Lettre aux camarades syndicalistes : pluralisme et autonomie versus pluralisme ou autonomie

syndicalisme The_hand_that_will_rule_the_worldNous avons globalement choisi pour le pluralisme du monde syndical et contre son autonomie. Alors que la voie de la construction de l’autonomie plurielle était celle qui devait nous hisser au statut de partie prenante du processus de transformation sociale.

Il nous faut admettre que le pluralisme est intervenu par le fait d’un puissant choc pétrolier (1), au moment où des digues sociales allaient être rompues, au moment où l’hégémonie politique allait faire défaut. On a ouvert les champs, mais pour que s’établissent de nouvelles faiblesses sociales. Le pluralisme est arrivé au moment où commençait à revenir un débat démocratique dans l’organisation politique nationale dominante d’où il avait été chassé et pour lequel elle n’avait pas été préparée. Des forces politiques longtemps contenues se sont alors répandues sans pouvoir se constituer en forces de transformation. Il est survenu à une organisation nationale des travailleurs quand elle ne pouvait plus tenir le champ syndical, quand de nouvelles menaces se sont pointées sur les intérêts du travail. Il est intervenu au moment où des militants et des travailleurs devaient, sans le pouvoir, se réapproprier des appareils dont ils avaient été les instruments passifs.
Parce que le choc et le déséquilibre qui s’ensuivit n’étaient pas attendus, parce que les nouvelles forces ne s’envisageaient que comme de soustraction et les anciennes que comme de conservation, le pluralisme n’a pas pu être une force de transformation sociale, l’équilibre social et politique qui s’est s’établit ne put être démocratique. Il fut celui d’une multitude de représentations plutôt centrifuges dont la gestion ne pouvait revenir qu’à un pouvoir dont l’extériorité n’étant plus ce qu’elle avait prétendu être ne pouvait de ce fait que faire preuve d’autoritarisme. Il n’a pu fonctionner dans une dynamique d’autonomisation du monde du travail, du monde politique et de leurs organisations mais dans une politique de régulation du champ de leurs divisions. Il faut dresser le constat aujourd’hui que le « pluralisme » s’est construit séparé d’une politique d’autonomisation du monde social et politique d’un côté, dans le dessein d’épuisement des forces libérées d’un autre. L’équilibre politique ne pouvait être par conséquent que de restauration.

La première raison à cette stérilisation du pluralisme tient d’abord à ce que nous pouvons appeler notre difficulté politique : la présence de notre société dans le monde est passive. Nos équilibres ne se déplacent qu’à coups de chocs extérieurs. Et voici ce qui revient à une administration extérieure de la société qui a perdu son initiative du fait d’avoir consommé son crédit (échec de l’industrialisation autoritaire) : laisser venir les chocs pour faire accepter les conséquences comme une fatalité aux plus inadaptés. Du déséquilibre imprévu s’ouvre un champ contraint et l’extériorité de la contrainte vis-à-vis des intérêts établis le fait apparaître nécessaire et sans recours. En contrepartie de cette soumission aux chocs externes pour rééquilibrer la société, s’accroit le hiatus existant entre la société et l’Etat.

Surmonter cette difficulté, venir à bout de la fatalité des chocs, gérer les déclassements et reclassements que la dynamique sociale et économique implique, voilà ce que signifie profondément le terme démocratie : gérer une trajectoire de la dynamique sociale en faveur des plus défavorisés. Pour que la société et l’Etat puissent sortir de tels destins (passivité et extériorité croissante), il faudrait répondre aux questions suivantes : qu’est-ce qui peut les rassembler dans le monde présent et à venir ? Qu’est ce qui est en mesure de les imprégner du monde pour qu’ils puissent l’apprivoiser ? Pour exister, une société doit pouvoir contenir le monde et être contenue par lui. Etre traversé par lui, l’enrichir et s’enrichir. La réponse de principe peut paraître simple : la prise en compte des intérêts de la multitude et la foi qu’un intérêt général puisse être composé, aujourd’hui et demain en dépit des chocs qui peuvent survenir.

