Consensus et implications sociales

consensus process                                                          A chaque fois que nous nous déprenons de la charge de nos besoins et de notre capital nous nous exposons à une expropriation de nos ressources naturelles.

La conférence nationale de consensus, la cohérence du parti et les priorités des parties prenantes

La conférence nationale du consensus n’a pu donc avoir lieu. Des participants attendus et ayant donné leur accord ont fini par se rétracter. Si nous avions présupposé une bonne volonté chez ces partenaires politiques, force est de constater qu’elle s’est dérobée. Pour ne pas prendre nos désirs pour des réalités, nous devrions répondre aux questions suivantes : les parties prenantes actuelles au pouvoir (PPaP), en ce moment à la recherche d’un consensus interne pour la succession de Bouteflika, ont-elles quelque intérêt à s’associer à de nouvelles parties ? Que leur apporteraient ces nouvelles parties ? Dans quelle direction leurs intérêts pourraient-ils évoluer ?

Du point de vue de ces PPaP, jusqu’à présent, il n’a jamais été question de partager un consensus avec l’opposition politique ou davantage, de le formaliser par des engagements et des comptes rendus, pour que chacun, quel qu’il soit, puisse gouverner s’il en avait l’opportunité. Un consensus interne aux PPaP et une approbation globale et approximative de la société ont été jusqu’ici suffisants. Par leur refus de la conférence nationale, elles ont fait savoir qu’il n’était pas encore question de changer ni de méthode de conception du consensus, ni de méthode de composition des parties prenantes.

Faut-il remettre en cause pour cela la démarche du parti ? Non. La conviction du parti est profonde : le consensus national est incontournable pour construire un système démocratique stable, la démarche est cohérente. Ce ne sont donc pas les principes, la cohérence qui sont en cause, ce sont les priorités des différentes parties concernées qui ne se recoupent pas.

Le processus de construction du consensus national

Force donc est de constater que les PPaP et celles qui y aspirent ne sont pas encore disposées à partager des règles de fonctionnement régulier de la société et de l’État. Elles ont été convoquées, elles ont répondu négativement. Il faut en conclure que les conditions pour tenir une telle conférence ne sont pas réunies. Dans la situation politique actuelle, l’appel à une conférence nationale n’a servi qu’à porter sur la place publique l’offre politique du parti, à marquer sa position dans le champ politique et à prendre à témoin l’opinion publique nationale et internationale. Le parti a décliné son objectif stratégique, il a convié toutes les parties prenantes candidates au pouvoir politique à partager des règles d’exercice du pouvoir. Certaines parties ont souscrit à un tel objectif, d’autres pas, révélant un champ politique fragmenté en trois pôles majeurs.

