Société civile et lien social

puits de pétroleNous souffrons de deux maux liés, une société civile anémique et une dégradation du lien social qui peuvent nous conduire au destin de beaucoup de sociétés défaillantes (1). Je développerai ici le rôle que peuvent jouer les monnaies locales et complémentaires qui se développent aujourd’hui dans le monde pour reconstruire le lien social et celui d’une économie ouverte pour produire une société civile performante, partie prenante de la société civile mondiale. En signalant rapidement les conditions générales requises.

L’échec de l’industrialisation pose le problème du devenir et de la stabilité du lien social. Il a abouti à un appauvrissement des liens sociaux d’interdépendance, en détruisant l’ancienne organisation sociale du travail. En effet l’industrialisation était envisagée en deux opérations séparées : la destruction des anciens liens sociaux d’une part et la promotion des liens modernes de la société industrielle d’autre part. On jugea handicapante la concurrence entre ces liens jugés de nature opposée. On n’imaginait pas que du néant ne pouvait pas sortir les nouveaux liens, que de l’ancien devait sortir le nouveau. Il fallait détruire l’esprit de gourbi disait le défunt Houari Boumediene, pour promouvoir celui du travailleur salarié. Aussi abandonna-t-on nos anciennes voies pour les nouvelles, coloniales et postcoloniales. Un système des prix défavorable aux anciens liens fut mis en place. L’importation des biens salaires (2) en fut le moyen. Nos grand-mères ne pouvaient plus vendre leurs œufs au marché hebdomadaire. Le motif avancé étant celui de réduire les coûts salariaux. Comme en URSS, l’agriculture figée dans ses structures, n’ayant pas été disposée à supporter une telle charge, se vida de sa substance. Notre plan d’industrialisation bien en tête, on a détruit ses anciennes interdépendances pour que puisse se déverser sans résistance, ni friction, la population du secteur agricole aux secteurs urbain et industriel. Il en résulta une monétarisation des rapports sociaux sans liens d’interdépendance productive. Ceci étant, de mauvais liens modernes ont remplacé les « mauvais » attachements traditionnels, puisque l’échec de l’industrialisation a laissé une société atomisée, très faiblement interdépendante économiquement et dépendante des échanges extérieurs et de la dissipation de la rente. La monétarisation s’accompagnant de désaffiliation (3). La dissipation de la rente ne pouvant se poursuivre indéfiniment, le lien monétaire ne peut être entretenu indéfiniment. Ainsi, les importations ayant détruits les échanges internes, le système de prix empêchant toute production locale d’entrer en concurrence avec les importations, des liens fantasmatiques ménageant une place notable à la violence remplissent le vide du lien social qui ne peut plus être construit autrement qu’avec elle (4). Les frontières entre violence légitime et violence illégitime se brouillent, les nouveaux modes d’appropriation ne recouvrant pas les anciens fondés sur la violence révolutionnaire, ces derniers se délégitimant, les nouveaux entrepreneurs de violence se multiplient sous couvert de nouvelles légitimités.

Pour reconstruire du lien social, il faudrait pouvoir donner à chacun une activité qui lui accorderait une place parmi les siens dans la société. Si cela n’est plus possible dans le cadre de la société globale comme l’avait envisagé la première industrialisation, avec son armée industrielle du travail, il faudrait que cela soit possible dans le cadre des sociétés locales. A l’aide de monnaies locales, il serait possible d’envisager une telle démarche. Se formerait alors des échanges à la hauteur des coéchangistes et pourrait démarrer une rationalisation de l’activité par le bas. Le développement des échanges procéderait ainsi de la plus large base sociale possible. Les monnaies locales permettraient de déconnecter leur espace du marché national en établissant un taux conversion de leur monnaie avec la monnaie nationale selon leur convenance, c’est-a-dire selon un certain taux d’occupation de la population et son revenu, réglant ainsi la concurrence et la complémentarité avec le marché et la monnaie nationales. Et cela permettrait aussi de déconnecter l’économie de marché nationale de ces sociétés qui ne peuvent être intégrées. Cela permettrait alors de construire une économie nationale ouverte et concurrentielle en mesure de travailler avec les normes de l’économie mondiale (5). Cela pourrait se dire « coller aux trois étages de l’économie générale » (6), en épouser le cours et régler leur progression.

Ce n’est pas une société civile incapable d’absorber les diplômés des universités qui peut être considérée comme exemplaire. Ce n’est pas un Etat qui veut transformer des jeunes inexpérimentés en entrepreneurs qui peut promouvoir une société civile performante. C’est l’investissement dans une activité performante. Une véritable société civile aurait eu besoin du cadre d’une économie performante pour se former. La société civile actuelle a émergé d’une compétition monopolistique protégée de la compétition internationale et financée par une politique de dissipation des ressources naturelles. C’est dans le cadre d’une économie ouverte à la compétition internationale financée par une réelle politique de crédit préservant les ressources naturelles qu’aurait pu émergé une élite économique en mesure de relever les défis de l’industrialisation. La société civile actuelle est sous-sérum, le destin de ses ressources est l’expatriation. Tout comme le pétrole dont elles sont issues.
Il nous faudra donc distinguer deux types d’économie, une ouverte à la compétition et à la solidarité internationales et une autre ouverte à la compétition et à la solidarité locales. Dont il faudra aménager les liens en faisant des monnaies locales des monnaies complémentaires à la monnaie nationale. Leur recoupement dépendra de leur performance respective. Car toute la production ne peut relever de la production marchande, après que nous ayons essayé de le faire et n’avoir abouti qu’à une dissipation de la rente. Et toute la production marchande disponible ne peut couvrir toute la consommation de biens nécessaires.

