Jeûneurs et déjeuneurs

non jeuneurs1En quoi le jeûne peut-il opposer des pratiquants et des non pratiquants ? Parce que seules les croyances, l’identification à un modèle, permettent de faire société comme au temps de la société préindustrielle, où les individus étaient tenus ensemble par leur similitude et non par leur interdépendance économique ? On connait l’opposition établie par Émile Durkheim (1857-1917) entre les deux types de solidarité. Une première où la différenciation sociale est faible et qui a lieu entre des individus semblables (solidarité mécanique), une autre, au contraire où la différenciation est forte, établie sur l’interdépendance des individus, la division du travail (solidarité organique). Cette thèse de Durkheim peut être battue en brèche, car la crise (l’anomie) dans les sociétés postcoloniales révèle que si ce n’est pas le travail qui est à la base de la solidarité dans les sociétés traditionnelles, c’est celui de la propriété. Le droit de propriété est à la base de l’autonomie individuelle et de la citoyenneté bien avant que le travail puisse lui en donner une, comme le montrent les sociétés antiques. Pour les sociétés industrielles, il faudra attendre l’émergence d’une propriété sociale pour que le travailleur puisse y trouver un appui pour son autonomie individuelle (1). La propriété commune et égale est ce qui liait les « sociétés traditionnelles », non pas le sentiment de similitude qui n’est qu’un effet que l’observateur colonial a du mal à écarter. De la propriété commune et du type d’activité s’associaient alors des valeurs communes (2). Dès que cette propriété aura été rompue, les individus libérés de ce lien commun, la société laissera tomber la « solidarité mécanique » bien que la « solidarité organique » n’ait pas pris le relais. Ce qui explique l’anomie actuelle et le flottement des valeurs sociales : une grande confusion gagne les processus d’identifications objectifs et subjectifs.

L’échec de l’industrialisation, du développement d’une division du travail, laisse la solidarité relever d’une identification sociale détachée de la condition ou de l’identité objective. On s’invente une identité que l’on ne pourra pas de toute façon objectiver, mais à laquelle il faut donner consistance pour pouvoir exister de quelque manière. La place incertaine dans la division du travail, l’insertion incertaine dans la division internationale du travail, tout cela fragilise l’identité objective de chacun. C’est ainsi qu’un hiatus se développe entre l’identité objective et le processus d’identification subjectif. L’identification subjective étant détachée du processus d’objectivation de l’identité, se développe alors un marché de la représentation identitaire sans dynamique propre.

C’est ainsi qu’il faut comprendre la différence des processus d’identification entre les sociétés postindustrielles et celles qui sont restées « préindustrielles ». Dans l’une, le développement de l’individualisation que porte la division du travail conduit à se donner la liberté de l’individu comme fin pour établir l’identification des individus à un type de société (3). Nous avons affaire ici à des modèles de réussite variés. Dans l’autre, les limites du processus de l’individualisation portent la majorité de la population à faire de la liberté de l’individu le privilège d’une minorité visible. Aussi la liberté de l’individu n’est pas la valeur à laquelle s’identifie la société, mais celle de justice sociale où l’égalité s’apparente davantage alors, par opposition, à la similitude. Être différent, manifester sa liberté individuelle, signifie alors sortir du groupe, menacer sa cohésion et non pas innover, approfondir une division du travail fructueuse, développer les processus d’individualisation, la liberté sociale.

Dans une société comme la nôtre on peut distinguer deux types d’individus quant au processus d’individualisation : ceux qui ont le sentiment qu’ils sont portés par un processus de différenciation et ceux qui ont le sentiment d’en être exclus et de ce fait se considèrent comme identiques (égaux dans l’exclusion) plutôt que différents. Ces deux groupes ont tendance à se disjoindre, car la dynamique globale de la société n’est pas perçue autrement que comme la leur et donc de manière différente chez chacun des groupes. Malgré les incertitudes du processus d’accumulation du capital, l’échec de la prise de la greffe industrielle sur la société, le premier groupe a du mal à revenir de son attachement à un processus d’identification subjectif qui a accompagné le processus de différenciation enclenché par le processus de modernisation industrialisation. Il n’arrive pas à relativiser son attachement à la liberté de l’individu. Pour le second, la perception de la profondeur du processus d’exclusion, radicalise son modèle d’identification. Pour trouver un équilibre entre les deux groupes, leur donner une perspective commune, il faut tout d’abord que chaque groupe puisse modérer sa distinction, de sorte à rapprocher les perspectives.