La diffraction du champ politique et l’expérience démocratique

Pour le FFS, la non-tenue de la conférence nationale signifie donc que les PPaP, et les parties prenantes potentielles au pouvoir (PPpP), n’ont pas estimé opportun ou approprié, d’expliciter et de soumettre leur consensus au débat public pour le faire partager à l’ensemble des parties prenantes potentielles. Une telle offre politique a été faite par le FFS pour finalement révéler la présence de trois consensus qui se partagent le champ politique. Chacun ayant sa propre méthode quant à la manière de construire la cohésion sociale. Un premier dominant et implicite, comptant sur la prééminence d’un État profond, liant les PPaP et réclamant une adhésion minimale de la société. Un second consensus contestant la méthode de composition des PPaP et demandant une relative adhésion de la société, mais pas le postulat de l’État profond. Les élections, la majorité électorale et non la cooptation doivent ici décider de la composition. Un troisième consensus postule que celui-ci doit être explicite, réunissant l’ensemble des parties prenantes potentielles et impliquant la société, afin qu’un fonctionnement régulier de la société et de l’État puisse être possible. De leur opposition, on peut relever que c’est le degré d’implication de la société qui est le critère distinctif de ces trois consensus. Dans le premier, le membre de la communauté nationale est défini comme une partie prenante d’un revenu national : consommateur et destinataire de ressources publiques, membre ou pas d’une clientèle. Dans le second, il est de surcroît une partie prenante d’un système électoral. Dans le troisième, il est considéré comme partie prenante de divers fonctionnements : un citoyen en puissance. La deuxième méthode de construction du consensus est la moins cohérente des trois : une majorité électorale n’est pas, comme elle devrait l’être en système démocratique, gage de cohésion sociale. Dans un pays où les disparités régionales ont tendance à s’accroitre, il porte des risques de dislocation, la légitimité démocratique apportant un vernis démocratique à un système clientéliste et à la domination d’une majorité démographique (1). La première méthode gage la cohésion sociale sur la cohésion des parties prenantes au pouvoir, celle de la société finissant par lui être imposée. Le risque est qu’étant donné la diminution des ressources publiques, le membre de la communauté nationale ne puisse être transformé en client et donc que le consensus interne aux PPaP ne puisse recueillir celui de la société. La troisième méthode gage la cohésion sociale sur la cohésion des parties prenantes au pouvoir et de la société. La cohésion sociale basée sur le consensus interne aux PPaP dotées d’une légitimité historique est aujourd’hui menacée par l’extinction de cette légitimité, la croissance des inégalités sociales et régionales et la diminution du pouvoir d’achat basé sur les ressources naturelles. Ces nouvelles conditions exigent une autre implication que celle clientéliste de la société.

À la menace sur la cohésion sociale, les PPaP ont leur réponse : faire face à la croissance des inégalités et à l’extinction de la légitimité historique, avec une plus grande cohésion interne des PPaP qui se traduirait négativement par une plus grande fermeture du cercle des parties prenantes et une plus grande identification de la loi à celle de l’exécutif pour affermir le rapport aux clientèles.

La réponse alternative du FFS consiste dans un nouvel engagement des parties prenantes, en même temps qu’un élargissement de leur composition, de sorte qu’une plus grande cohésion sociale puisse être obtenue au travers d’une nouvelle répartition des droits et des obligations sur la base d’une certaine égalité sociale et régionale, condition et contrepartie d’une implication réelle des membres de la communauté nationale.

Ceci étant dit, il faut rappeler que les membres de la communauté nationale ne constituent pas une communauté de citoyens. Que celle-ci n’est pas une construction naturelle, mais sociale. On peut ajouter qu’il n’était pas de l’objectif de la nation de se construire en tant que telle, République et communauté de citoyens n’étaient pas associées. Les conditions de production d’une telle qualité n’existent pas encore. L’étatisation a détruit les bases de telles conditions et la privatisation informelle actuelle prolonge la même politique de dépossession. La recherche d’un fonctionnement régulier de la société et de l’État commence par celle des conditions d’émergence d’une citoyenneté réelle. Sur quelles bases peuvent s’impliquer les membres de la communauté nationale pour être parties prenantes de la construction de l’État de droit ? J’ai proposé une réponse claire dans mes écrits antérieurs : il faut mettre un terme à l’asymétrie de pouvoir entre le pouvoir central et le pouvoir local (2), toutes autorités comprises, civiles et militaires. Il faut mettre un terme au rapport de prédation que les membres de la communauté nationale ont au bien commun. Il faut reconstruire la nation et l’État par le bas sur la base d’un autre rapport au bien commun. On ne peut pas transformer un fonctionnement de l’État et de la société basé sur un rapport social de prédation au bien commun, la prééminence d’un État profond et d’une loi au service de l’exécutif, par un fonctionnement régulier, sans revoir le rapport fondamental qu’entretiennent les membres de la communauté nationale entre eux, redonner une unité et des limites à l’ensemble des pouvoirs constitutifs de la société. Un fonctionnement régulier de la nation passe par un fonctionnement régulier des ensembles régionaux où la cohérence et le revenu de l’implication sociale sont manifestes et où l’imbrication des pouvoirs est accessible aux membres de la communauté. Les citoyens sont ceux qui consentent et prennent part à une justice, à une éducation et une formation, une santé publique, une défense et une sécurité du territoire qui les concernent (3).