Il reste à définir rapidement les conditions qui rendraient possibles une telle organisation de l’économie, qui donnerait le droit à chaque citoyen de choisir sa vie (7). La première condition consiste à considérer les ressources naturelles comme un capital et non comme un revenu. En considérant les dollars de l’exportation des hydrocarbures comme un revenu nous adoptons un comportement de dissipation de ce revenu. Car nous ne sommes pas incités et nous ne pouvons pas les transformer en capital. L’Etat fort de ce capital naturel, refusant de le considérer comme tel, excluant qu’il soit convertit en pouvoir social ne permet pas à ses citoyens de le convertir en d’autres formes de capital. Ils ne peuvent que le dissiper. Mais de ce fait, il le dissipe lui-même et tue sa poule aux œufs d’or. En le considérant comme capital nous veillons à sa reproduction. En veillant à la conservation du capital naturel nous penserons à l’élargissement du capital productif pour satisfaire nos besoins croissants. Nous avons refusé de créer un fonds international d’investissement qui nous aurait permis d’investir dans des secteurs sur lesquels l’intérêt national pourrait porter parce que nous avons refusé de confier cet investissement à de réels financiers et industriels, qui diraient où il faut investir et pourquoi. Nous avons refusé de considérer le capital naturel comme un capital, parce que nous avons refusé la promotion d’une nouvelle élite sociale et parce que nous avons refusé la compétition économique internationale, compétition pacifique par excellence. Notre défiance à l’égard du monde et de nous-mêmes est telle que nous restons prisonniers d’un passé dominé par la guerre. Ce qui nous conduit malheureusement à préparer de nouvelles guerres dont nous mépriserons le coût naturel et humain. Certes le capital est une arme (8), l’arme de la compétition sociale et internationale, mais en le considérant comme revenu seulement nous l’épuisons et laissons les générations futures désarmées. Les générations passées (il nous a fallu cent trente ans de colonisation pour nous libérer, des décennies d’immigration et d’expérience du monde pour en sortir) étaient désarmées parce qu’elles avaient tournées le dos au monde, parce qu’elles étaient restés globalement dans des équilibres d’économies locales complémentaires. Pour ne pas être un Etat défaillant comme le fut l’Etat ottoman, pour ne pas rester hors du monde une fois notre capital naturel épuisé, une fois le lien monétaire sans nouveaux flux pour le soutenir, il faudra une économie ouverte performante et une société solidaire. Pour cela il faudrait considérer la richesse naturelle pour ce qu’elle est, un capital avant d’être un revenu, il faudrait ensuite des marchés et des monnaies au service de la société et non l’inverse. Au service d’une accumulation de son capital (9) et non de sa dissipation. Ainsi ne dissipera-t-on pas le capital, ne produira-t-on pas de générations futures qui en sont démunies, ainsi produirons nous des citoyens responsables et respectables, ainsi aurons nous un autre rapport au monde et à la nature. Pour cela il faudrait un amendement de la Constitution sur la propriété en général, sur celle des hydrocarbures et des richesses naturelles et leur usage. Il faudrait enfin une nouvelle loi sur la monnaie.

Notes

(1) Le culte de l’Etat entretient cette méconnaissance de la défaillance comme défaillance sociale. De plus elle entretient un certain mépris de la société à qui l’on refuse d’une main l’auto-organisation et que l’on accuse de l’autre d’incapacité génétique à s’organiser.
(2) Biens composant le panier du travailleur et nécessaires à sa reproduction.
(3) Selon Robert Castel voir http://sociologie.revues.org/1606
(4) Les dirigeants algériens ont trop tendance à s’appuyer sur le génie du peuple algérien pour le mettre au pied du mur. Il ne suffit pas de détruire d’anciens liens pour que de nouveaux viennent prendre leur place. C’est la violence qui occupe le vide quand l’individu se retrouve sans liens sociaux, quand la désaffiliation ne produit pas de nouvelles affiliations. La génération de novembre a trop tendance à oublier que la résistance a duré plus d’un siècle et que l’héritage de la colonisation dont ils n’ont pas pu et voulu se défaire est encore actif.
(5) Le WIR suisse pourrait être cité comme exemple du fonctionnement d’une monnaie complémentaire, elle utilisée dans l’économie de marché par les entreprises suisses. Mais d’autres brésiliennes en particulier pourrait servir de référence. Voir par exemple la vidéo documentaire https://www.youtube.com/watch?v=dSdtuW5ko2I
(6) Je rappelle que pour Fernand Braudel l’économie se définit autour de l’économie de marché autonome et concurrentielle, avec un étage supérieur et inférieur qui ne le sont pas, l’un de l’Etat, l’autre de la société. Le premier étant capitaliste monopoliste, le second non marchand fortement intriqués dans le social.
(7) Selon la démarche décrite par Amartya Sen, penseur de l’économie du développement comme liberté.
(8) Ce que nous pouvons déduire d’une lecture politique de Pierre Bourdieu.
(9) On parlera alors du point de vue de la société davantage de capacités et de pouvoir d’agir, plutôt que de capital trop connoté à la manière libérale et marxiste, comme s’oriente la pensée actuelle.

Arezki DERGUINI
Bgayet le 11.05.2015

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