Structure sociale, marchés et démocratie

démocratie cause toujoursLa démocratie exige une certaine structure sociale différenciée pour s’incorporer le progrès technologique, équilibrer le pouvoir social et politique et tenir les deux bouts de la compétitivité et de la cohésion. Elle a d’abord besoin d’une société civile dont le pouvoir économique soit nécessaire et fasse équilibre au monopole de la violence détenue par la société militaire. La féodalité ne pouvait disposer d’un régime démocratique qui s’apparente à autre chose qu’une démocratie des pairs, une démocratie censitaire, parce que la féodalité détenait à la fois le pouvoir militaire et la source de la richesse. Une société (militaire) qui ne dépendrait que d’elle-même ne pourrait accepter d’associé à ses affaires. La démocratie a ensuite besoin d’une société civile dont le savoir permettrait d’incorporer le progrès technologique. Et finalement, n’était-ce cette complexification de la vie économique et sociale, la société n’aurait eu aucun besoin de la médiation de la classe politique. Mais de plus, la démocratie qui a été une construction nationale n’est pas dissociable de cette autre construction qu’est le marché national. Aujourd’hui avec la globalisation des marchés apparaît une asymétrie de pouvoir entre le pouvoir économique mondial et le pouvoir politique national qui vide la démocratie de sa substance si les sociétés ne réadaptent pas leur pouvoir politique pour « comprendre » le nouveau pouvoir économique. La problématique d’une transition vers la démocratie devient donc pour nous, celle d’une société qui doit corriger deux types d’asymétrie : une asymétrie nationale entre le pouvoir politique d’un côté et le pouvoir économique et militaire de l’autre, une asymétrie internationale entre un système politique national et un pouvoir économique international de l’autre, qui reproduit l’inégale répartition des capacités de production mondiales. Penser que la démocratie puisse prendre dans une société où de tels déséquilibres existent entre les pouvoirs c’est fermer les yeux sur une réalité de pouvoir qui ne peut que s’insurger contre un tel aveuglement. La transition vers un système démocratique exige donc la correction de telles asymétries structurelles si l’on veut que se constitue une volonté générale, que le vouloir (la volonté populaire) puisse s’accorder avec le pouvoir (les pouvoirs de la société) dans le respect des volontés individuelles et collectives. Voici introduite la relation qui a été relevée entre démocratie, structure sociale et marchés.

Je vais maintenant essayer de fonder davantage cette approche. J’essayerai tout d’abord de définir ce que je considère comme étant la nature du problème politique. À mes yeux, il consiste dans la construction d’une structure sociale en mesure d’élever un groupe de populations à l’échelle d’une société comme membre souverain au sein d’une communauté internationale. En d’autres termes, la production d’une structure sociale performante en mesure d’assurer à la société une autonomie relative et des capacités d’adaptation suffisantes face aux changements qui peuvent l’affecter, elle et son environnement. On peut affirmer que la compétition internationale met à l’épreuve la performance du processus de différenciation de chaque société au travers de ses différentes productions. Je regarderai la question démocratique comme se rapportant à la forme politique que va revêtir une telle structure sociale différenciée : elle constitue la forme politique la plus adéquate à une société à la division du pouvoir équilibrée, pour s’incorporer le monde et y prendre place.

À partir de ce fondement théorique, je soutiendrai que la différenciation sociale en Algérie, à la différence des sociétés démocratiques, bute en interne essentiellement sur une asymétrie fondamentale du pouvoir, entre société civile et société militaire (1). La lutte anticoloniale a établi le pouvoir postcolonial comme un pouvoir politico-militaire. La société précoloniale peut être caractérisée comme une société antique n’ayant pas été soumise à la division sociale du travail entre guerriers et paysans. Cette division lui est restée externe avec les diverses constructions étatiques qu’elle a subies. Elle est soumise aux formes tribale et villageoise de société, certaines plus guerrières que d’autres, mais ne différenciant pas entre les deux fonctions. Même pour les empires berbères l’indifférenciation n’est pas remise en cause : les nomades proposent la force guerrière aux semi-nomades et aux sédentaires qu’ils acceptent plus ou moins. De même avec l’Empire ottoman. La construction étatique est le fait d’une tribu ou d’une caste à l’esprit de corps en mesure de produire de la sécurité pour l’ensemble des autres tribus en échange d’un tribut (Ibn Khaldoun).

