De l’Erythrée à l’Afrique, en passant par l’Algérie

Erythrée3Le système algérien qui arrive au terme de son histoire, n’est pas un système indigène. A l’image de bien d’autres, il est un système africain d’essence postcoloniale. Il a été porté par des élites qui ont émergées de processus de décolonisation. Les cadres nationaux de ces processus n’ont pas permis aux luttes de ces élites de s’élever à la hauteur du monde pour faire face aux exigences de l’indépendance. L’épreuve du temps creuse dans la société de ces élites un double vide qu’occasionnera d’une part leur extinction biologique et d’autre part l’absence d’alternatives sociales, à l’empêchement desquelles ces élites n’ont pas cessé de travailler (1). Au fil du temps, faute d’avoir pu s’établir à hauteur du monde, ce système s’étant progressivement établi à un niveau infra-politique, il n’a pu donner de substrats institutionnels à la reproduction de ces élites, ce qui expose leur société à un effondrement prochain prévisible. Les chefs africains issues de guerres de libération n’ont pas établi leur traité de Westphalie qui aurait soustrait le continent à la guerre et à la prédation postcoloniale, condition sine qua non à l’émergence d’une société civile pertinente et efficiente. La société guerrière érythréenne porte à la face du monde ce caractère caché de la société africaine : une société qui n’a pas pu sortir de la guerre. Elle exprime dans sa forme la plus dénudée et la plus tendue une société pauvre, en guerre contre le monde qui s’obstine à cultiver un tel rapport, à entretenir une culture de la guerre.

Tout se passe comme si, à l’aube de leur indépendance, les pays africains avaient été tout de suite confrontés à la fragilité de leur souveraineté. Ceux d’entre eux qui étaient sortis d’une guerre d’indépendance persistaient à se défier du monde. Ils ne pouvaient supporter et reprendre les divisions internes qui les travaillaient pour en faire les facteurs de leur dynamique. Aussi quand ils furent confrontés à des épreuves, le resserrement de leur unité par laquelle ils réagirent, visa moins à tenir leurs divisions qu’à les expurger. Suprême illusion, tentation totalitaire. Ainsi au lieu de se démilitariser, ils confirmèrent la militarisation de leur société pour en conserver le contrôle. En Erythrée, l’armée en absorbe la société. De là tiennent-ils leur caractère fermé par lequel se reproduit l’indifférenciation sociale, le sous-développement : le pouvoir ne peut se différencier, celui économique et culturel d’une société civile ne peut trouver place à côté de celui militaire. En vérité, l’émergence d’une société civile dans le cadre des Etats postcoloniaux n’a ni été entrevue, ni désirée tant elle ne semblait pas un argument de puissance. Il faut dire que le monde n’était pas à la mesure de ces nouveaux Etats. Il eut fallu que les nouveaux dirigeants aient la confiance suffisante pour accueillir ensemble le monde et le domestiquer, avoir la bonne ouverture et la bonne fermeture vis-à-vis du monde. Ils y sont allés en rangs dispersés, cédant le pas à leurs intérêts immédiats. La conception de la souveraineté était à la mesure de ces nouveaux dirigeants, elle demeurait trop soumise au point de vue de leur expérience politique et militaire. Il ne s’agissait pas d’accueillir le monde et de le domestiquer. Il s’agissait de se soustraire à son emprise. La hauteur de vue faisant défaut, la division du monde en ses deux camps, la notion de non-alignement restant négative et donc incapable d’instruire une conduite positive, tout cela faisait que la tendance était plutôt de sortir du monde, et finalement de se marginaliser, pour s’en protéger et ne pas retourner à sa sujétion. Ici les philosophes n’avaient pas précédé les révolutions, avant la chute du mur de Berlin ou après. Tout se passe comme si on s’était attaché à sortir du monde pour ne pas sortir de la guerre. Qu’avions-nous pour penser l’indépendance ? Tout compte fait, les dirigeants se protégèrent, du monde puis de leur société, en se maintenant dans l’infra-politique. Dans le cadre de l’Etat-postcolonial, comme ce fut le cas dans celui colonial, la défection des élites était prévisible : l’asymétrie de savoir et de pouvoir entre elles et les anciennes puissances coloniales ne pouvait être surmontée dans le cadre des Etats postcoloniaux. Le sort médiocre, la compromission ou l’exil était leur destin. Leur faisait défaut la masse critique pour constituer leurs propres centres de gravités.

