Asymétries, migrations et conflictualités

MigrantsDeux facteurs s’opposent au développement de la production nationale que l’on voudrait remettre à l’honneur à la suite de la baisse des ressources de l’exportation des hydrocarbures en même temps qu’ils déstabilisent les structures sociales : le système de pouvoir asymétrique national qui concentre le pouvoir d’agir aux mains de l’Etat et bloque l’accumulation des pouvoirs dans les territoires et les collectivités et le système de pouvoir asymétrique international qui concentre le pouvoir économique aux mains des anciennes puissances coloniales. Un esprit de type colonial et un processus de concentration des richesses bloquent le mouvement de transfert des savoirs faire concentrés au Nord malgré l’excédent de main d’œuvre qualifiée que la désindustrialisation provoque. La xénophobie qui frappe les milieux populaires en Europe suite à la désindustrialisation et à la compétition mondiale, le conservatisme en matière de redistribution du pouvoir d’achat aidant, va bientôt gagner les classes moyennes qui ne veulent pas voir le caractère insupportable de la répartition actuelle du pouvoir à l’échelle mondiale. La globalisation qui globalise les marchés et concentre les ressources devient socialement intenable. Pour éviter une résorption du surcroit démographique africain par la pure destruction, il faudrait établir une politique des migrations qui favorise la circulation des savoirs faire au plan international (1), ainsi que des politiques publiques qui rendent aux collectivités locales et territoriales des pouvoirs et des compétences pour leur permettre de mettre en œuvre une telle politique (2).

Les migrations ont toujours constitué une réalité mondiale. Une histoire peut en être faite. Il fut un temps où l’Europe était une terre d’émigration. Pour notre part, nous avons connu une première période d’émigration postcoloniale dite tournante qui inscrivait le retour dans la stratégie des migrants. On émigrait pour constituer un revenu mais aussi un capital. L’émigré partait alors sans sa famille. Cette période s’achève lorsque les émigrés à leur retour au pays rentraient avec un bien de prestige (le véhicule touristique du déménagement) plutôt qu’avec un capital. Avec l’accroissement du pouvoir d’achat de l’Etat et une politique de surévaluation du dinar soutenue, arrive une seconde période qui consacre une émigration définitive. On ne part plus pour former un capital familial, on part pour vivre à l’étranger. Sonne l’heure des regroupements familiaux. C’est alors que les échanges extérieurs deviennent monopole d’Etat et que les migrations ne participent plus au développement du pays. L’asymétrie de pouvoir entre la société et l’Etat est alors consolidée. Cette évolution n’était pas inévitable. Il est une autre évolution qui n’était pas inéluctable : l’asymétrie de pouvoir entre la colonisation de peuplement et le peuple des indigènes, au lieu de s’estomper après un siècle de colonisation subit une nouvelle dramatisation avec l’indépendance. Cette dissymétrie entretient encore la fracture géopolitique entre les deux rives de la méditerranée. Des deux côtés de la rive, la politique est de la guerre qui continue à entretenir ces deux asymétries, ces deux dominations.

Si des pays comme le Canada, la France et l’Allemagne s’efforcent de mettre en œuvre une politique d’émigration choisie, pour peupler leur territoire, faire face au vieillissement de leur population et aux besoins de leur économie, en recevant une main d’œuvre qualifiée bon marché, l’Afrique, elle subit sa puissante croissance démographique en même que temps que fléchissent ses revenus issus de l’exportation des matières premières. Le silence des chefs d’Etats africains quant au cimetière qu’est devenue la mer méditerranée pour les migrants est éloquent. L’échec de la coopération méditerranéenne sur le sujet (processus de Barcelone et Union pour la méditerranée (3)) signent l’étroitesse des visions nationales en même temps que les lourds désaccords. A la défaillance de l’Afrique quant à la gestion de ses mouvements de population qui risquent de devenir plus fréquents et plus intenses fait face une politique sécuritaire européenne (4). La population de l’Afrique va doubler à l’horizon 2050, les modèles antérieurs d’industrialisation ne pouvant pas servir de référence (5), les flux de population qui vont être engendrés risquent de porter des mouvements sociaux qui rendront les contrôles nationaux encore plus difficiles.

Aujourd’hui l’Union européenne adopte une politique sécuritaire agressive. En criminalisant les passeurs, elle menace de stopper les mouvements de migrants à leurs ports de départ par des actions militaires. L’Algérie a refusé récemment de fournir des bases sur son territoire aux drones européens pour ce genre d’opérations. Mais que fera-t-elle pratiquement ? Que faire de ce surcroit démographique s’il ne trouve pas à s’employer des deux côtés de la méditerranée ? Si l’Europe continue de développer une politique d’écrémage de ces flux, que fera l’Afrique de cette main d’œuvre banale croissante qui n’aura pas trouvé à s’expatrier ? Ce continent deviendra alors le lieu de mouvements browniens qui dresseront des populations pauvres contre d’autres moins pauvres, bousculant les frontières établies (6) et les emportant dans leur tumulte.