Le pouvoir politico-militaire ne remettra pas en cause l’asymétrie coloniale de pouvoir et la perpétuera, étant justifié en cela par une doctrine socialiste et une théorie du développement en faveur de la centralisation des ressources. Aussi peut-on dire par cet effet de structure que la « famille révolutionnaire » s’est retrouvée, vis-à-vis de la société anciennement indigène, bien involontairement certes, mais comme à la place de la population coloniale. Les rapports de pouvoir ne sont pas transformés. On distinguera les socialismes démocratiques qui n’ont pas subi l’épreuve du réel et sont restés critiques à l’égard des deux autres formes réelles de socialisme : le socialisme marxiste et les socialismes spécifiques. De ce type de socialisme se réclame un parti comme le Front des Forces Socialistes qui s’est opposé au parti unique dès sa création après l’indépendance. Le terme populisme déclassera celui de socialisme spécifique. La lutte de libération a établi l’essence démocratique du pouvoir politico-militaire, mais la structure de pouvoir héritée de la domination coloniale par l’appareil militaire issu de la lutte de libération acquis à une idéologie centralisatrice a dénaturé une telle essence en réduisant la construction d’une société souveraine à une construction étatique dominée par une asymétrie radicale du pouvoir. Il n’était pas dans l’esprit de l’époque d’envisager la construction d’une société souveraine avec les structures précapitalistes.

La période de transition vers l’économie de marché qui suivra après la chute du mur de Berlin ne défera pas cette asymétrie comme cela s’est passé dans les anciens pays socialistes d’Europe qui ont bénéficié d’un environnement autrement favorable et inclusif. Ces derniers sont passés du camp adverse au camp allié après la chute de l’Union soviétique. Alors que la place des pays du sud de la méditerranée restait inchangée quelque peu, sinon assignée à une nouvelle place adverse par l’histoire coloniale et la théorie du choc des civilisations.

Le développement économique postcolonial n’a pas créé les bases d’une transition vers l’économie de marché et la démocratie parce que les idéologies dominantes et le pouvoir militaire avaient envisagé la transformation sociale et économique comme une transformation contre et malgré la société. Le socialisme a été une dictature malgré le consentement initial de la société. Aussi préfère-t-on parler de populisme. On connait le point de vue léniniste sur la paysannerie : c’est une petite bourgeoisie qui enfante régulièrement des capitalistes. En fait l’idéologie dite populiste qui vient conforter l’asymétrie de pouvoir et non la remettre en cause, emprunte son inspiration au léninisme et au modèle soviétique. Mais elle correspond plus généralement en vérité à la dictature de classe que l’on définira comme le gouvernement d’une classe sur d’autres qui ne disposent pas de contrepouvoirs sur elle. Cette idéologie combat la différenciation sociale au sein de la société qu’elle appréhende comme contestation de la légitimité du pouvoir révolutionnaire. Une telle disposition du pouvoir vis-à-vis de la société a empêché la différenciation sociale de produire une division du pouvoir en pouvoir économique et culturel d’un côté et en pouvoir militaire de l’autre, confortant ainsi l’asymétrie fondamentale de pouvoir entre le pouvoir militaire et le pouvoir civil. Ce qui a eu pour résultat d’enchâsser le pouvoir politico-militaire entre deux mondes adverses et donc de limiter ses ressources à celles naturelles léguées par le monopole colonial. Sans ce monopole, cette propriété sur la ressource naturelle léguée par l’État colonial, un tel enchâssement du pouvoir aurait été impossible. Monopole constitué par la propriété publique des meilleures terres agricoles et un droit français sur la propriété du sous-sol. La société étant envisagée comme un champ de bataille entre forces nationalistes et néocolonialistes, forces modernistes et passéistes et non comme un peuple en armes, un peuple devant « s’armer » de divers capitaux (2), une telle société ne pouvait prendre sa place dans la communauté internationale et remettre en cause l’asymétrie de pouvoir extérieure. C’est moins le peuple qui fait intrusion dans la compétition internationale que l’inverse. La compétition internationale se résumant à une compétition politique réservée au pouvoir politico-militaire. Alors que la société se révèle comme le champ de compétitions économiques et culturelles de forces extérieures au travers de leurs productions. Aussi la société subsiste comme champ divisé, sans élites réelles, plutôt que comme un corps organisé en vue de compétitions locales et internationales.