Avec la crise qu’engendrent les nouvelles révolutions technologiques, les divisions qu’ils croyaient pouvoir expurger resurgissent de manière chaotique. Il apparaît que le système des Etats postcoloniaux arrive au terme de son histoire. Etabli à un niveau infra-politique, il n’a pas pu développer l’ensemble institutionnel qui puisse le soutenir et régulariser l’activité sociale. On va donc assister à une désintégration sociale et institutionnelle qui fait que la compétition étatique de puissance cèdera la place à la compétition sociale de faiblesse. Selon Bertrand Badie et Dominique Vidal (2), « nous sortons de la vision la plus classique de la guerre opposant purement et simplement des Etats en compétition de puissance. Avec la plupart des conflits africains, la compétition de faiblesse est souvent plus déterminante que la compétition de puissance, ce qui est une rupture forte dans l’histoire de la guerre. » (3) « Nous sommes passés de guerres interétatiques – qui concernaient massivement les soldats plutôt que les civils – à des guerres infra-étatiques.» « La tragédie actuelle, c’est que beaucoup de sociétés n’ont pour espoir de survie que la corde guerrière. La guerre devient le principal tissu social, là où ont échoué les institutions, l’État, le contrat social, la construction nationale. La guerre produit une économie qui se révèle florissante pour beaucoup d’acteurs, beaucoup d’agents ; la guerre devient également un espace de mobilisation, d’identification, mais pire encore, la guerre devient une protection sociale. » (4)
L’émergence d’une société civile enracinée dans la vie sociale, matérielle et culturelle africaine ne peut être possible que dans un cadre africain qui restituerait à ce continent la confiance nécessaire pour accueillir le monde, l’investir et se l’accommoder. Les chefs de guerre qui dirigeaient les pays africains devaient faire leur traité de Westphalie, afin de donner ce champ pacifié à leurs sociétés pour édifier une société civile en mesure de se hisser à la hauteur du monde. Ils ne l’ont pas fait, ceux qui sortent aujourd’hui des urnes et non plus des combats contre la colonisation directe, pourront-ils s’y consacrer ?

Pour faire face à la nouvelle compétition asiatique, préserver leur hégémonie et son ordre, les USA doivent remettre en cause les intérêts de nombreux alliés de ce côté de l’atlantique (5). En effet la Chine ayant pu utiliser à son profit l’ancien système de domination postcolonial, grâce à ses coûts et au sentiment antioccidental, il devenait périmé. Ne pouvant y parvenir avec le consentement de leurs alliés, trop attachés à leur cadre d’existence et à la préservation de leur classement, la mise en œuvre d’une stratégie dite « leading from behind » (6) vis-à-vis d’eux autant que vis-à-vis de leurs adversaires, apparaît nécessaire. C’est dans ce but qu’ils anticipent, accompagnent le mouvement des forces centrifuges que libère la crise, les encourage à se recentrer sur des intérêts précis. Et c’est de cette manière qu’ils espèrent exploiter leur avantage technologique, travestir leurs intentions. Les sociétés n’ayant pu se stabiliser autour de nouvelles différenciations, les anciennes divisions n’ayant pu être subsumées dans de nouvelles, les constructions artificielles dans lesquelles elles furent prises venant à manquer de ressources et ne pouvant se maintenir, il faut préparer leur mutation. Le souvenir des anciennes divisions de ce fait deviennent disponibles à de nouvelles entreprises.

Le problème érythréen

Erythrée2Selon un rapport de l’ONU publié le 8 juin 2015, le gouvernement de l’Erythrée pousserait 5 000 Érythréens « à fuir leur pays à cause des violations « systématiques et à grande échelle » des droits de l’homme. » (7)
« La publication du rapport intervient alors que la communauté internationale, en particulier les gouvernements en Europe, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, s’efforcent de faire face à un exode croissant de réfugiés, de demandeurs d’asile et de migrants à travers la Méditerranée. Beaucoup d’entre eux sont des Erythréens, dont une grande partie est victime de trafiquants d’êtres humains. » (8)

« Face à cette situation les Nations unies préconisent « de mettre un terme à l’impunité dans le pays et de limiter le service militaire à 18 mois, ce qui implique la démobilisation de toutes les personnes ayant d’ores et déjà largement dépassé cette durée, en particulier celles qui ont été enrôlées à 17 ans et qui ont atteint la trentaine aujourd’hui.
Le Président de la Commission d’enquête a également plaidé en faveur de la mise en place d’un système judiciaire indépendant, avec l’aide éventuelle de la communauté internationale.
Des crimes contre l’humanité ayant été manifestement commis par le Gouvernement érythréen, le Président de la Commission d’enquête a estimé qu’il serait souhaitable que le Conseil de sécurité renvoie le cas de l’Érythrée devant la Cour pénale internationale. »

