaies et une démonopolisation de la production des externalités positives.

Notes :

(1) Quel devenir pour l’État algérien.
(2) J’entends ici par socialisation, les processus de fabrication de la société et par socialisation étatique, la fabrication de la société par l’État.
(3) On distingue désormais une économie sociale et solidaire d’une économie compétitive ou de marché. Je n’oppose pas compétition et solidarité (ou coopération), je pense que ces deux aspects de la vie économique et sociale sont inséparables et se complètent de manières diverses. Toute compétition requiert coopérations, solidarités. Je représente la compétition sociale comme une compétition autour de trois monnaies aux pouvoirs d’achat différents dont les champs communiquent. D’un champ à un autre la compétition se fait plus intense ou moindre et les ressources plus ou moins concentrées. Aussi préférerai-je reprendre la tripartition de l’économie selon F. Braudel : une économie (et une société) non marchande au rez-de-chaussée, une autre marchande au milieu et une autre capitaliste au sommet de la société et à hauteur de l’État.
(4) Pour Robert Ulanowicz, la viabilité à long terme d’un système, dépend de l’équilibre entre son efficacité et sa capacité à rebondir. Voir « Le nouveau paradigme de la durabilité. Rencontre avec Robert Ulanowicz. In http://www.vivre-ensemble.be/IMG/docx/villes_en_transition_-_portefeuille_de_lecture.docx
(5) De relative autoconsommation. Elles consomment ce qu’elles possèdent plus largement que ce qu’elles produisent et excèdent à l’échelle l’entreprise familiale.
(6) Pour un petit aperçu voir « Vers la création d’un revenu universel en France ? » http://www.publicsenat.fr/lcp/politique/vers-creation-dun-revenu-universel-france-1190427
(6) Voir par exemple le rapport public au gouvernement français « D’autres monnaies pour une nouvelle prospérité » http://www.economie.gouv.fr/rapport-monnaies-locales-complementaires
(7) J’ai déjà fait mention de ce point ailleurs, j’en profite pour renvoyer au rapport public récent du Conseil National français du Numérique au gouvernement. Janvier 2016 : « Travail Emploi Numérique. Les Nouvelles Trajectoires » travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_cnnum_travail_version_finale.pdf
(8) C’est à ma connaissance au professeur Abdellatif Benachenhou qu’il revient d’avoir parlé en premier de démonopolisation. N’ayant pas encore pris connaissance du contenu de son ouvrage « Sortir de la crise », je ne saurai en dire davantage sinon qu’il semblait défendre l’option de la libéralisation étant donné un certain cours de la pensée politique.

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