Ceci étant dit, je caractériserai la « société » algérienne comme une formation bloquée dans une certaine indifférenciation sociale qui a pu être entretenue grâce à l’existence de ressources extérieures suffisamment abondantes. Le défaut éventuel de ces ressources met la société face à sa capacité d’adaptation, de différenciation pour produire et répartir ses ressources, et cela de surcroit dans une conjoncture internationale particulière marquée par la révolution numérique qui dissocie croissance et emploi dans sa phase actuelle pour le moins. Je soutiendrai que pour éviter un effondrement des constructions sociales et étatiques, pour être en mesure de s’adapter, la société devra revoir tout le processus de différenciation, de normalisation qui lui a été imposé par plus d’un siècle et demi de colonialisme et de politique postcoloniale parce qu’il n’a pas eu lieu autour de la génération et de la répartition d’un surplus interne durable et sous l’effet d’une division sociale du travail performante.

Cette façon de prendre l’état dans lequel se trouve la société algérienne, nous donne la façon probable qu’elle aura de se transformer. Tout d’abord, il faut rétablir l’essence démocratique du pouvoir, autrement dit rétablir l’unité de la société soit le pouvoir militaire comme pouvoir du peuple. Le pouvoir colonial a désarmé le peuple avant de se soumettre au verdict de l’histoire. Le pouvoir militaire s’est imposé à la société algérienne comme construction externe au travers de l’armée des frontières. Dans de telles conditions d’extériorité du pouvoir la normalisation de la société aurait du s’accompagner d’une intériorisation des normes (3). Ce qui n’a pas été le cas. Il faut donc revenir sur cette extériorité et faire de la production de sécurité une production sociale de sorte à réaligner, au sein du processus de différenciation, les dispositions, les positions et les prises de position sociales pour parler de l’espace social à la manière de Pierre Bourdieu (4). La réorganisation du secteur de la sécurité doit réaligner la disposition sociale de protection avec son moyen objectivé ; elle doit permettre la transformation, vis-à-vis de la force publique, de la disposition de défiance en une autre de confiance, rétablissant ainsi l’unité de la société avec l’une de ses subdivisions. Ensuite il faut permettre une différenciation des dispositions qui soit aussi une différenciation des capitaux réels, économiques et culturels, qui s’inscrive dans le programme d’une insertion acceptable de la société algérienne dans le monde. Une insertion respectueuse de son autonomie et de sa cohésion qui s’attache donc à une autre répartition mondiale des capacités de production.

Le pouvoir militaire, au travers de la doctrine socialiste et de son expérience de luttes, a combattu la formation de nouveaux pouvoirs qu’il a perçus comme menace sur la cohésion sociale. Trois facteurs ont milité en faveur d’une indifférenciation des dispositions et des capitaux de la société. La vision monopoliste et anticapitaliste du pouvoir politico-militaire, la disposition égalitariste précoloniale de la société et la défiance mutuelle entre les différentes élites sociales (civiles, politiques et politico-militaires) héritées de la période coloniale. Les élites civiles ayant été corrompues par cent trente ans de défaites et de compromission coloniale. Corruption des élites qui se poursuit aujourd’hui, car toujours contraintes à la compromission, toujours interdites d’expression et de développement autonome. La différenciation du civil et du militaire, du capital matériel et du capital culturel, ne doit pas signifier séparation/remise en cause de l’essence démocratique, mais autonomie relative des différentes formes de capitaux. La différenciation du civil et du militaire doit s’effectuer dans la production de sécurité, celle des capitaux dans la production sociale matérielle et culturelle. Le primat du politique sur le militaire, au sens étroit du terme, ne peut intervenir qu’une fois que la complexification de la société aura nécessité la médiation du politique entre les différents capitaux et la société. De manière générale, il signifie primat de la société sur ses élites : la compétition des élites a pour but la réalisation d’objectifs populaires.

