Ce qui se joue en Libye

art-sarko-mails-hillary-libyaLa guerre en Libye met en jeu, au travers d’un système de relations internationales (1), la prise que peuvent avoir sur les ressources libyennes différentes parties prenantes. Le motif qui justifiait le renversement du régime de Kadhafi mettait en rapport les usages qu’il produisait de ces ressources et d’autres plus profitables qu’il contrariait. Dès lors que son emprise pouvait lui être contestée de manière légitime du fait des usages qu’il en accomplissait, les puissances internes et internationales purent se mettre en action. Aujourd’hui, pour ces puissances il s’agit d’établir les nouvelles emprises qui permettront les nouveaux usages. La guerre qui se poursuit au-delà du renversement du régime de Kadhafi durera tant qu’un consensus ne sera pas établi entre ces différentes puissances quant au contrôle et aux usages de ces ressources.

Dans cette disputation violente, pour mobiliser leur opinion et les ressources publiques, les puissances extérieures puisent dans leur propre répertoire idéologique et symbolique. Elles impliquent leur société au nom d’un intérêt général menacé par des forces hostiles, de sorte à masquer ou à montrer ce à quoi elles s’appliquent : soumettre les ressources libyennes à l’emprise de certains intérêts. Aussi les médias de ces puissances travaillent-ils sur un registre connu pour fabriquer une opinion favorable, ou tout du moins qui ne puisse pas s’opposer, aux objectifs gouvernementaux qui sont ou pas en mesure d’associer intérêt général (de sécurité) et intérêts particuliers (de partis politiques, de banques et de grandes entreprises) (2).
De même, les puissances sociales libyennes puisent dans leurs ressources les moyens de construire des forces en mesure de contrôler et de justifier des droits sur un territoire et des ressources. Contrairement à l’opinion publique occidentale, ici les intérêts particuliers s’entrechoquent en leur nom propre et ceux de leurs partenaires. Ici on ne discute pas davantage d’islam et de laïcité que d’intérêts et de ressources, de pouvoir de négociation (de telle tribu ou de telle ville), de plans étrangers, de reconnaissance internationale, etc. Les médias qui ne se cachent plus beaucoup d’être en charge de fabriquer l’opinion ne s’attachent pas à parler de ces négociations réelles, ils couvriront ad nauseam la situation du terme de chaos libyen (3). Ils opposeront le chaos libyen et le plan onusien, et ressasseront le sujet en boucle. Comme s’ils étaient extérieurs à ce chaos, que celui-ci était interne à des Libyens incapables de se gouverner et que seules une intervention ou une tutelle extérieures étaient en mesure de rétablir l’ordre. Alors que le bon sens n’a aucun mal à comprendre qu’ils puissent empêcher les Libyens de s’entendre entre eux lorsque cela peut menacer leurs intérêts. De ce point de vue on peut dire qu’une connivence existe entre l’opinion publique, les médias et leur gouvernement : le mensonge à lui seul ne peut les faire tenir ensemble. On ment pour l’intérêt général. De l’autre côté, les puissants étrangers ne diront pas aux Libyens, qu’ils voudraient considérer comme leurs obligés, ce qu’ils veulent, puisqu’ils croient être en mesure de le leur imposer.

Non, le chaos libyen n’est pas le fait des Libyens, il est le fait d’une situation antérieure qui leur a été imposée et d’une situation actuelle que certains intérêts menacés empêchent de se dénouer. À partir du moment où elle a reconnu à un peuple la souveraineté, la communauté internationale veut avoir affaire à un pouvoir avec lequel elle puisse traiter avec avantage (4). S’il devient hostile, on peut lui rappeler sa situation de dépendance (5) ou rechercher de nouveaux partenaires plus conciliants si elles n’ont pas été privées de la possibilité de les choisir. Le Soudan est une bonne illustration : la non-coopération du régime d’El Béchir, la possibilité d’avoir de nouveaux partenaires au Sud-Soudan, ont conduit à la dislocation du Soudan sans que l’emprise des nouveaux partenaires n’ait besoin d’être fermement établie. « L’ordre westphalien, c’est-à-dire celui de l’équilibre et des rapports de forces, dont les grandes puissances sont traditionnellement les premières bénéficiaires, fut remis en question à plusieurs reprises, toujours par des « superpuissances » en devenir : la France de Louis XIV et plus tard de Napoléon Bonaparte, l’Allemagne hitlérienne, l’Union soviétique. (6)» Le statu quo n’étant plus en faveur des puissances qui l’ont mis en place, elles le feront contester par des forces intéressées qu’elles avaient pris le soin d’écarter.

