Rendre à la société la force de se battre et à la puissance publique la force sociale

supermarketNous allons bientôt commémorer le cinquante-neuvième anniversaire du Congrès de la Soummam. Le parti du Front des Forces Socialistes a choisi de célébrer ce rendez-vous historique sous les mots d’ordre «le consensus national est la solution» et «primauté du politique sur le militaire». Dans ce texte, je voudrai soutenir que la primauté du politique sur le militaire qui est aujourd’hui inscrite dans toutes les constitutions démocratiques du monde, avant d’être une affaire de construction institutionnelle, est une affaire de différenciation sociale. Cette primauté est aussi inscrite dans l’habitus social, il résulte de tout un processus de civilisation, de rationalisation de l’activité sociale. Les démocraties ont des histoires, les pays nouvellement indépendants ne peuvent devenir démocratiques en adoptant un système démocratique par simple mimétisme institutionnel. Ils doivent trouver leur propre voie, parce que le temps dans lequel leur société va devoir se différencier, s’intégrer dans le monde, n’est pas celui qui a vu naître les démocraties plus anciennes. C’est dans des conditions nouvelles qu’elles vont devoir le faire. J’ajouterai que le consensus social ne peut être produit indifféremment dans n’importe quel cadre de confrontation politique. Il peut être produit bien plus facilement, bien plus rapidement dans les cadres en mesure de fabriquer de la cohésion sociale que dans d’autres plus abstraits.

Les forces de libération nationale, au travers de leur armée, ont voulu dominer l’ordre social de l’extérieur. C’est à partir des frontières qu’une armée a été construite et bien équipée pour se faire. Plus d’un demi-siècle plus tard, l’extériorité de la puissance publique persiste, le désordre social engendré par la colonisation n’ayant pu être réduit par l’intériorisation de nouvelles normes sociales n’a pu qu’être accompagné, la croissance du pouvoir d’achat aidant, dans un semblant de libération individuelle. Depuis deux décennies il a été accompagné dans le souci de préserver la cohérence de la force publique et l’espoir qu’un équilibre social puisse être trouvé (1). On doit se rendre à l’évidence, l’unité de la force publique a été préservée mais d’une manière qui ne garantit pas sa pérennité. On ne peut assurer de sa résilience si des chocs d’importance quant au pouvoir d’achat social pouvaient survenir. Avec la croissante soif de consommer, la réduction des moyens de la satisfaire et la légitimité décroissante des institutions, le désordre peut gagner l’intérieur de la force publique et se diffracter largement et dangereusement à l’intérieur de la société. Avec la crise mondiale, la compétition internationale s’exacerbe parce qu’elle s’apparente à un jeu à somme nulle entre les partenaires : ce qu’un pays gagne en pouvoir d’achat, un autre le perd. Nos partenaires d’Europe du Sud qui sont touchés par une grave crise s’efforcent de réduire le coût de leurs importations en provenance d’Algérie. Avec la diminution des recettes d’exportations, la rigidité de l’offre nationale qui fait qu’elle ne peut répondre à la hausse des prix par une hausse de la production, nous serons conduits à une nouvelle répartition du pouvoir d’achat en faveur des plus riches. Que soit appliquée une politique des quotas plutôt que la vérité des prix permettra juste d’entretenir quelque temps un marché informel avant que cette dernière ne s’impose. La soif intérieure de consommer n’ayant plus les moyens d’être sustentée, la défense de leur pouvoir d’achat par les possédants, la compétition nationale et internationale autour des ressources s’exacerbant, les conflits autour de la répartition du pouvoir d’achat prennent une dimension de plus en plus violente. Aussi peut-on prévoir une certaine fragmentation du pouvoir politique pour d’abord disqualifier certaines demandes et en faire prévaloir d’autres qui correspondent mieux à certaines offres (2) et ensuite produire un certain ordre public en mesure de réduire la distance qui s’est créée entre une force publique et un ancien ordre social. Car quand un ancien marché est conquis par une puissance adverse, il faut en créer un nouveau qui soit autrement attaché à la puissance qui l’a créé. Ensuite, plus le souci de se préserver chez la force publique l’emporte et se sépare de celui de l’ordre public, plus l’ordre social tend à produire de lui-même ses forces d’ordre pour réduire son entropie. Ce qui ne veut pas dire qu’elle puisse y réussir conformément à sa volonté de persister.

Un demi-siècle d’indépendance politique, d’histoire postcoloniale, devraient-nous permettre de tirer deux leçons d’importance. Une force extérieure qui n’arrive pas à être assimilée par une société, finit par être rejetée comme un corps étranger. Autrement dit, une force extérieure dont les valeurs et les habitudes ne finissent pas par être assimilées par une société reste une force d’occupation et non de civilisation (3). Un système de valeurs et d’habitudes est à la base de tout système productif. Un demi-siècle d’histoire postcoloniale a donc consacré une dépendance extérieure suicidaire. A l’image de l’Egypte, l’Algérie ne peut pas faire preuve aujourd’hui de souveraineté. La nourriture de leur population dépend du monde extérieur. Le secteur de la sécurité algérien paie aujourd’hui les velléités d’indépendance dont il a voulu faire preuve lors de l’opération de Tiguentourine. L’Egypte paie avec Sissi, les velléités d’indépendance dont ont voulu faire preuve les frères musulmans. La fierté nationale qui ne peut manquer de se manifester dans toute société qui n’a pas consommée son humiliation n’est pas garante des conséquences de sa coûteuse manifestation. Pour que la souveraineté puisse être effective et non la simple virtualité d’un pouvoir étatique dont il faut parodier l’existence, il faut rendre à la société la force de se battre (pour ses intérêts) et à la puissance publique la force (des dispositions d’ordre) de la société.

