Hommage en l’honneur de Hocine Aït Ahmed

AIT AHMED HOCINEIl y a des hommes que l’histoire grandit, ne cesse pas de grandir jusqu’à leur faire une statue ou un mausolée, et d’autres que l’histoire rapetisse, ne cesse de rapetisser jusqu’à les engloutir. Certains s’éteignent avec leur vie, d’autres voit leur lumière briller longtemps après leur mort. Je crois que nous aurons encore rendez-vous avec Hocine Aït Ahmed. Une nouvelle fois l’histoire lui donnera raison que les hommes lui refusaient encore. Ils transformeront alors son « échec » en hauteur de vue, son échec en leur échec. Par ailleurs, il ne servira à rien de vouloir grandir trop vite un homme, seul le temps est maître de l’œuvre. Il faut craindre cependant que certains ne veuillent le faire pour mieux l’enterrer.

Cet homme n’aimait pas le qualificatif d’historique. C’est le peuple qui fait l’histoire disait-il. Un peuple sans majuscules, une histoire qu’il ne sait pas, une histoire faite d’errements et de réussites, qu’il découvre au travers de la conduite de certains de ses hommes et de ses femmes. Combien n’ont-ils pas cédé à la tentation de se substituer au peuple ! Combien n’ont-ils pas songé à faire ou à forcer l’histoire !

Cet homme fut parmi les premiers instruits par l’école française à ne pas avoir été subjugués par les brillants de l’Occident. Car avec quelle puissance cette raison occidentale nous tomba-t-elle dessus ! Elle débarqua avec toute une panoplie d’armes et de théories. Beaucoup trop ne mesure pas suffisamment l’importance du choc culturel que le colonialisme occasionna. Combien de soldats inconnus ne sont-ils pas tombés sous ses feux et ses lumières ! Et combien restent nombreux aujourd’hui ceux qui restent impuissants à penser par eux-mêmes !

Cet homme n’eut pas besoin d’abdiquer en se glissant dans la peau du plus puissant ou en s’enfermant dans une illusoire tour d’ivoire. Combien par faiblesse et illusion de puissance ne retournèrent-ils pas les armes de l’occupant contre eux-mêmes ! Je témoigne que je fus l’un d’entre eux, qu’il me fallut du temps pour me retourner et voir ceux qui ne l’ont pas pu.

Cet homme accueillit le meilleur de l’autre sans renoncer à la liberté d’être lui-même. De ce point de vue il incarne mieux que ses héritiers la devise des Lumières européennes « Aie le courage de te servir de ton propre entendement. » Ferhat Abbas qui fut, bien seul pourrais-je dire, à s’y essayer trop ouvertement, s’en trouva très éprouvé.

Cet homme ne fut ni le jouet de l’Occident, ni de ceux qui se constituèrent en maîtres du pays indépendant et de quelques autres mondes. Tel l’Ulysse de la mythologie grecque, il s’enchaîna pour résister aux sirènes du pouvoir afin de rester lui-même. Il voulait d’un pouvoir au peuple, d’un amour des humbles. Sa proximité avec le peuple était un amour de l’humanité. C’est lui qu’il fallait accompagner dans une voie qui puisse sauver. Aussi les frontières entre les hommes, chez lui, ne devaient elles pas servir les uns contre les autres, mais les uns pour les autres. Il voyait dans chacun une part d’humanité à laquelle il fallait donner le jour.

Cet homme fut un militaire et un diplomate. Son expérience de militant de la cause algérienne le marqua profondément. Enrichi de ce fait, il sut se mettre à la hauteur des militaires qui commandent aux politiques et inversement. Il se heurta au destin et aux machinations. Il ne cessa pas d’être un stratège.

À l’indépendance, avec les maquis du FFS, il fit ce qu’il devait faire, sans pouvoir l’emporter. Le legs de la France et les aléas de l’histoire dont il ne pouvait se rendre compte, en voulurent autrement : voyant venir l’indépendance de l’Algérie, la guerre fut achevée en triomphant des principes de la plateforme de la Soummam : « primauté de l’intérieur sur l’extérieur, du politique sur le militaire ». On fit échec à ce qui pouvait donner au peuple son autodétermination et soustraire le pays à la dépendance néocoloniale.

Les martyrs du FFS témoigneront du fait que des hommes ont donné leur vie pour que le destin de l’Algérie puisse rester à la hauteur du monde, entre les mains de ses hommes et femmes. Qui peut faire semblant d’oublier qu’il a fallu aux Algériens plus d’un siècle pour sortir de la nuit coloniale, le nombre d’échecs qui ont précédé le triomphe ? Rappelons-nous : le chemin de la réussite est parsemé de nombreux échecs et la réussite ne doit pas nous les faire oublier au point de nous faire perdre le chemin. Dans la voie du salut, échecs et succès s’enchaînent, certains vont jusqu’à dire qu’ils sont indifférents.

Les militants du parti d’Aït Ahmed avec d’autres, après d’autres dont les jours sont passés, rappelleront que les principes de la Plateforme de la Soummam représentent toujours la voie de notre salut de citoyens responsables, de notre souveraineté et de notre diplomatie : « primauté de l’intérieur sur l’extérieur, du politique sur le militaire ».

Pour terminer ce modeste hommage, je voudrai exprimer un sentiment tout personnel qui n’émergea qu’après son décès. Je ne sais si l’idéal de ce révolutionnaire ne fut pas à la fin de sa vie celui de sainteté, aujourd’hui oublié ; s’il en avait conscience ou pas et quand il aurait pu y croire. Rien dans sa vie extérieure ne le laisse transparaître, mais au terme de sa vie, cet idéal s’est rappelé à moi. Ce n’est pas le succès ou l’échec qui importe, c’est la façon de les traverser.

Car il me semble que des dernières leçons que j’ai pu retenir de lui et du combat de son parti, il fut celle de la patience, de la constance dans l’endurance (sabr), chère à tout stratège. Il faut d’abord savoir nous déprendre de ce système autoritaire auquel nous contribuons, si nous voulons construire un système plus digne de manière pacifique. Il nous faut écouter les paroles du sage stratège et non celui des fausses sirènes : gagner avant de combattre.

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