L’opposition candidate au pouvoir (OCP) se contente de réclamer une normalité internationale du processus électoral et une implication électorale de la société. Or une telle démarche n’apporte aucune réponse quant à une implication citoyenne des électeurs, quant à la prééminence de l’exécutif dans une société dominée par un rapport de prédation, quant à l’hétérogénéité des références culturelles du champ politique, quant à la transformation de l’État profond en État régulier (4).

La contribution des parties prenantes potentielles

Les PPaP, disions-nous, pensent que la maîtrise de l’expérience nationale passe par la fermeture de leur cercle. Or une telle mesure, qui ne peut constituer qu’une ligne de défense, ne peut garantir la cohésion des PPaP. Une cohésion assise sur une politique du laisser-faire ne peut plus avoir cours. Devant la menace de dislocation du consensus interne, de la cohésion sociale, pour que ces parties acceptent d’élargir le cercle, pour qu’elles acceptent que d’autres parties leur soient associées, il faudrait qu’elles puissent trouver dans une telle association, une ressource dont elles ont besoin et qui leur fait défaut. Et qu’un tel élargissement ne remette pas en cause la nature de l’association. Leur refus d’une conférence nationale de consensus signifie alors que toutes les parties prenantes au pouvoir, ou une bonne partie d’entre elles n’entrevoient dans la participation de nouvelles parties politiques que des effets négatifs.

De manière générale la contribution d’un parti dépend de ce qu’il représente comme lieu d’identification d’intérêts, de mobilisations sociales et politiques, ainsi que de la qualité du jeu politique qu’il peut porter. Il faut ici prendre en compte la nature du système auquel il faut contribuer. Nous sommes dans un système électoraliste clientéliste, autrement dit dans un système qui repose sur la domination d’une « majorité » électorale sur une ou des minorités. Nous sommes loin du principe un citoyen/un vote/une voix. Seules les voix qui peuvent faire masse comptent, ce dont se préoccupent les partis politiques, mais aussi sinon davantage l’État profond. Les membres de la communauté nationale sont des clients du système asymétrique de pouvoir (SAP), les clients de « ses » patrons. La place de chacun dépend de sa capacité à faire système, à lier. L’État profond s’étant déjà incorporé ce principe clientéliste et considérant qu’il assure de la meilleure manière sa gestion, les élections libres lui apparaissent alors comme une opération de représentation hasardeuse et coûteuse. Comment, dans de telles conditions politiques, les parties prenantes au pouvoir pourraient voir quelque intérêt dans la contribution de parties qui ne sont pas déjà parmi elles ? Elles n’y verraient pour les plus positives d’entre elles, qu’implication sans contribution, pénible association. Il faudrait que les nouvelles parties désirent et puissent réellement prendre part au système de dépendance, tout en apportant leur contribution. Un de nos proverbes souvent cité en la matière : « Merahba belli Djâ ou Djâb ». Il faut qu’elles aient quelque chose à y gagner et à y perdre. Comme au jeu, il faut miser pour jouer. Quelles contributions peuvent apporter les nouvelles parties désireuses de prendre part au pouvoir ?

Il faudrait d’abord que les nouvelles parties prenantes puissent améliorer le jeu ou l’empêcher de se détériorer : il faudrait que d’un jeu à somme nulle, nous passions à un jeu à somme non nulle où celui qui gagne ne fait pas perdre l’autre.
Toutes les parties prenantes actuelles et potentielles au pouvoir politique n’ayant pu être réunies d’un seul coup (cela aurait-il pu avoir lieu, le jeu n’en aurait pas été changé, la mobilisation sociale ayant fait défaut, l’électoralisme aurait pris le dessus), il faut transformer les conditions politiques de ces parties prenantes qui puissent les disposer à changer d’attitude, mais aussi celles de la société. Transformer les conditions politiques, c’est transformer l’implication des citoyens dans le jeu social et politique, c’est surmonter la fragmentation du champ politique, c’est proposer un dessein commun et accroître les ressources de l’action politique.