Dans la société précapitaliste, le fellah était aussi un guerrier. Une certaine différenciation pouvait apparaître quant à l’équipement, elle n’engageait pas cependant le corps entier de la société. La lutte anticoloniale a produit une différenciation de la société entre civils et militaires qui surplombera à l’indépendance celle produite au sein de la société indigène par la colonisation. La différenciation civile coloniale de la société indigène avait pour objectif son intégration dans un dispositif de soumission ; la différenciation militaire anticoloniale avait pour objectif de remettre en cause un tel dispositif trop sélectif, mais non celui explicite de construction d’une force armée autonome. Ainsi la différenciation de la société indigène était-elle soumise à différents principes, l’un de soumission, l’autre de transformation. Le colonialisme et la lutte anticoloniale établissent la société comme champ passif entre ces deux forces. L’idéologie du développement reconduit une telle dichotomie au sein de la société en opposant modernisme et tradition, anti-impérialisme et néocolonialisme. La différenciation sociale se trouve ainsi polluée par des représentations extérieures qui consacrent les divisions de la société héritées du colonialisme et qui enferment la société dans ses anciens combats.

La différenciation « naturelle » de la société (obéissant à son principe interne) se doit d’obéir à deux injonctions : une inscription dans le monde qui ferait de son mouvement une dynamique dans le monde duquel elle tiendrait sa présence. On n’existe pas hors du monde. La leçon coloniale tient en ce qu’une société ne peut impunément tourner le dos au monde, ses ressources intéressant celui-ci qui lui en disputera les usages. Ni ignorer ce pour quoi elle cède à cette tentation : l’asymétrie qui domine ses rapports avec lui. Il est plus aisé de tourner le dos, de fuir que de faire face et de triompher. La différenciation interne doit donc être relativement performante quant aux autres sociétés avec lesquelles elle entre en compétition, en coopération. À défaut d’entrer dans un échange volontaire, elle sera soumise à un autre contraint. Une autre injonction soumet le principe de différenciation à celui de cohésion sans quoi la société ne peut s’élever à un mode d’existence collectif. Ainsi, l’inégalité comme principe dynamique de différenciation doit être rattrapée par l’égalité comme principe de cohésion. On peut parler de dialectique de la différenciation, dialectique de l’égalité et de l’inégalité.