Le bilan que je tire est le suivant : premièrement on ne s’oppose pas au monde, comme on ne s’oppose pas à Dieu ou à la nature, on leur obéit. Agir autrement consisterait à les nier dans leur existence. En d’autres termes, on est dans le monde et non pas au-dessus. Sur une périphérie active ou stagnante, un centre actif ou dépérissant. Voilà ce qu’il nous en a coûté d’avoir adopté une posture qui était celle de l’Europe des premiers penseurs de la révolution scientifique : nous sommes restés en dehors du monde et de la nature alors que les européens reviennent de leur rêve de faire du monde leur chose. Être du monde est la seule façon de lui faire partager ses objectifs si on en a de particuliers. Nous n’avons pas tiré toutes les leçons de nos luttes de libération, nous avons cloisonné, stérilisé nos débats. L’ennemi colonial ayant été arcbouté hors d’Algérie, il aurait fallu veiller à ce que les visées néocolonialistes ne nous cantonnent pas hors du monde pour nous maintenir dans la dépendance. Le non alignement est resté une prescription négative. Il nous aurait fallu adopter les normes du monde pour pouvoir nous transformer en même temps que lui. En refusant de les incorporer, nous n’avons pas pu les acclimater, en produire de meilleures, nous nous sommes marginalisés. La fidélité à nos combats antérieurs ne nous prémunit pas de défaites prévisibles, quand certains de nos attachements peu glorieux l’emportent sur d’autres plus précieux.

Deuxièmement, pour qu’un ordre extérieur puisse s’imposer à une société, celle-ci doit incorporer ses normes. Une société à qui l’on impose, qui ne consent pas d’abord et adhère ensuite, ne peut être le lieu d’un processus de civilisation, de rationalisation de son activité (4). On pourrait soutenir la thèse suivante : nous subsistons dans un état d’indifférenciation entre le civil et le militaire, entre le social et l’économique dont nous n’arrivons pas à stabiliser les processus d’autonomisation et les rapports. Il faut reprendre le processus de différenciation sociale et le recharger d’une légitimité incontestable. La légitimité ne peut être obtenue sans un large consensus social. Les cadres les plus appropriés pour produire du consensus social ne sont pas les cadres institutionnels adoptés par mimétisme international, mais les cadres en mesure de fabriquer de la cohésion sociale. Ils ne peuvent être définis de manière arbitraire et sans expérimentation sociale.

A partir de ces deux prémisses, on peut en venir à une recommandation pratique : pour que « la force puisse revenir à la loi », pour que la force publique devienne une force régulière qui plonge ses racines à l’intérieur de la société, pour qu’elle puisse être l’expression fonctionnelle d’une disposition de la société à se défendre, à promouvoir sa sécurité, il faut rendre à la force publique son autonomie dans la société, il faut mettre fin à son extériorité. L’extériorité comme garantie de son autonomie est une vérité dépassée. Telle est la véritable leçon de la période postcoloniale, bien plus sérieuse que celle qui oppose socialisme et libéralisme. Tout en étant au service de la société, elle doit pouvoir rendre compte, d’elle-même à elle-même et d’elle-même à autrui, de sa régularité. Une autonomie du secteur de la sécurité, non une indépendance. Son extériorité, l’extériorité de ses ressources sont devenues la marque de sa vulnérabilité. Un partage des normes puis une division du travail fonctionnelle, voilà la garantie de l’unité de la société et de ses différents secteurs.

Dans les circonstances politiques actuelles, on pourrait conclure de la manière suivante : le secteur de la sécurité qui entre apparemment dans un certain mouvement de réforme, a aujourd’hui le choix entre obéir aux exigences du monde extérieur pour soumettre la société à l’ordre international quitte à accepter la fragmentation du pays et de son pouvoir d’achat quand ce n’est pas une répression violente de la soif sociale de consommer ou construire son autonomie dans la société et dans le monde pour pouvoir participer effectivement à la construction d’un meilleur ordre mondial.

Notes :

[1] On croyait en avoir fini avec la transition démographique. Il faut se détromper.

[2] Chose que le président Bouteflika a parfaitement bien anticipé, contrairement à certains de ses semblables. Il a ainsi confié la production d’électricité en Algérie à General Electrics.

[3] On pourra se référer ici aux travaux de Pierre Bourdieu pour sa théorie de l’habitus et à Norbert Elias pour sa théorie du procès de civilisation.

[4] Nous avons eu l’occasion de développer ce point dans des articles antérieurs.

Arezki DERGUINI
Bgayet le 16.08.2015

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