Dissocier les fonctions de partie prenante et d’animateur

Le champ politique apparaît donc fragmenté : nous aurions d’une part des parties prenantes potentielles au pouvoir (PPpP) qui préconisent la transparence du processus électoral sans tenir compte de la globalité de l’expérience démocratique, de l’hétérogénéité de ses références et de l’activité de l’État profond. D’une autre part, nous aurions des PPaP refusant les processus démocratiques transparents du fait des menaces qu’ils portent sur leur cohésion et celle de l’expérience nationale. Et enfin un pôle autour du FFS, qui proposerait de tenir l’expérience nationale par ces deux bouts : démocratie, rapport citoyen au bien commun et maîtrise de l’expérience nationale. Ce rôle a pu lui être refusé parce qu’il cumulait les deux fonctions de facilitateur et de partie prenante. La feuille blanche aurait eu besoin d’une médiation experte et indépendante. Ce que n’ont pas évoqué les parties ayant répondu à son offre, mais ce qu’ont exploité celles qui l’ont refusé. Ces dernières ont pris l’offre du FFS comme une tentative de se placer en position de surplomb par rapport à elles. La réponse du FLN le traduit très bien : s’il y a quelqu’un ou quelque parti pour tenir une telle position c’est le président de la République ou le FLN. Pour le FFS une telle confusion équivalait à bloquer les deux démarches : celle de facilitateur ne pouvait recevoir de consentement étant donné sa qualité de partie prenante aux yeux des autres parties prenantes, celle de partie prenante ne pouvait se concilier avec celle de facilitateur. Cette confusion n’avait pas grande importance tant qu’il s’agissait de porter dans le champ politique la proposition de reconstruction du consensus national. Le FFS était la seule PPpP à postuler la nécessité de tenir l’expérience démocratique dans sa globalité et avec toutes les parties ; il était seul désireux de faire bouger les positions de manière concertée et était seul à porter l’idée d’une nécessaire médiation, dont le besoin par ailleurs n’était pas immédiat.

Pour l’heure nous pouvons dire que la retenue du FFS a permis d’éclairer la position des autres parties prenantes. On peut donc tirer deux conclusions de cette première phase de la démarche du FFS : 1° le parti devra donc se départir de la fonction d’animateur, et lorsque le besoin s’en fera sentir, il faudra recourir aux services de parties tierces médiatrices. 2. Le FFS doit se donner les moyens d’être une partie prenante active en mesure de transformer les conditions qui déterminent les positions des acteurs dans le champ politique. Il doit porter dans le champ social et politique une proposition en mesure de faire bouger les lignes, de faire changer le rapport des citoyens au bien commun ainsi que la nature de l’association qui lie les parties prenantes au pouvoir. L’appel au consensus ayant été fait, le parti ne peut se contenter de le répercuter à différentes échelles. Le pour quoi et le comment de l’implication de la société, doivent être les objectifs de la nouvelle phase de reconstruction du consensus qui conduira aux premières transformations du rapport de la société au politique.

Les contributions au changement des conditions

La transformation de ces conditions n’est pas évidente étant donné la fragmentation du champ et des visions politiques, le rapport de la société au bien commun et la rareté des ressources. Pour les tenants du pouvoir elle est impossible. De ce que nous connaissons de la société aujourd’hui, on peut dire que nous resterons longtemps encore avec deux types d’oppositions. Un premier type négatif et clientéliste, qui aggrave la crise sociale et politique. Il investira dans la chute du régime parce que celui-ci obscurcit son horizon, réduit sa part dans le revenu national. Il agira ou s’agitera, avec la société qui partage son horizon, de sorte à prendre une nouvelle part dans la répartition. Une autre opposition positive qui investira autour d’une proposition de réforme du SAP de sorte à accepter l’implication de la société, à transformer ses associations. Pour développer ses moyens, cela sera moins par le désintéressement que par l’intéressement de l’ensemble des parties concernées à prendre part à leurs affaires, pour l’établissement des conditions d’un juste consensus qui respecte les intérêts de chacune.

Se réapproprier les centres de décision, simuler des centres de délibération.