La société est soumise à la passion du progrès social, dans notre cas à une soif de la consommation, par où s’introduit le principe de l’inégalité et de la domination. Elle est aussi soumise à la passion de l’égalité par laquelle elle établit son unité, l’égalité devant la loi. Sans ses deux passions, il serait difficile sinon impossible de faire société.
On peut soutenir que l’histoire emporte les sociétés dans une différenciation qu’elles finissent par chevaucher, ou ne pas supporter, étant donné le solde des avantages et des charges comparés. La société européenne a pu faire de la guerre un principe structurant du fait qu’elle ait pu supporter une structure guerrière qui lui conférera un avantage comparatif. La société berbère, quant à elle, n’ayant pu entretenir une classe de gens d’armes, dut se réfugier dans une relative indifférenciation sociale en persistant dans ce que l’on peut appeler, en schématisant beaucoup et en référence à la densité du peuplement, une civilisation villageoise (5). Ni châteaux forts, ni gens d’armes, ni civilisation monumentale. Après la chute de l’Empire romain, elle a globalement persisté dans son monde antique, sans cités ni guerriers. La thèse de la société contre l’État de Pierre Clastres lui convient parfaitement. Conjurer la différenciation, parce que production d’inégalité et menace sur la cohésion fut pendant longtemps son ressort le plus intime. Cette disposition me paraît subsister dans le comportement collectif et individuel actuel comme disposition par défaut.
Aujourd’hui nous pouvons dire que nous nous trouvons devant le paradoxe suivant : la satisfaction simultanée des passions pour le progrès (la différenciation, l’inégalité) et pour l’égalité (la cohésion, le droit), a pu avoir lieu sans différenciation de la société parce que celle-ci a pu vivre de l’exploitation des ressources naturelles plutôt que du travail social. On accepte le progrès, mais on refuse l’autorité que la production d’un tel progrès pourrait donner à quelques groupes de la société sur d’autres. Aussi refuse-t-on de se soumettre à l’ordre hiérarchique taylorien de la division scientifique du travail. Car la société n’a pas confiance dans la capacité des élites à s’identifier à ses intérêts, et les élites dans celle de la société à s’identifier à elles.
La dialectique de l’égalité et de l’inégalité est au cœur de la dynamique de toute formation sociale. L’inégalité est le facteur dynamique par lequel la société se déploie, se projette, aspire à s’incorporer la différence ; l’égalité est le principe de cohésion par lequel les derniers et les premiers se disputent les places, se tiennent les uns aux autres et marchent sous la même bannière. La division de la société européenne en guerriers et paysans a permis par l’exploitation du travail des paysans de dégager un surplus qui entretiendra la classe guerrière, ses activités et le développement de ses armes. L’exploitation des paysans explique la croissance de la vie matérielle au cours du premier Moyen Âge (6). En retour le développement du métier des armes permet le développement d’autres métiers dont le travail du fer puis du travail agricole créant ainsi un cercle vertueux de croissance qui se traduit par un accroissement du pouvoir d’achat et l’apparition d’une bourgeoisie dominante. L’exploitation féodale du travail paysan, tout comme celui bourgeois du travail ouvrier en multipliant la vie matérielle, se transformait en nouvelles productions et nouveaux pouvoirs d’achat. La lutte pour la domination puis la lutte pour l’égalité, se retrouvant dans le cercle vertueux de la croissance, enchaînaient les séquences historiques. La domination extérieure en offrant de nouveaux marchés aux nouvelles productions et la lutte interne pour l’égalité créait de nouveaux pouvoirs d’achat internes qui transformaient le niveau et le mode de vie. La différenciation sociale progresse mieux d’autant qu’elle combine et alterne domination extérieure et égalité interne. L’individu stratège peut être à la fois égalitaire à l’intérieur, produisant de la cohésion sociale et inégalitaire à l’extérieur, produisant des débouchés (détruisant d’anciens marchés extérieurs et en créant de nouveaux en sa faveur) : la différenciation est extérieure avant d’être intérieure dans ses effets de domination : on épargne et exporte, puis une fois que la nouvelle différenciation interne a produit un pouvoir d’achat interne suffisant, on produit et on consomme. L’élite doit progresser dans le monde, la société accorder sa confiance dans une telle progression, de sorte que le revenu d’une telle progression puisse revenir aux catégories les plus défavorisées de la société et pas seulement à l’élite (7).

Il semble aujourd’hui que nous soyons entrés dans une nouvelle phase de domination semblable à celle médiévale qui a précédé l’ascension monarchique et que la lutte pour l’égalité n’est pas en mesure de rattraper : la lutte pour la puissance et le pouvoir économique n’a pas encore de retombées sur le bien-être social. Des économistes parlent de stagnation séculaire. Tel Robert Gordon selon lequel il y aurait un problème d’offre : il n’y a plus d’innovation majeure qui permette un accroissement de la productivité. Ou Larry Summers qui affirme qu’il y a un problème de demande : dans un contexte de forte croissance des inégalités, la croissance était due à un surendettement des ménages modestes, ce qui a conduit à la bulle des subprimes, suite à quoi l’on se retrouve aujourd’hui avec une demande atone. Avec le fordisme, les biens industriels étaient des biens de masse, la domination était synonyme de progrès social pour « les exploités » de la nation dominant les marchés mondiaux. Maintenant que l’activité industrielle a conquis l’ensemble des champs de l’activité humaine, que la puissance exploite largement la supériorité de la machine sur l’homme, il devient de plus en plus difficile de contenir l’inégalité sociale qui menace dès lors la cohésion sociale. La division de la société passe désormais par le rapport aux machines : nous avons d’un côté les individus de la catégorie supérieure, peu nombreux, ceux qui travaillent avec les machines, dont le travail surclasse et commande à celui des machines, et de l’autre les individus de la catégorie inférieure qui sont ceux très nombreux et dont le travail est déclassé ou commandé par celui des machines. On parle de polarisation du marché du travail à ses deux extrêmes (8). Sous l’effet du progrès technologique, les emplois automatisables des services et de l’industrie ont disparu, induisant une forte polarisation du marché du travail entre d’une part, les métiers très qualifiés, dont la productivité a été décuplée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et d’autre part, les emplois de service, plus précaires et moins bien rémunérés. Les sociétés émergentes en phase de croissance de rattrapage ont vu s’accroître leurs classes moyennes. Avec l’essoufflement de la croissance de rattrapage gagnée par la crise du modèle de croissance fordiste, on retrouve la polarisation du marché à ses deux extrêmes et la tendance à la contraction de la classe moyenne. La perspective d’un fléchissement de la création d’emplois, d’une déstabilisation des structures sociales gagne désormais les sociétés émergentes comme les anciennes sociétés industrielles du fait de la dissolution de la classe moyenne par la révolution numérique.