L’empressement des Nations unies et des puissances extérieures (7) à établir un pouvoir central ami sur le contrôle des ressources naturelles et des populations semblerait manquer de répondant dans la société libyenne. Cela tient au fait que les puissances extérieures et les puissances locales ne se sont pas accordées quant aux conditions d’exercice du pouvoir qui permettrait de confier indifféremment la gestion de l’État à un groupe ou à un autre. Les collectifs sociaux et territoriaux, villes et tribus, ne veulent pas concéder le monopole de la violence à un groupe particulier qui bénéficierait de surcroît de la reconnaissance internationale. Ce qui s’est joué entre les princes européens du XVII° siècle et a conduit à l’établissement du système westphalien des relations internationales (8), se joue aujourd’hui à l’intérieur de la Libye entre les différents groupes armés libyens. Ce que redoutent et contre quoi s’arcboutent aujourd’hui les différents groupes, c’est qu’un groupe puisse avoir à la fois le monopole sur la violence et sur les ressources naturelles, produisant ainsi une asymétrie de pouvoir structurelle entre le groupe dominant et les autres (9). Les groupes refuseront le désarmement, la formation d’une armée nationale, comme réclamés par l’État de droit, tant que cela ne s’effectuera pas sur la base d’une structure équilibrée des pouvoirs. Ils refusent le retour du « système de Kadhafi sans Kadhafi », soit un système de pouvoir asymétrique en faveur d’un pouvoir central. L’intervention extérieure en Libye a ouvert la boite de Pandore que constituait la société postcoloniale : la société mal « comprise », autoritairement comprise comme un bloc, par le système de relations internationales ne pourra plus être « comprise » à l’image de celle postcoloniale (10). Ce à quoi nous sommes confrontés en Lybie suite à l’intervention extérieure, et plus généralement dans les pays postcoloniaux au moment des élections, c’est la nouvelle difficulté à laquelle doit faire face le système de pouvoirs postcolonial pour s’imposer. Ne bénéficiant plus d’un partenaire local à la légitimité incontestable, ne disposant plus des ressources nécessaires pour l’entretien du système asymétrique de pouvoir, les parties prenantes rejettent le système de pouvoir dont elles ne profitent plus et à la production duquel elles n’ont pas participé. Avec la faillite économique, programmée, parce que contenue dans l’asymétrie structurelle du système de pouvoir postcolonial, mais maintenant avérée, il n’est plus possible de sauver ces pouvoirs au nom du développement (11). Il faut alors essayer de le faire au nom de la démocratie. Mais problème, si l’imposition de ce système asymétrique de pouvoir ne va plus de soi après un demi-siècle d’expérience postcoloniale et de diffusion des valeurs occidentales, il reste que la démocratisation de la société et du pouvoir bute sur les asymétries structurelles de pouvoir mises en place par le colonialisme (voir le fameux exemple du double collège algérien) et reconduites avec la greffe du modèle européen de l’État-nation par le système de pouvoir postcolonial avec le régime et la structure de propriété coloniaux (12). Et on ne peut dire que la réflexion et l’attention aient été attirées sur ces points.

C’est ainsi qu’il faut interpréter les espoirs et déconvenues qu’ont suscités les « révolutions arabes » : espoirs causés par la progression de l’indifférenciation citoyenne au sein des « sociétés arabes » et échecs créés par les asymétries de pouvoir entre les sociétés civiles de ces sociétés et les pouvoirs réels. Les opinions publiques occidentales pourront être nourries aux printemps « arabes » puis aux hivers « islamiques » pour disserter sur les retournements de situation (13). Parce que la « communauté internationale » persiste à s’en tenir à une construction de l’État par le haut sans remettre en cause le système de pouvoir postcolonial (brouillant la dynamique des liens sociaux par un modèle institutionnel surimposé, privant l’élite d’un rapport efficient à cette dynamique et la rendant plus sensible aux influences extérieures qu’intérieures), elle ne peut s’accorder avec une société libyenne (qui n’a pas participé à la remise en cause d’un pouvoir asymétrique pour que la communauté internationale lui en impose un semblable) plus intéressée par une reconsidération du système de pouvoir et la construction d’une société locale équilibrée et dynamique en mesure de valoriser ses ressources au mieux de ses intérêts (14). C’est la survie du système de pouvoir que l’ « État » postcolonial a reconduit qui se joue en Libye. C’est le régime et la structure de la propriété qui sont en jeu. Les sociétés postcoloniales veulent produire le système de pouvoir qui doit les régenter, autrement le droit continuera d’être sans prise sur elles. État et droit sont indissociables. Pour que les sociétés soumettent leurs règles de fonctionnement au droit et non à la violence à laquelle elles sont souvent condamnées, pour qu’elles puissent se construire comme société de droit, économie cohérente de marché et administration performante, il faut que le droit soit à leur mesure.