Selon le rapport annuel, Perspectives économiques en Afrique 2015 publié par la Banque africaine de développement (BAD), le Centre de développement de l’OCDE et le Programme de développement des Nations Unies (PNUD) qui s’arrête cette année sur la thématique du développement territorial et de l’intégration spatiale (7), « dans les décennies à venir, l’accroissement rapide des populations urbaines et rurales, les disparités territoriales profondes et les exigences de la concurrence mondiale feront de la transformation structurelle du continent un projet sans précédent. » Il affirme que la croissance qui n’a pas suffi, ne suffira pas à l’Afrique pour engager la transformation structurelle nécessaire. « Pour que la croissance puisse être durable elle devra être inclusive ». Il retient que « les approches strictement sectorielles ne seront pas suffisantes et que le développement territorial peut promouvoir l’inclusion spatiale et libérer le potentiel des économies africaines » . Il poursuit : « les expériences passées de transition démographique, urbaine et économique peuvent être sources d’inspiration, mais elles ne peuvent pas constituer un modèle. Il faudra concevoir des approches inédites, pragmatiques et adaptées au contexte, à même de cumuler leurs avantages. L’Afrique n’a pas d’autre choix que d’innover. » Selon Dani Rodrik (8), une des références du rapport, il faut s’attendre à un taux de croissance africain de 2 % si la conjoncture internationale ne se dégrade pas (9). Et une chose lui paraît certaine : si les pays africains obtenaient des taux de croissances supérieurs, cela n’aura pu avoir lieu qu’après avoir suivi un autre modèle de développement que celui basé sur l’industrialisation. Il pourra être basé soit sur l’agriculture, soit sur les services mais il ne ressemblera pas à ceux que l’on a connus jusqu’ici (10).

Pour relever le défi démographique, l’Afrique ne pouvant compter donc sur une industrie nationale (11) et s’en remettre au système de solidarité qu’elle a porté, devra donc développer de nouveaux systèmes de solidarité fiables qui permettraient aux populations africaines de ne pas se rabattre uniquement sur celui primaire et bien fragile de la famille. C’est l’ (in)sécurité économique et politique qui ajuste la variable démographique à l’horizon économique et social. Si donc l’Algérie peut espérer compter sur ses revenus pétroliers pour échapper à la tourmente, on ne pourra en dire autant de son environnement subsaharien. Dans le cas où elle choisirait une telle option, elle devra constater qu’elle se trouve, bon gré mal gré, sur la première ligne de défense de l’espace Schengen (12). En vérité elle n’a pas d’autre bon choix, son histoire la contraint à donner l’exemple pour relever le défi que pose le problème de la sécurité aux populations africaines. Elle n’a pas d’autre bon choix que de participer activement à la reconstruction d’une Afrique postcoloniale plus sûre et plus sereine. Bientôt, elle ne pourra rester dans l’entre-deux. L’héritière de la glorieuse armée de libération devrait aujourd’hui ne pas éviter cet angle de vue et nos affaires étrangères ne pas trop dissocier celles africaines de celles européennes. .

Notes :

[1] Organization for Economic Cooperation and Development. Migration, Inequality and Development: Why International Cooperation Is Needed http://www.huffingtonpost.com/oecd/migration-inequality-and-_b_4453898.html

[2] Perspectives Économiques en Afrique 2015. BAfD, OCDE, PNUD 2015. PARTIE II Développement territorial et inclusion spatiale. http://www.africaneconomicoutlook.org/fr/outlook/developpement-territorial-et-inclusion-spatiale/

[3] « Le processus de Barcelone (1995-2005) avait tenté, de façon multilatérale et avec la participation et la responsabilisation des pays de la rive sud (empowerment), de définir la politique européenne à l’égard des pays riverains de la Méditerranée : créer un espace de paix, de prospérité et de sécurité en Méditerranée et une plus forte intégration et cohésion. » Catherine de Wenden, Quelle coopération face aux défis lancés par les flux migratoires ? 19/01/2015. http://www.robert-schuman.eu/fr/questions-d-europe/0340-quelle-cooperation-face-aux-defis-lances-par-les-flux-migratoires

[4] Bensaâd Ali, « Le Sahara et la transition migratoire entre Sahel, Maghreb et Europe », Outre-Terre 3/2009 (n° 23) , p. 273-287.  http://www.cairn.info/revue-outre-terre1-2009-3-page-273.htm

[5] Perspectives Économiques en Afrique 2015, cit. op..

[6] Catherine de Wenden, Frontières et migrations – Introduction. « Cette approche des frontières, sous les divers angles que nous avons choisis, montre combien les migrations bouleversent l’adéquation entre population, territoire et souveraineté étatique. Elles introduisent un désordre qui transforme l’ordre politique interne et externe des Etats. » http://www.sciencespo.fr/ceri/fr/printpdf/3422

[7] Cit. op.

[8] An African Growth Miracle? Dani Rodrik Institute for Advanced Study, Princeton. April 2014. https://www.sss.ias.edu/files/pdfs/Rodrik/Research/An_African_growth_miracle.pdf

[9] « If African countries do achieve growth rates substantially higher than what I have surmised, they will do so pursuing a growth model that is different from earlier miracles based on industrialization. Perhaps it will be agriculture-led growth. Perhaps it will be services. But it will look quite different than what we have seen before ». Ibid p.15

[10] Comme on pu le faire l’Europe et l’Asie, voir le rapport Perspectives Économiques en Afrique 2015 et l’article de Dani Rodrik An African Growth Miracle? op.cit.

[11] Bensaâd Ali, « Le déplacement des frontières vers le sud », Revue Projet 1/2008 (n° 302) , p. 50-55.  http://www.revue-projet.com/ articles/ 2008-1-le-deplacement-des-frontieres-verslesud/

Arezki DERGUINI
Bejaia le 01.06.2015

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