Il reste que fabriquer du consensus nécessite des lieux de délibération et concerne des centres de décision. Or dans le SAP, tous les processus de décision n’offrent pas de prise aux citoyens ou n’ont pas de prise simple. Leur attitude négative est justifiée par les impasses auxquels ils se trouvent confrontés : sans prise sur les processus de décision, ils rejettent les institutions dans leur globalité et dans le détail. Ces processus échappent aux citoyens parce qu’ils en ont été exclus ou parce qu’ils ont consenti à en être dépossédés. Il faut tout d’abord qu’ils se réapproprient les processus de décision dont ils se sont démis, qu’ils ont confiés aux institutions du fait de leur incapacité et confiance anciennes. Cela a un coût certes, mais refuser de le porter c’est consentir à la perpétuation du SAP. Ensuite les processus de décision dont ils sont exclus et qui les concernent, s’ils ne peuvent être ouverts, peuvent être cernés. Ils offrent toujours quelque prise discrète, directe ou indirecte, et peuvent être influencés par leur environnement. Il faut cesser de croire que le sommet est naturellement mieux informé que l’intérieur de la société quant à ce qui s’y passe. C’est une construction du rapport à l’information qui fait que le sommet est mieux informé de ce que la base n’est pas. Il faut reconstruire le rapport à l’information, le remettre au service de la société et en prendre soin. Une information sur la société, de laquelle l’information est recueillie, ne peut être supérieure à une information de la société qui la porte et l’enregistre, quand elle ne la produit pas. Nul mieux que la société elle-même ne peut protéger l’information qu’elle produit ou qui circule en son sein. La concertation sociale permanente protège le savoir qu’elle produit mieux que ne peuvent le faire les officines les mieux équipées. En économie industrielle on parle de « savoir tacite non délocalisable ». Un savoir que privilégient les grandes entreprises japonaises (5)  à la différence des entreprises américaines qui aspirent à une hégémonie mondiale.

Le militant et ses ressources.

Le processus de reconstruction démocratique du consensus national ne peut réussir qu’en dépliant de manière progressive les objectifs partiels qui le conduiront au terme d’une conférence nationale. Il faudra d’autres objectifs partiels pour que s’inscrive la perspective d’un consensus national dans la réalité. Autre réflexion : il faut en finir avec une certaine définition du militantisme. Elle ne peut pas être basée sur le désintéressement de manière générale. Un tel principe ne fait qu’occulter les intérêts réels investis. Dans un système clientéliste, la perversion guette l’action militante à chaque tournant. Pour transformer les membres de la communauté nationale en citoyens, il faut raisonner en termes de biens communs (6), d’associations, d’intérêts et de parties prenantes. On peut distinguer trois types d’engagements. Nous avons le bénévole qui investit dans une cause qu’il juge honorable selon ses disponibilités. Ses croyances constituent son capital, sa conscience son juge; il donne ses loisirs et son temps libre sans songer à accroître son capital. Il fait œuvre de bienfaisance. Nous avons le militant activiste qui investit dans la transformation sociale, la politique. Il vise à accroître son capital parfois aux dépens du crédit de son organisation. Celui de notre société est peu accoutumé à documenter sa démarche, il a un rapport personnel à l’information, il bloque la formation du capital informationnel de la société et de son organisation. Il continue à subir l’influence de la civilisation orale. Et nous avons l’engagement citoyen qui investit dans un choix de vie, un bien commun, l’investissement dans un collectif étant alors le moyen d’y parvenir. Le rapport entre les trois types d’engagement doit être clair : l’œuvre de bienfaisance ne doit pas créer un rapport de dépendance, le militant ne doit pas se substituer à l’engagement du citoyen, ils doivent l’accompagner, l’aider à s’incorporer les ressources qui peuvent contribuer aux conditions de la justification de son engagement et de sa réussite plutôt que préférer se saisir de ses causes.