Notes :

[1] « Le système des relations internationales tel qu’on l’a connu au cours des trois derniers siècles fut établi au lendemain de la guerre de Trente Ans (1618 – 1648) par les traités de Westphalie (1648). La paix de Westphalie et le système « westphalien » qui en découla introduisirent les concepts directeurs des relations internationales modernes : l’équilibre des puissances, l’inviolabilité de la souveraineté nationale et le principe de non-ingérence dans les affaires d’autrui. » « Le désarroi de la puissance. Les États unis vers la « guerre permanente » ? » par Arnaud Blin www.diploweb.com/forum/blin.htm

[2] Sur l’attitude de la France voir « Dans les mails d’Hillary Clinton, un autre récit de l’intervention française en Libye » par Thomas Cantaloube, mediapart, le 28 juin 2015. http://arretsurinfo.ch/dans-les-mails-dhillary-clinton-un-autre-recit-de-lintervention-francaise-en-libye/

[3] « Ce qu’on décrit de loin comme un chaos, n’en est pas un, proteste Patrick Haimzadeh, ancien diplomate à Tripoli devenu chercheur. Lorsqu’on prend le soin de regarder de près, on s’aperçoit que chaque conflit ou affrontement a sa logique et répond à la défense d’intérêts précis. Ne pas mesurer cela est ne rien comprendre à la Libye, donc se priver des bons outils pour aider ce pays à s’en sortir. » RENÉ BACKMANN Le chaos libyen cache un enchevêtrement de solides intérêts. http://forumdesdemocrates.over-blog.com/2015/05/le-chaos-libyen-cache-un-enchevetrement-de-solides-interets.html

[4] Avant l’indépendance la France veut rompre le front indépendantiste interne, après elle voulait un partenaire convenable compte tenu des velléités nationalistes des dirigeants.

[5] L’incapacité de l’Égypte à assurer sa sécurité alimentaire à permis à Kissinger de la contraindre à signer une paix avec l’État hébreu. De manière générale chacun défend son pouvoir de négociation qui dépend de sa capacité de mobilité dans les systèmes d’interdépendance auxquels il appartient. Celui qui est unilatéralement déterminé est condamné à subir le pouvoir de ce qui le détermine.

[6] Art. cit. op. Le désarroi de la puissance. http://www.diploweb.com/forum/blin.htm

[7] Le G7 appelle les Libyens à prendre « des décisions politiques audacieuses ». «  http://www.aps.dz/monde/24252-le-g7-appelle-les-libyens-%C3%A0-prendre-des-d%C3%A9cisions-politiques-audacieuses

[8] « Le « paradigme westphalien » au miroir de l’histoire. L’Europe des traités de Westphalie » par Lucien BELY. http://www.afri-ct.org/IMG/pdf/Article_Bely.pdf

[9] Faut-il rire ou pleurer de l’aveuglement qui permet aux médias occidentaux d’appeler à la démocratisation alors que les sociétés sont soumises à des ordres qui le leur interdisent, de la séparation des valeurs démocratiques de leur milieu d’exercice qui leur permet de chanter et de pleurer sur la démocratie.

[10] « Pour résoudre la crise libyenne, encore faut-il la comprendre. Logiques locales, erreurs d’analyse occidentales ». Orient XXI, Magazine, Patrick Haimzadeh, 30 janvier 2015. http://orientxxi.info/magazine/pour-resoudre-la-crise-libyenne,0802.

[11] Il faut peut-être rappeler que cette asymétrie s’oppose au développement d’une société civile marchande et non marchande autonome.

[12] Il est très étrange que dans la situation postcoloniale, la place de la propriété dans l’analyse n’ait pas eu ce qu’elle aurait dû avoir, au regard de celle qu’elle a occupée dans les deux approches marxiste et libérale. La première opposant propriétaires et non-propriétaires, la seconde associant propriété et liberté.

[13] On peut se demander, face à une telle disjonction entre les conditions subjectives et objectives de la démocratie, si les sentiments démocratiques n’ont pas été utilisés précisément pour sauver l’ancien système de pouvoir, en les extirpant de leur société, en les heurtant avec le système de pouvoir réel en même temps qu’en activant l’opposition idéologique entre islamistes et laïcs pour détourner l’attention du réel obstacle à la démocratisation.

[14] Abdelkader Kadoura, professeur de droit constitutionnel, membre élu de la commission de rédaction de la Constitution dont il préside le comité en charge du pouvoir local le rappelle en effet sur sa page Facebook : « Le pouvoir local est la base de la construction de l’État en Libye. On ne peut en effet comparer la Libye avec aucun autre pays, système politique ou juridique, car notre pays, volontairement ou non, s’est constitué autour du caractère tribal et régional et c’est une chose que l’on ne peut négliger, que ce soit dans une perspective politique islamique ou séculaire » cité par Patrick Haimzadeh in art. op. cit. « Pour résoudre la crise libyenne, encore faut-il la comprendre ».

Arezki Derguini
Bejaia le 01.07.2015

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