Pour ce qui concerne ce rapprochement de perspectives, il est nécessaire que la société puisse partager un destin commun et que, pour ce faire, l’analyse puisse dégager ce que peut être l’avenir de notre société, ce que l’on peut partager et ce pour quoi il faut travailler ensemble. Ce destin commun ne lui sera particulier que d’un certain point de vue, car il y a d’abord un destin du monde dans lequel celui de notre société prendra part. Ce destin est dicté par le rapport que nous adopterons vis-à-vis des révolutions technologiques en cours. Celles-ci ont tendance à polariser le marché du travail (nous parlions de division du travail et de différenciation sociale) : au centre de l’activité sociale et à une extrêmité du marché du travail, nous aurons des noyaux industriels de travail qualifié, de fortes densités, mais de peu d’étendue, qu’on peut apparenter comme au système nerveux central de la société ; à sa périphérie ou à l’autre extrémité du marché du travail, on aura un large milieu de travail non qualifié au service de ces noyaux (4). La différence avec le travail d’aujourd’hui est donnée par l’appellation du processus : il est polarisé à ses deux extrémités : une extrémité où le processus de différenciation et d’individualisation se rétrécit, mais poursuit son approfondissement, un autre où le processus de différenciation s’étiole faisant place à une indifférenciation croissante. Afin que la dualisation de la société soit soutenable, il va falloir des mesures radicales, telle celle adoptée aujourd’hui par la société finlandaise d’un revenu de base inconditionnel (5), de sorte que la stabilisation du noyau industriel ne s’oppose pas à la flexisésurité (précarité) du travail majoritaire et remette en cause la cohésion sociale. La nouvelle différenciation du travail pose le problème de sa contribution à cette propriété sociale, ces biens communs, sur lesquelles peut s’appuyer l’autonomie du travailleur. Le travail (le capital pouvant lui être rapporté) était la règle de participation à ce bien commun : on continue de se disputer autour du principe à travail égal, salaire égal. Le principe socialiste ou la fameuse règle du taux de profit uniforme de l’économie politique classique : a chacun selon sa contribution. Or, être membre d’une société consistera à accepter de pouvoir être indifféremment à tel pôle ou tel autre du marché du travail. Parce que l’on pourra passer d’un pôle à un autre et qu’on en aura les moyens. Voici le défi de la société industrielle à venir. Pour les sociétés aux nombreuses vulnérabilités, un tel défi pourra conduire à l’explosion des cohésions nationales. La menace d’explosion est donc d’abord interne.

En attendant que la société puisse partager la vision d’un destin commun, pour qu’elle puisse ajuster ses valeurs et ses conditions, il importe de modérer les processus d’identification subjectifs, d’ajuster ceux objectifs et subjectifs afin qu’un réel débat puisse avoir lieu. Ceci afin de ne pas subir les processus d’exclusion sociale qui vont menacer la cohésion de la société et enclencher celui de sa fragmentation.

Notes :

[1] « Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi » de Robert Castel et Claudine Haroche, Fayard, Paris, 2005.

[2] Pour la Kabylie et ce rapport entre les valeurs et l’activité voir le travail de Rachid Oulebsir en particulier, dont « L’olivier en Kabylie entre mythes et réalités « . L’Harmattan, Paris, 2008.

[3] Voir « Jamais l’individu n’existe sans support ». Entretien avec Robert Castel

http://www.contretemps.eu/interviews/%C2%AB-jamais-individu-n%E2%80%99existe-support-%C2%BB-entretien-robert-castel : « Je pense profondément que l’individu avec ce que cela comporte de possibilité d’autonomie et de liberté est la valeur de référence de nos sociétés. »

[4] Etude Marché du travail : la grande fracture, Février 2015.

http://www.institutmontaigne.org/fr/publications/marche-du-travail-la-grande-fracture

[5] La Finlande sera le premier pays européen à introduire un revenu de base inconditionnel

http://www.express.be/business/fr/economy/la-finlande-sera-le-premier-pays-europeen-a-introduire-un-revenu-de-base-inconditionnel/214356.htm

Arezki DERGUINI
Bejaia le 15.07.2015

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Une réflexion sur “Jeûneurs et déjeuneurs

  1. temps dit :

    Bonjour,
    Bel article, qui traduit bien que l’évolution des dictatures est trop rapide, par rapport à la vitesse de changement que peut supporter l’homme.
    En d’autres mots, même si l’homme est prêt à accepter l’inacceptable, il faut lui imposer tout doucement au travers de plusieurs générations.
    Cordialement

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