On peut comparer le militant à un entrepreneur. L’entrepreneur politique ne crée pas une majeure partie des ressources qu’il investit. Et sa qualité dépend de la qualité des ressources qu’il mobilise et met en rapport, de celle qu’il enrichit. Pour rompre la fragmentation du champ politique, il faut intensifier le débat, en clarifier les tenants et les aboutissants, il faut de nouvelles ressources qui ne peuvent provenir entièrement du travail politique. Il doit employer les ressources du savoir qui donne accès à l’expérience d’autrui. La fonction du politique est d’animation et de mise en rapport. Comme entrepreneur politique, il doit savoir engager d’autres ressources que les siennes auprès du citoyen afin d’enrichir celles de celui-ci. L’engagement du citoyen ne doit pas être une simple matière.

Changer le pouvoir ou s’approprier le pouvoir ?

Des conceptions du pouvoir fragmentent le champ politique. Beaucoup ne considèrent le pouvoir que comme pouvoir central. Il en résulte un rapport de conquête et une affaire de politiciens. Cette conception est dépassée. Le pouvoir ne s’approprie pas, parce que nous sommes à l’intérieur du pouvoir. Le pouvoir est un système d’interdépendance. Nous sommes aujourd’hui compris dans un pouvoir mondial. La place dans le système d’interdépendance, le pouvoir d’y commander avec ses interdépendants, fait le pouvoir particulier de son occupant. Ce qui s’approprie ce sont des ressources particulières, avec lesquelles on renforce des positions, on construit des capacités, des pouvoirs d’agir. Aujourd’hui dans notre pays, l’argent du pétrole et du gaz commande ce système d’interdépendance. Par ce pétrole et ce gaz, nous sommes intégrés au pouvoir mondial. Il commande par le pouvoir d’achat qu’il délivre.

La nature du consensus à construire : quels choix de vie, de société ?

Maintenant que cet argent est en passe de se rompre, de ne plus pouvoir commander à un système d’interdépendance national inclusif, les citoyens doivent construire de nouveaux systèmes d’interdépendance plus fiables et plus viables. La menace de dislocation du SAP est ce pour quoi il est urgent de construire un consensus autour des questions : quels systèmes et sous-systèmes d’interdépendance vont prendre la place de celui défaillant ? Lesquels peuvent être « porteurs » et nous éviter de tomber dans la guerre civile ? Il s’agit donc de savoir par quel système plus fiable et plus viable, il nous faut remplacer l’ancien qui ne peut devenir que de plus en plus insupportable, car se faisant de plus en plus tyrannique, plus contraint, pour résister aux secousses futures, pour contenir les « outsiders » de plus en plus nombreux qu’il ne peut intégrer.