On a trop longtemps éloigné la question de l’identité de celle de l’intérêt. Tout comme lui, elle ne peut être que composée. Composée pour engager un combat donné, une séparation ou une unité supérieure. La question de la langue (ou de la foi) relève de l’intérêt des plus humbles, de ceux qui n’ont que leur langue maternelle pour se défendre et s’exprimer. Ce n’est pas de langues autochtones que les citoyens veulent apprendre, chacun connaît la sienne, c’est d’abord du droit de les pratiquer, comme ils pratiquent leurs autres capacités pour les renforcer et ne pas en être déposséder. Ils souhaitent que leurs ressources s’apprécient et ne se déprécient pas. Faire qu’un citoyen ne puisse pas se défendre devant un juge dans sa langue c’est le livrer à un système judiciaire qui lui est étranger. Il est ainsi démuni, privé d’une ressource essentielle, d’une capacité de base. Une bureaucratie qui se doit de rationaliser l’activité et qui déprécie une ressource de base, voilà un anachronisme. Peut être, est-ce parce que nous avons imaginé l’Etat comme un Léviathan, une extériorité irréductible qui doive arbitrer nos irréductibles différends, plutôt que comme une construction sociale, une structure dans la concaténation du droit des gens. Extériorité qui a perdu sa fertilité, parce que maintenant séparée des croyances du monde et de la société, et qui est dénoncée aujourd’hui : l’Etat n’a pas été conçu, en même temps que l’intérêt général, de la manière qui convient pour qu’ils puissent se soustraire au jeu des intérêts les plus puissants. Tout compte fait, les Etats postcoloniaux ont composé avec les intérêts extérieurs non pas simplement parce qu’ils l’ont voulu, mais parce qu’ils n’ont pas pu résister à leurs pressions. Alors qu’ils ont empêché ceux de la généralité sociale de se représenter et desquels ils ont du se détacher. Et qu’en réaction, les populations dépossédés se sont crispées et se sont assignées une fonction de résistance : une résistance à la dépossession. Résistance qui a transformé leur état négativement quand elle s’est trouvée prise dans des rapports de forces qui la dépasse et des desseins qui ne sont pas les siens. Les chocs extérieurs qui déstabilisent l’ensemble où elle opère, la poussent alors dans un monde chaotique. La stabilité internationale exigée par la compétition des intérêts dominants doit alors réhabiliter de nouvelles dictatures. Et la boucle est bouclée, un nouvel équilibre interne et externe s’établit. Les chocs sont le résultat d’un monde qui a du mal à s’adapter, à se défaire de statu quo, d’équilibres périmés.

Pour que le monde du travail puisse être partie prenante du processus d’accumulation et participer à la définition d’une répartition du produit national (en profits et salaires) qui ne puisse pas le condamner à la précarité, à l’émigration et le livrer aux entrepreneurs de violence, il faut qu’il puisse ne pas en être exclu du fait de la compétition des intérêts. Tous les intérêts ne sont pas pris en compte par celle-ci. Seuls certains d’entre eux comptent et il faut rappeler à ceux qui ont longtemps veillé à mettre la compétition sociale sous le boisseau, plutôt qu’à l’inscrire dans celle mondiale, que la compétition internationale est la première à en faire la dictée. Pour être partie prenante du processus d’accumulation, d’une stratégie de développement, le monde du travail doit être à la hauteur des intérêts en jeu. Il doit se représenter dans le monde et y consister. Autrement, il ne pourra que subir les chocs extérieurs dont il sera le premier à subir les frais.

D’un autre côté, si le monde des affaires veut opter pour une croissance conséquente, si l’on doit investir, il faut que le monde du travail consente aux arbitrages qui touchent le produit national quant à la consommation et à l’investissement. Et Dieu sait combien il nous faut investir. Il faudrait pour cela qu’il soit convaincu qu’un investissement constitue une consommation différée, la condition d’une meilleure vie (plus juste et/ou plus profitable) et non simplement au service des visées d’une minorité. Il faut qu’il consente à une vie présente et à une vie future. Alors il acceptera l’effort, l’abstinence qu’exigeront l’incorporation des normes de la production mondiale et il inventera de nouvelles organisations du travail efficientes. Alors il entrera dans la loi et ne fera pas dans la prébende. Or le monde du travail ne peut être d’une telle contribution, s’il reste animé par des intérêts corporatistes qui le condamnent à la surenchère face à la dégradation de son pouvoir d’achat et le maintiennent dans l’impuissance. Le pluralisme sans unité le condamne à subir.