Devant une telle situation les sociétés ne sont pas égales : celles qui postulent l’irréductibilité du pluralisme humain (du fait de la rationalité limitée des individus et des sociétés), du principe de domination comme inhérent à l’espèce humaine et enfin le principe d’égalité comme production sociale nécessaire à la paix entre les individus et les sociétés, ces sociétés accueillent mieux l’inégalité du monde que les autres qui font de l’égalité un postulat de départ et en fait n’ont pas une perception claire de la dynamique du monde et des sociétés et des ajustements entre puissance et cohésion, en temps de vaches grasses et de vaches maigres.
On peut donc distinguer entre les sociétés selon qu’elles font précéder le principe d’égalité ou celui de domination (9). Celles qui partent du principe égalitaire (soumise à la passion égalitaire davantage qu’à la passion de domination) échouent en règle générale à soumettre de manière explicite le principe de domination, elles aboutissent de ce fait à ce qu’elles méconnaissaient ou cultivaient la méconnaissance. La passion égalitaire lorsqu’elle est plus individuelle que collective (non par les effets), est négatrice de la passion de domination. Celle de domination comprend, sous-tend celle d’égalité comme principe de cohésion, parce que la cohésion est comprise comme force de la domination. L’égalité est alors davantage entendue comme cohésion et le principe de hiérarchie comme moyen d’atteindre une telle égalité-cohésion. Celles qui partent du principe inégalitaire (à la passion inégalitaire, dominatrice) en fixent en même temps les limites. Si elles parviennent à être souveraines, à mieux modérer cette passion, elles aboutissent à des sociétés plus égalitaires. Il faut retenir que le plus important, c’est le processus de différenciation tout entier, et non le point de départ ou la fin. Il ne suffit pas de partir de l’égalité pour y parvenir. Partir de l’inégalité du monde peut conduire à une certaine égalité des cosociétaires. En fait, les sociétés qui gèrent mieux la passion inégalitaire de domination ne sont pas celles que l’on croit. Il y a celles qui refoulent cette pulsion et celles qui savent la tenir. Les individus, s’ils sont égaux naturellement, ne le sont pas socialement ni au départ, ni à la fin. À titre d’exemple, les hommes guerriers étaient « supérieurs » (plus dominateurs) que les paysans et les femmes reproductrices. Aujourd’hui, la passion de domination se révèle différemment, la répartition de l’inégalité obéit à d’autres règles.

Ceci étant dit quant à la dialectique de la différenciation sociale, il nous faut prendre en compte dans un troisième temps, la conjoncture économique et technologique actuelle. Suite à la globalisation de la production, à la révolution numérique et à la polarisation du marché du travail d’une part, à la forte croissance de la population active d’autre part, il faudra revoir la structure d’occupation de la population active qui ne pourra être contenue par un marché national de l’emploi dont l’une des tendances majeures sera à la polarisation, à la contraction du fait de la globalisation de la production. Dans une plus grande mesure que les marchés de l’emploi des anciennes sociétés industrielles, le « marché national » devra s’adapter à cette tendance. Pour être attractif et compétitif, deux pôles devront le tendre. Il faudra distinguer plus nettement entre marché local orienté compétition et solidarité locales, investissement social d’une part et marché national orienté puissance, investissement de productivité, compétition et coopération mondiales d’autre part. L’un des instruments d’une telle politique pourrait consister dans l’existence de plusieurs monnaies convertibles, l’une commune et nationale, d’autres complémentaires et régionales propres à chaque bassin d’emploi. Il est impossible d’insérer toute la population active sur le marché international du travail. Et il faut la soustraire à l’asymétrie de pouvoir qui domine la production mondiale (10) pour qu’elle puisse disposer d’un revenu. Ce que nous avons fait avec le système de subventions et de transferts sociaux qui ne peut plus être soutenu avec la dissipation de la rente pétrolière.