La construction d’un nouveau pouvoir est donc possible et nécessaire parce que le SAP ne sera plus en mesure de soumettre toutes les activités par un système de prix par lequel il en soutient certaines et en empêche d’autres. Les prix de l’eau, de l’électricité, de l’essence, du gaz et d’autres biens qui défient toute concurrence nous interdisent de produire durablement les capacités de base de chacun, les équipements de pouvoir de la modernité. Ils en accroissent la consommation et en découragent la production. Le système des prix du SAP détruit les ressources indépendantes, il centralise le pouvoir. Le SAP crée de la dépendance et détruit l’autonomie. La dictature de l’argent du pétrole est impitoyable. Trop de compatriotes sont en situation d’impuissance individuelle et collective. Parce qu’ils se sont démis d’anciennes capacités (attractivité des biens étatiques), ont été empêchés d’en produire de nouvelles (conditions de marché défavorables) et contraints de s’en remettre à la dépendance du pouvoir de l’argent du pétrole et du gaz. La dictature du pétrole et du gaz, voici la démocratie à laquelle veulent nous soumettre ceux qui veulent rester maîtres de nos ressources. Et le gouvernement qui la gère ne peut penser qu’à ce que lui rapporte la place qu’il occupe dans le système d’interdépendance qui le comprend. Cette dépendance à l’argent du pétrole, il faut que la communauté nationale sache qu’elle a un prix qu’il faudra payer lorsqu’il fera défaut. Attendre de l’État et des richesses naturelles, c’est hypothéquer l’avenir, trahir les générations futures. C’est créer des besoins dont nous n’avons pas la mesure. Une société est menacée dans son existence lorsqu’elle ne peut entretenir ses infrastructures de base, ses équipements de pouvoir. Un membre de la communauté ne peut prendre part au destin de sa communauté s’il ne lui apporte rien : il ne fait plus alors communauté. Une communauté se forme autour de la défense d’un bien commun, une communauté durable autour d’un bien commun durable. Nous formons aujourd’hui communauté pour épuiser notre capital (7). Le consensus aura donc besoin d’une réforme du système national d’interdépendance afin de rendre possible une implication réelle des membres de la communauté nationale dans la prise en charge de leurs besoins et la préservation, la formation du capital de la nation. Une implication douloureuse, mais qui le sera d’autant moins qu’elle aura lieu le plus tôt, d’autant qu’elle sera effectuée en claire conscience. La fuite en avant ne fait qu’accroitre les coûts à venir. Mais cela ne saurait avoir le même sens pour ceux qui pourront fuir avec armes et bagages et ceux qui resteront attachés à une terre sinistrée. La consommation a besoin d’un repli stratégique, la production doit retrouver l’avant-garde. Si les plus faibles ne peuvent consentir à de nouveaux sacrifices, les plus riches n’y seront pas tenus. Tourner votre regard vers la Grèce : la Banque centrale européenne et le FMI n’ont pas de regard pour les riches grecs qui ont profité de la faillite de leur pays, ils en ont pour les finances publiques de leur État. Inutile de caresser la population dans le sens du poil, cela ne pourra qu’accroître le ressentiment et la peine à venir. L’heure de vérité est-elle arrivée ?

Avant de conclure, il me faut parler d’une société qui a le sentiment d’être une « nouvelle » partie prenante au pouvoir. L’on va comprendre pourquoi elle n’a pas été prise en compte dès le départ. Mais pourquoi il faut en tenir compte. Il s’agit de la nouvelle société civile que semblent vouloir intégrer les PPaP, de ces hommes d’argent qui sont propulsés sur l’avant de la scène. Ceux que les journalistes et les activistes appellent communément les mafias de l’import-export, du foncier, de la débauche, etc. Cette société qui a été fabriquée par le système de sorte qu’elle puisse être défaite comme elle a été faite, qui s’est développée hors du système légal, cette société est destinée à être sacrifiée comme un bouc émissaire pour produire une nouvelle société qui aura la charge de l’exécutif. Le jour des comptes arrive donc : après avoir bénéficié des largesses du système, avoir profité de sa complaisance, à ses faiblesses elle va être rappelée : servir le système ou mourir. On l’entend déjà dire. Il est temps pour ces chasseurs de rente de se réveiller avant qu’ils ne soient consommés par le SAP dont ils forment la seconde ligne de défense. Il est temps pour eux de trouver une activité indépendante qui les disculpe aux yeux des autres membres de la communauté. Il est temps de choisir entre salut et damnation. La création d’emplois durables, puis la régularisation de leur situation leur feront prendre une place certaine auprès de leurs compatriotes. Ils vont être un facteur important dans la balance : selon leur prise de conscience, leur résignation ou leur refus d’être offerts en sacrifice, ils pousseront vers une réforme du système ou leur sacrifice. Ce sont, avec les outsiders diplômés, les parties qui ont le plus à perdre, d’avoir oublié que le système et ses deux pôles, n’a qu’une seule manière de défendre le SAP d’une appropriation privée : soumettre les individus, l’exécutif et ses clients à une politique de corruption qui lui permette de se défaire de locataires ou d’ayant-droits qui veulent se pérenniser, se prendre pour des propriétaires. La déprise du DRS sur l’État ne pourra avoir lieu que lorsqu’il sera dessaisi de cette fonction de nettoyage des écuries. Autrement, la communauté nationale lui sera toujours reconnaissante de faire ce qu’elle n’a pu faire elle-même : choisir et démettre ses irresponsables. On ne comprendrait pas autrement la prise de parti, en sa faveur, d’une partie de l’opposition qui attend dans les antichambres du pouvoir.

