La Révolution algérienne est terminée

un seul héros le peuple1Au départ, je voulais parler de démission politique de la société. Je voulais entendre par là, le refus des individus de se constituer en société, en sujet politique défenseur d’une certaine idée de la justice.
En vérité, il ne s’agissait pas d’une démission, mais du résultat d’une représentation sociale et idéologique de l’action politique. C’est au groupe révolutionnaire qu’est échue, à partir de la guerre de libération nationale, la fonction de constituer la société en peuple souverain, en sujet politique. A l’indépendance, le groupe révolutionnaire qui s’est identifié au peuple, et dans lequel la société s’est identifiée, porte le projet de construire une société, un Etat souverains. Il reviendra dès lors à l’Etat, instrument de ce groupe révolutionnaire, de faire la société. Ce projet sera d’autant plus porté par le groupe révolutionnaire que l’Etat a les moyens d’aller vers les besoins de la société. Les monopoles sur la terre et le sous sol, lui en donnent les moyens et l’y obligent en quelque sorte, en retour.

Avec les crises qui surviendront à partir des années quatre-vingt, émerge ce problème de défection de la société. L’Etat n’étant plus en mesure d’aller vers les besoins de la société, le lien qu’il établissait entre les individus et les groupes sociaux se distend. Sa capacité à faire lien est mise en difficulté, sans que les individus et les groupes sociaux ne se réveillent à la nouvelle situation. La crise d’économique se transforme alors en crise sociale. Mais la défection politique de la société empêche cette dernière de se transformer en crise politique, dans le sens où la crise sociale ne trouve pas la formulation du problème politique et de ses solutions, du fait du refus de la société de s’y trouver impliquée. Le groupe révolutionnaire, dont la légitimité historique s’estompe et la légitimité d’exercice s’épuise, doit poursuivre sa prise en charge du projet de société alors qu’il n’en a plus moyens. Cette défection se transforme en démission dans la mesure où la société refusant d’assumer les conséquences, l’héritage d’une telle représentation idéologique de l’action politique, ne peut et ne veut aller au-delà.

Pour faire émerger la crise politique et ses issues, il faudrait revoir la représentation de l’action politique. Non plus l’identification d’un groupe révolutionnaire à un peuple, d’une conscience révolutionnaire à celle du peuple et d’une certaine idée de la justice, qui confond les individus dans la nation et les distingue comme fidèles ou traîtres, mais la composition d’un sujet social à partir d’une réalité hétérogène que constitue le réel social. La composition autour d’un intérêt commun, indépendant ou pas, supérieur ou pas, aux intérêts particuliers de ses parties prenantes. Indépendant, si l’intérêt commun provient de la défense de l’espèce humaine, de la nation, face à une menace externe (telle la crise climatique) ; transcendant, s’il est posé comme direction, visée à donner aux intérêts particuliers (idée de justice, de justice climatique).

Cette défection politique de la société est aujourd’hui manifeste dans l’asymétrie qui domine le rapport de l’instance exécutive à celle législative. L’exécutif du régime présidentiel, fait représenter le groupe révolutionnaire dans la personne du président qui se pose à son tour comme garant de l’unité de la nation. Le législatif n’est tout au plus qu’une instance consultative qui représente la société dans un état particulier : défectueux et fragmentaire. Le citoyen n’étant pas contribuable, sa défection se mesurant à la faiblesse de son implication matérielle et financière, la dite assemblée nationale ne dispose d’aucun pouvoir de négociation face à l’exécutif. Elle ne vote pas l’impôt, ses représentants ne peuvent dire à l’exécutif « no tax without representation ». Elle débat de sa répartition et de son prélèvement sur lequel elle n’a aucune prise. A titre indicatif, elle adhère ou proteste. Elle ne peut pas contraindre l’exécutif à une reddition des comptes. L’exécutif est responsable devant le président qui incarne la conscience révolutionnaire qui l’identifie au peuple et l’a porté à sa responsabilité.

Cette identification au peuple, contraint le président à respecter ses engagements sociaux, sans quoi sa légitimité historique serait mise en cause par sa légitimité d’exercice. Sans quoi l’identification du groupe révolutionnaire au peuple ne serait plus perceptible. Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’une opposition vienne se placer à ce niveau précis du rapport entre l’exécutif et le peuple : elle reproche à la représentation révolutionnaire du politique la trahison de ce qu’il représente. En séparant l’exécutif du président, en l’accusant de trahir ce dernier, ou cas extrême, en reprochant au président son infidélité. Ce type d’opposition en appelle toujours à la même représentation idéologique de l’action politique et du peuple : celle révolutionnaire.

Or, en s’enfermant dans cette logique politique révolutionnaire on ne voit pas que c’est cette représentation du politique qui est en crise : l’unité du peuple explose sous l’action d’intérêts particuliers. Les individus qui ne sont plus cimentés par l’action publique révèlent leur particularité. Et l’opposition révolutionnaire tend à maintenir cette unité en opposant le peuple à une oligarchie qu’il s’agirait comme d’expulser du corps social. Alors qu’il s’agit de cesser de dénier la réalité hétérogène du réel social et de se figurer la possible fabrication d’un intérêt collectif qui pourrait comprendre l’ensemble des cas particuliers et qui pourrait les orienter selon une certaine idée de la justice.

Je soutiendrai donc que la défection sociale du groupe révolutionnaire s’associe à la défection politique de la société pour produire la crise sociale. L’impasse dans laquelle se trouve l’action politique devant cette crise est celle de sa représentation révolutionnaire devenue impossible et inacceptable. Il faut une nouvelle conception de l’action politique qui n’identifie plus simplement un groupe au peuple, sa conscience à celle d’une société comme cela a pu être le cas lors de la guerre de libération. De ce point de vue, et en paraphrasant un historien français, on pourrait dire que la Révolution algérienne est terminée.

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