Le marché par lequel nous prenons part à la production globalisée et à la « coopétition » internationale, qui est au cœur de la puissance sociale et étatique et auquel on ne peut renoncer, ne pourra plus assurer la cohésion et le principe d’égalité entre les citoyens. Il aura aussi du mal à produire de la ressource compétitive étant donné l’asymétrie de pouvoir économique mondial (11). Le principe de cohésion ne pourra plus être tenu par celui marchand du « marché national » du fait donc de la dissipation des ressources naturelles, de l’asymétrie de pouvoir économique mondial, de la polarisation du marché du travail et de la forte croissance de la population active. Nous savons aujourd’hui que le principe d’égalité (devant la loi) dans une structure sociale différenciée ne tient pas dans une égalité de position, mais dans le principe de mobilité au sein de cette structure (12). Ce qui fait l’ « égale liberté » des citoyens c’est la possibilité, la capacité de passer d’une position à une autre dans la structure sociale. On rappellera donc qu’une société juste est une société qui admet une mobilité acceptable dans sa structure sociale et non, comme nos réflexes et le ressentiment nous poussent à le croire, dans une égalité de positions. Cette bipolarisation du marché du travail (l’un exposé à la compétition internationale, l’autre pas) se traduira par le retrait de l’État d’un certain nombre d’activités et une redéfinition de la propriété sociale à la base de la solidarité et de l’autonomie individuelle (13). La police, la justice et l’éducation n’ont pas besoin de disputer des ressources rares au secteur exposé à la compétition internationale pour être réalisées. Une nouvelle place reviendra à la propriété collective qui deviendra un horizon majeur de la propriété publique en même temps que la propriété privée. La propriété sociale comme support des citoyens non-propriétaires s’apparentera davantage à une propriété collective que publique. On ne peut plus dire que la construction étatique et les constructions sociales relèveront d’une même logique, comme on ne peut plus soumettre tout principe de cohésion à celui de puissance. Des centres de gravité locaux autonomes préoccupés de cohésion locale pourront soutenir des centres de gravité nationaux préoccupés de compétition mondiale. Ces derniers devront rester ouverts aux premiers. De leur capacité à construire une interdépendance viable, à admettre une certaine circulation entre eux, va dépendre la cohésion sociale et la pérennité des constructions sociales et étatiques .

Devant une situation mondiale de contraction de la production mondiale, d’un accroissement des inégalités et d’un affaissement de la classe moyenne où se distend le rapport entre l’élite et le reste de la société, les revenus supérieurs et les revenus inférieurs, du fait d’une émancipation du principe de domination du principe égalitaire (15), la cohésion sociale et la compétitivité vont dépendre du resserrement du rapport entre l’élite et la société. Se préoccuper de l’instauration d’un ordre démocratique signifiera donc mettre en route un processus de différenciation resserré qui déploiera simultanément une production globalisée en mesure de soutenir la puissance publique et des productions locales en mesure de soutenir des cohésions locales. Les principaux obstacles à cette différenciation résideront dans les intérêts qui se sont établis autour de la puissance publique basée sur l’exploitation des ressources naturelles et qui refusent de s’inscrire dans une perspective dynamique.

Notes :

[1] Pour plus de détails voir notre texte « Economie politique de la démocratie postcoloniale » https://arezkiderguinidepute.wordpress.com/2015/05/24/economie-politique-de-la-democratie-postcoloniale/.