En guise de recommandations.

Après avoir décliné l’objectif stratégique de reconstruction du consensus national, avoir regagné sa place de partie active dans le processus, il faut avancer une proposition en mesure d’impliquer la société dans la prise en charge de sa destinée. Nous ne pouvons plus nous considérer comme des irresponsables. J’ai avancé ici deux propositions pour construire un consensus autour de la transformation du système asymétrique de pouvoir en système d’interdépendance plus fiable et plus viable. Pour ce faire, il est proposé un débat autour de la propriété sur les ressources naturelles, sol et sous-sol, pour lequel je soumets la proposition de copropriété entre la collectivité nationale, issue de la lutte de libération nationale, et les collectivités dont le destin est associé à un territoire. C’est à mon sens, la seule façon de rééquilibrer le pouvoir, de préserver le capital naturel. Il nous faut sortir de la logique infernale de privatisation informelle de la propriété publique. La propriété collective doit être rétablie dans ses droits pour permettre un fonctionnement régulier de la société, une protection de la propriété (8). Sans une propriété cohérente et responsable, un cadastre complet des biens immobiliers, la circulation des droits de propriété qu’exige l’économie de marché restera un obstacle (9). Ensuite, et ensuite seulement, il peut être proposé au débat, une réforme du système de prix national de sorte à permettre le déploiement de productions locales, à donner consistance aux nouveaux systèmes d’interdépendance sociale et économique qui fonderont l’autonomie et l’intégration régionales à différentes échelles, nationales et internationales.

Notes :

[1] Voir notre précédent article « Solidarités communautaires et citoyenneté ».

[2] Voir en particulier l’article « Économie politique de la démocratie postcoloniale ».

[3] Ceux qui croient que l’officialisation de Tamazight est proche se fourvoient, les citoyens ont renoncé à imposer leur langue aux tribunaux et les partis ont mis la question dans l’impasse (l’enseignement). Ce ne sont pas ceux qui soumettent la justice à leurs tractations qui y consentiront.

[4] Je rappelle que fondamentalement, l’État profond trouve sa justification dans le mode d’alternance politique au pouvoir : une alternance de clans. La justice interne aux PPaP décide d’une telle alternance avec le concours de quelques arbitrages externes. Le DRS veille à son application s’il réussit à conserver quelque autonomie.

[5] Voir le chapitre X « Construire son héritage » du livre « Made in monde. Les nouvelles frontières de l’économie mondiale » de Suzanne Berger. « Perdre des ouvriers qui comprennent si bien le fonctionnement de l’entreprise, reviendrait à perdre des ressources précieuses et irremplaçables » (p. 276). Nous sommes loin de notre politique de liquidation du patrimoine technique, scientifique et industriel qu’ont engendré les politiques d’import-export et de privatisation informelle.

[6] La problématique des communs, des biens communs et de la propriété collective

[7] Le capital naturel ne se convertira pas en une autre forme de capital par notre comportement de dissipation.

[8] Après avoir été écrasée par la propriété publique et la propriété privée, depuis les travaux d’Elinor Ostrom, la propriété collective souvent à la base des biens communs, retrouve sa place auprès des politiques et des théoriciens. Voir en particulier la revue de la Régulation n°14, autumn 2013 : Autour d’Ostrom : communs, droits de propriété et institutionnalisme méthodologique. http://regulation.revues.org/10287

[9] La politique clientéliste de l’exécutif s’appuie sur une propriété publique qu’il soumet à une privatisation informelle. Politique qui offre prise à la justice discrétionnaire du DRS et lui permet de défaire les exécutifs sans mettre en danger la reproduction du système asymétrique du pouvoir. La reproduction du SAP, au travers de la lutte que se livrent ses deux pôles (exécutif/services de renseignement) dans l’obscurité de l’économie informelle, constitue un obstacle structurel au développement de l’économie de marché.

Arezki DERGUINI
Bgayet le 15.06.2015

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