Erythrée1L’Erythrée est, à proprement parler, une société guerrière. Sortie d’une guerre d’indépendance qui a duré trente ans (1961-1991), elle replonge dans une guerre avec l’Ethiopie de 1998 à 2000 qui fait 100 000 morts. La défaite conduit les anciens camarades de combat du président à contester sa conduite de la guerre et des affaires publiques et à appeler à la démocratisation. Il s’ensuit en 2001 une purge politique qui fait disparaître la presse indépendante ainsi que tous les opposants. Un État d’urgence et d’exception permanent est instauré avec une militarisation totale de l’activité sociale.
« Le président concentre tous les pouvoirs, l’Assemblée nationale ne fonctionne plus, la Constitution n’est jamais entrée en vigueur. … En 2002, le service national passe de dix-huit mois à une durée indéfinie. Une fois leur formation militaire accomplie, les jeunes travaillent pour des entreprises publiques sous le contrôle de l’armée et du Front populaire pour la démocratie et la justice (FPDJ) [parti au pouvoir], les plus éduqués comme enseignants, pendant parfois plus de dix ans, quasi gratuitement. La solde mensuelle est de 800-900 nakfas (40-50 €), les travaux d’intérêt général, particulièrement éprouvants, ne donnent droit à aucun supplément. L’ensemble ne tient que grâce à l’aide d’une puissante diaspora. Ceux qui ne peuvent compter sur leur famille à l’étranger sont condamnés à la misère ou à la fuite » (10).

Nous sommes bien loin de l’analyse que nous avons proposée. Le problème résiderait ici dans la nature totalitaire du régime érythréen, tel qu’il peut être saisi indépendamment de son histoire, de son insertion dans le monde et des effets de cette insertion. Face à l’Erythrée les Nations unies sont devant un dilemme : son existence produit des externalités négatives qui portent l’insécurité à l’intérieur des pays européens et du pourtour méditerranéen, piétinent les droits humains et défient l’opinion publique internationale. Il semblerait que le président érythréen, ancien allié de Kadhafi ait atteint l’insupportable en produisant et en exportant massivement une population de réfugiés. N’était-ce la menace d’un chaos plus grand et prévisible, son sort aurait été semblable à celui de son ami. L’absence d’alternative au régime totalitaire fait que sa déstabilisation ne peut conduire qu’à une aggravation de la situation, un effondrement de la société dans la guerre civile en même temps qu’un accroissement des flux de migrants. Ce qui oblige à envisager une politique positive plutôt que négative. Ce qui nous ramène à notre problématique : quelle politique pour sortir l’Afrique de la guerre, prévenir l’effondrement des sociétés ? Au niveau des Nations unies et de la commission européenne, les politiques préconisées n’ont pas l’air d’être davantage que des positions d’attente. Il faudra probablement commencer par en élaborer avec l’Afrique. Il faut aider l’Afrique à réunir des conditions de paix durable entre ses différentes communautés. Pour le moment ses membres s’attachent à défendre leurs intérêts particuliers plutôt que leur autonomie collective sans laquelle leurs intérêts particuliers resteront pourtant soumis à ceux des multinationales étrangères. Mais cela comment les Nations unies, la commission européenne et les autres institutions internationales pourraient et voudraient y participer ?

Notes :

[1] « Nous sommes devant un système qui est arrivé à sa date de péremption non pas à cause de sa vieillesse mais parce qu’il a passé sa vie et son effort à faire barrage à l’émergence d’alternatives politiques et sociales », a déclaré l’ancien chef du gouvernement Mouloud Hamrouche. http://www.tsa-algerie.com/20150614/mouloud-hamrouche-craint-la-rue-plaide-pour-la-construction-dun-nouveau-consensus-national/

[2] Nouvelles guerres. L’état du monde 2015. Bertrand BADIE, Dominique VIDAL. Éditions La Découverte, 258 pages, 18 euros.

[3] ‘’Plus on fera la guerre en Afrique, plus on la transformera en société guerrière’’ http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/03/21/plus-on-fera-la-guerre-en-afrique-plus-on-la-transformera-en-societe-guerriere_1852240_3232.html

[4] Bertrand Badie et Dominique Vidal « Nous sommes rentrés dans l’ère de la société guerrière » http://www.humanite.fr/bertrand-badie-et-dominique-vidal-nous-sommes-rentres-dans-lere-de-la-societe-guerriere-562196

[5] Je fais ici l’hypothèse que les USA disposent d’une vision globale qu’ils doivent à leur hégémonie et à laquelle leurs alliés ne peuvent accéder. Vision qui leur permet d’associer leurs intérêts à certains états du monde et à leur transformation.

[6] Qui se déduit de la définition du pouvoir à proprement parler selon Michel Foucault : action sur l’action. Pouvoir, c’est non faire par soi, mais faire faire par autrui.

[7] Droits de l’homme : chaque mois, 5 000 Érythréens fuient leur pays. 08 juin 2015— Jeune Afrique. http://www.jeuneafrique.com/234005/politique/droits-de-l-homme-chaque-mois-5-000-rythr-ens-fuient-leur-pays/

[8] Un nouveau rapport de l’ONU dénonce les violations flagrantes des droits de l’homme en Erythrée.

https://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=34942#.VZyzWaPLeLs

[9] Erythrée : des experts de l’ONU dressent un bilan sombre de la situation dans le pays

https://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=35038#.VZyzWaPLeLs

[10] « L’Érythrée sous camisole » http://www.amnesty.fr/Informez-vous/Les-actus/Erythree-sous-camisole-11472

Arezki DERGUINI
Bejaiai le 08.07.2015

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