[2] J’emprunte cette définition du capital à Pierre Bourdieu qui considère fondamentalement que le capital est une arme de la compétition sociale dont la forme est adaptée au champ de compétition. La compétition concernant tout l’espace social, les différentes formes (capital social, capital culturel et capital économique, etc.) s’ajustent, se convertissent, se complètent ou s’opposent.

[3] Pour plus de détails voir mon article « De l’extériorité de l’Etat à l’intériorisation des normes » https://arezkiderguinidepute.wordpress.com/2015/04/29/de-lexteriorite-de-letat-a-linteriorisation-des-normes/

[4] A un moment donné, il existe selon P. Bourdieu, un rapport entre les positions sociales (concept relationnel), les dispositions (ou les habitus) et les prises de position (les choix que les agents sociaux opèrent).

[5] Pour plus de détails voir mon texte « Lettre à mes cousin(e)s et autres villageois » https://arezkiderguinidepute.wordpress.com/2013/12/21/lettre-a-mes-cousines-et-autres-villageois-pour-une-economie-contributive-et-une-societe-par-actions/

[6] Georges Duby. Guerriers et paysans, VIIIe-XIIe siècles. Premier essor de l’économie européenne. Paris, Gallimard, 1973.

[7] Ainsi se trouve réalisé le premier aspect du second principe de justice de John Rawls, dit principe de différence : les inégalités d’avantages socioéconomiques ne sont justifiées que si elles contribuent à améliorer le sort des membres les moins avantagés de la société.

[8] Voir « The Polarization of Job Opportunities in the U.S. Labor Market. Implications for Employment and Earnings » David Autor, MIT Department of Economics and National Bureau of Economic Research. April 2010. economics.mit.edu/files/5554. Et « Marché du travail : la grande fracture » par Institut Montaigne, Paris, février 2015.

[9] Mes modèles implicites sont de l’Allemagne et de la France.

[10] Dani Rodrik parle de « trilemme politique de l’économie mondiale » : globalisation économique, démocratie politique et États-nations sont mutuellement irréconciliables. Dans son dernier livre, The Globalization Paradox [Le paradoxe de la mondialisation]), il envisage les principes qui pourraient présider à un nouvel ordre économique mondial. Parmi eux deux sont ici pertinents : les systèmes de gouvernance doivent pleinement prendre en compte les marchés et aucun pays n’a le droit d’imposer ses institutions à un autre. Voir http://www.project-syndicate.org/print/new-rules-for-the-global-economy/french

[11] Dans les pays de l’OCDE on parle désormais d’investissement social pour ne pas opposer compétitivité et cohésion sociale.

[12] Second aspect du second principe de justice de John Rawls : les inégalités d’avantages socioéconomiques ne sont justifiées que si elles sont attachées à des positions que tous ont des chances équitables d’occuper.

[13] J’emploie ce terme au sens de Robert Castel in « Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi » de Robert Castel et Claudine Haroche. La propriété sociale : « une sorte de moyen terme qui inclut la protection sociale, le logement social, les services publics, un ensemble de biens collectifs fournis par la société et mis à disposition des non-propriétaires pour leur assurer un minimum de ressources, leur permettre d’échapper à la misère, à la dépendance et à la déchéance sociale ».

[14] Pour faire image, on dira que nous avons là affaire à un retour des trois étages de l’économie de Fernand Braudel. L’économie de marché va être bipolarisée et elle ne pourra pas absorber toute la population active. Une seconde image se rapporte aux centres de gravité de la vie sociale et matérielle. La cohérence de la société ne peut plus être fondée sur une cohérence marchande, celle dominante. La construction étatique ne peut par contre s’en dispenser. Étant donnée la nouvelle importance de l’économie marchande non dominante, il apparaît que les centres de gravité marchands et « non » marchands devront être relativement indépendants et que ces derniers devront produire leur propre cohésion seulement aidés par les premiers.

[15] Voir la réponse de Steven P. Jobs dirigeant d’Apple au président Obama : «jobs aren’t coming back » to U.S.. La puissance exige une délocalisation de la production en Chine. http://www.nytimes.com/2012/01/22/business/apple-america-and-a-squeezed-middle-class.html?_r=0

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s