Ainsi le pluralisme s’est accompagné d’un appauvrissement du monde du travail, d’une représentation fallacieuse, de fausses tripartites et de fausses libertés syndicales. On ne pourra entrer dans le monde de demain, que travaille déjà les nouvelles révolutions technologiques, et le monde du travail ne pourra prendre part aux arbitrages du processus d’accumulation, si fait défaut une vision claire et commune de la société qu’il faut bâtir. Croire que la démocratie signifie que le choix d’une telle société relève de notre seule convenance est une erreur. Nous n’aurons pas le choix de vivre et de travailler d’une quelconque manière. L’éventail des possibilités est borné par nos dispositions et les possibilités du monde. Les conditions de la production et de la compétition nous en dicteront des termes. La question serait donc de savoir : quelles dispositions nous rendront aptes à accueillir notre part du monde et à la domestiquer, à entrer dans le monde sans nous disloquer ? Ne pas parvenir à accueillir le monde de demain, ses conditions de production, à les intérioriser et à les domestiquer selon nos aptitudes et convenances, signifiera accepter une redéfinition de nos ensembles et de nos conditions selon les lois de la production et de la compétition mondiales. Absents de la production et de la compétition mondiales, incapables d’être partie prenante de l’ordre mondial, de produire les conditions pacifiques de la sécurité, nous seront livrés au chaos et à de nouvelles dictatures. Ce que pressentent bien des nations d’Asie et d’Amérique latine. Or cette vision de la société future et de ses mondes communs, doit être partagée par tous les secteurs de la vie nationale, du monde du travail au secteur de la sécurité en passant par le monde des affaires. Quelles sécurités, quels droits et quelles obligations réciproques ? La société doit se réapproprier ses tripartites, transformer ses cadres formels en espace réel de concertation et de décision pour se donner les moyens d’accompagner sa mutation, celle qui la rend plus forte et ne la tue pas. Il nous faut penser au ras de nos sociétés et à hauteur du monde, afin qu’elle puisse se structurer en conséquence et constituer des unités pertinentes.

En guise de conclusion, je ramasserai quelques « chutes » des raisonnements précédents pour servir le débat sur la manière de construire cette unité plurielle du monde du travail qui ne fait que s’ébaucher. Par monde du travail, il faudra entendre toute la population en mesure de travailler. Il nous faut penser ce que sera le travail (et le revenu) dans la société demain et on ne peut l’envisager pour la seule partie occupée de la population. C’est quoi l’occupation et c’est quoi le revenu ? Il devra pour cela comprendre une définition territoriale qui englobera l’ensemble de la population. Ensuite il devra procéder du global au local, du tout et non des parties afin que nul ne soit exclu, de sorte à donner à toute la population en mesure de travailler une représentation, la possibilité de se projeter. Ainsi constitué, le monde du travail réalisera son pluralisme par le fonctionnement démocratique et ne laissera pas filer les discontinuités (occupés/ inoccupés, hommes/femmes etc.) qui le traversent. Contrairement à ce que pense beaucoup d’anciens camarades, les assemblées générales ne seront pas celles des simples travailleurs et les syndicats pas de simples coordinations de ces assemblées. Il faudra des assemblées de travailleurs particuliers dans des assemblées de population générale (exemple des travailleurs de l’éducation et de la santé dans leur milieu d’intervention) mais aussi des bureaucraties au sens de Max Weber (rationalisation de l’activité) afin que ces assemblées puissent être à la hauteur du monde et de leur société et non pas simplement de leurs seuls intérêts particuliers. Une juxtaposition de syndicats et d’associations ne saurait suffire. L’Etat ne devrait s’interposer que pour permettre à la société de se mettre au niveau du monde et non pour se substituer au débat social. La société est jeune, sa ressource principale est dans sa capacité d’adaptation, il faut lui donner la possibilité d’apprendre vite et bien. Après avoir assuré une certaine formation de masse, il faut permettre à la jeunesse d’entrer dans le monde. Ce qu’elle fait déjà, si certains ne le voient pas encore.

Pour un monde du travail solidaire et démocratique, partie prenante des processus de décision le concernant.
Pour une Algérie libre et indépendante.

Note :

(1) Pour le pays producteur le choc s’exprime par une chute du cours du prix du pétrole. Pour les pays consommateurs par une hausse de celui-ci.

Arezki DERGUINI
Ancien Secrétaire National chargé de l’information du CNES (Conseil National des Enseignants du Supérieur).
Député du Front des Forces Socialistes.
Bgayet le 20.04.2015

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