Décentrement du pouvoir et démocratie

L’attention médiatique qui se polarise aujourd’hui sur la restructuration du secteur de la sécurité donne le sentiment que la lutte autour des positions de pouvoir est la cause d’une telle restructuration. En fait une telle restructuration est portée par un mouvement plus profond, plus large qui ne remet pas encore en cause l’asymétrie de pouvoir qui caractérise le système autoritaire centralisé.

Tout d’abord, se met en place un mouvement de décentrement du centre de gravité de la base fiscale de l’Etat, de ses ressources, qui résulte de la chute des revenus pétroliers qui pourrait tendre à faire passer le pouvoir des mains des militaires à celui des producteurs de richesses. La société civile acquerrait une nouvelle importance et son développement deviendrait un nouvel enjeu social et politique. Ce n’est plus la fiscalité pétrolière mais la fiscalité ordinaire qui devra financer l’Etat. On connait les besoins considérables de celui-ci que n’arrivera plus à couvrir la fiscalité pétrolière.
Pour faire face à une telle chute des revenus, l’Etat va devoir réduire ses charges et accroitre la pression fiscale. Il va devoir passer d’un système de subventions globales à un système de subventions ciblées en même temps qu’il va devoir développer un appareil fiscal plus fin et plus efficace. Cela va nécessiter une meilleure connaissance de la population et de ses ressources, donc un nouvel encadrement moins approximatif que l’ancien encadrement militaire. C’est pour cela que l’on peut dire que la nécessité d’une meilleure connaissance des ressources et un meilleur usage, que va permettre l’introduction de la technologie numérique, est le premier ressort qui est derrière le déplacement du centre de gravité du secteur militaire au secteur policier. L’appareil fiscal et les transferts sociaux exigent une connaissance plus fine de la société, donc un encadrement plus rapproché, et pour ce faire, une nouvelle technologie de pouvoir, qui avec le décentrement des ressources conduisent à un déplacement du centre de gravité dans le secteur de la sécurité et donc appellent le passage de ce que l’on pouvait appeler l’Etat-DRS à l’Etat-civil policier.

Ensuite il y a la situation stratégique globale. La menace à laquelle doit faire face le secteur de la sécurité s’est globalisé. Là aussi la technologie contribue à redéfinir les menaces et les positions de pouvoir des partenaires de la sécurité. Ce qui imposer une clarification des responsabilités et implique un redéploiement stratégique des forces de la sécurité, comme s’en soucie le dernier numéro de la revue Politique étrangère (1). Sous la pression de la menace globale, et de l’insécurité intérieure qui menace de s’accroître étant donné les difficultés économiques, les éléments de l’Etat-DRS doivent renoncer à leur contrôle peu efficace sur la société algérienne pour se tourner vers les menaces externes et s’impliquer davantage dans la coopération internationale (2). Le centre de gravité du secteur militaire se déporte vers la frontière, sa nouvelle position pour traiter de la menace globale. La croissance des « populations inutiles », suite à la crise mondiale et à la croissance du nombre des Etats faillis, qui conduit aux migrations forcées, ne pouvant être résorbée par les guerres civiles qui au contraire les aggravent, oblige les autorités publiques à un double traitement du problème, économique et sécuritaire. Ainsi des problèmes des guerres civiles en périphérie, des migrations, émergent une responsabilité globalisée de laquelle une coopération internationale obligée dont les pays ne peuvent se soustraire (3).

Il reste qu’une telle différenciation au sein du secteur de la sécurité et un tel décentrement des ressources de l’Etat ne suffiront pas à remettre en cause l’asymétrie fondamentale de pouvoir. Le mouvement d’équilibrage qui s’amorce a besoin d’un développement de la société civile qui puisse inverser et stabiliser le rapport de symétrie entre pouvoir militaire et pouvoir civil. C’est à cette condition que la nouvelle configuration des forces de sécurité peut s’accompagner d’un décentrement du pouvoir dominant, que la base fiscale d’un Etat fiable pourra être dégagée. La nouvelle technologie d’administration de la société risque de consolider pour un temps l’asymétrie de pouvoir et d’accompagner le processus de délitement de l’Etat si l’on ne prend pas garde aux tentations étatistes de la nouvelle technologie d’administration de la société. En effet la taille de la population inutile risquerait alors de s’accroitre et la base fiscale de l’Etat de se réduire. La technologie ne doit pas se mettre au service exclusif du nouvel Etat policier mais doit aussi faire l’objet d’une appropriation par la société. Négliger le versant économique du problème sécuritaire conduirait au retour de l’encadrement militaire de la société aujourd’hui obsolète.

Notes :

(1) Passer la frontière : l’enjeu algérien du xxie siècle in « La politique étrangère de l’Algérie : le temps de l’aventure ? » Par Jean-François Daguzan. Politique étrangère n°3, automne 2015 https://www.ifri.org/fr/publications/politique-etrangere/articles-de-politique-etrangere/politique-etrangere-de-lalgerie
(2) Voir aussi « Affronter les crises du voisinage » in « L’Algérie et ses voisins », International Crisis Group, Rapport Moyen-Orient/Afrique du Nord N°164 | 12 octobre 2015
(3) Voir les récents attentats en France et les récents sommets internationaux sur la paix et la sécurité en Afrique et sur les migrations.

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