La francophonie, l’empire et l’espace international

attali, francophonieFaut-il redouter la francophonie comme un instrument de l’empire colonial, comme un instrument de puissance du capitalisme français ou faut-il y voir une ressource, un avantage comparatif dans la compétition internationale actuelle ? La réponse que nous essayerons d’apporter ici est la suivante : du point de vue de l’Etat français, il est certain que la langue française est conçue comme un instrument de puissance. Mais pour les francophones en général, la réponse n’est pas évidente, le français pourrait être un instrument de puissance de l’espace francophone tout entier, le moyen d’insertion à leur disposition dans le marché mondial, pourvu qu’ils ne perdent pas de vue la fin qu’ils auront fixé à un tel moyen.

Dans un rapport remis au président de la république français en août 2014 par Jacques Attali, intitulé « La francophonie et la francophilie, moteurs de la croissance durable » (1), la réponse ne va pas de soi. L’espace francophone serait pris entre deux scénarii d’évolution. Le nombre de francophones actuellement de 230 millions de personnes pourrait atteindre le chiffre de 700 millions en 2050 ou se réduire si un « effort majeur » n’était pas consenti.

Le principal défaut du rapport est son volontarisme étatique. Il s’adresse à la puissance publique française. Il croit que l’offre publique peut créer la demande sociale, il réduit par conséquent les interactions sociales à des portions incongrues en même temps qu’il sous-utilise les ressources sociales. Le modèle français peut être dit comme le plus monarchiste des modèles européens avec sa noblesse d’Etat. Pour cette raison, un non français francophile sera déçu de ne pas y trouver sa place. Il s’y percevra comme un élément passif. Et c’est probablement aussi pour cette raison que la France ne sera pas le moteur et le premier bénéficiaire d’un tel espace. Elle pense cet espace non pas du point de vue de cet espace sur lui-même, mais du point de vue de la puissance publique française. Le rapport ne pense pas l’intérêt qu’ont les différentes parties qui composent cet espace à le développer. Cela est assez manifeste dans la confusion que le rapport opère entre l’effondrement de la francophonie et la mise à l’écart de la France dans la francophonie. Une réappropriation du fonds culturel de la langue française par l’ensemble des acteurs de cet espace n’est pas prise en compte. Il note que des « circuits économiques sont en train de se créer dans les pays francophiles et francophones sans la France. C’est le cas du secteur minier notamment (Canadiens en Afrique), ou dans l’éducation supérieure (Québec). … Le Maroc va également développer ses relations économiques avec les autres pays d’Afrique francophone. Ce pays ne réalise encore que 2,5 % de son commerce extérieur avec l’Afrique, alors même que 85 % des investissements marocains à l’étranger se font déjà sur ce continent où le Maroc se place au deuxième rang, après l’Afrique du Sud.» « Au final, par leur proactivité dans le monde francophone, ces pays tirent plus de profit de la francophonie que la France elle-même. » (2)

L’on tire donc de la francophonie plus de profit que la France elle-même, reconnait Jacques Attali. Plus de profit dans un jeu à somme nulle ou non nulle, ce n’est pas du tout la même chose (3). Plus de profit dans un jeu à somme nulle (ce que suggère l’oubli d’une telle distinction) correspond à la situation coloniale : l’empire gagne, la colonie perd et le colonialisme se trouve justifié ; l’empire perd, la colonisation ne l’est plus. Plus de profit dans un jeu à somme non nulle, peut signifier profits inégalement répartis. Le jeu serait encore plus acceptable si les pays qui sont considérés comme des gisements de croissance (de la demande et du PIB) et de richesses naturelles, pouvaient réaliser les plus grands profits pour entretenir leur croissance. Il aurait été donc souhaitable que le rapport ait été conçu du point de vue d’un jeu à somme non nulle, ce qui aurait écarté un point de vue trop unilatéral de la France sur cet espace, mais aussi du point de vue d’une partie non française qui trouverait son intérêt dans le développement d’un tel espace. Un tel espace ne peut croître s’il est conçu dans le seul intérêt de la France, la logique de l’exit (4) s’imposerait. S’il l’était dans le seul intérêt des élites, la protestation pourrait prendre une ampleur radicale. Un exemple : le fait que le pouvoir d’achat algérien ait baissé a conduit l’élite politique à recourir aux importations chinoises pour défendre la paix civile. Globalement, il est dommage que l’auteur ne pense cet espace commun que comme celui d’un partage d’une langue et non pas du savoir.

Du point de vue d’une composante non française de cet espace, il est évident que la francophonie constitue le premier accès à l’espace international. Cela n’est pas suffisamment souligné de part et d’autre. Il est vrai qu’ainsi défini, cet espace n’est pas fermé par la France, pour l’utiliser à son avantage. Ce n’est pas remettre en cause la centralité de la France dans un tel espace, c’est faire en sorte que cette centralité serve le développement, la bonne insertion de cet espace intermédiaire dans d’autres plus larges. Qu’un tel espace puisse porter la France ne pose de problèmes que si cela signifie pour les autres parties accroitre la dissymétrie entre elles et la France. Il est évident que la révolution numérique va permettre un nouveau partage des ressources immatérielles et réduire l’asymétrie de savoir que portaient les technologies précédentes. Il est donc possible que ce nouveau partage du savoir aboutisse à dynamiser un certain nombre de centres de cet espace à condition qu’il y ait échange de populations, que cet échange ne soit pas géré au seul profit des élites en faveur du statu quo, capitalismes d’Etats et grandes entreprises françaises. A condition qu’il y ait conscience d’appartenir à un même et unique monde, qu’il y ait échange réel d’expériences.

Il y a un échec prévisible : celui qui établirait l’Etat français comme facteur structurant de cet espace, les élites françaises comme matrice des autres élites. Cela équivaudrait à aller vers une confrontation inéluctable, entre les sociétés et les élites. Ce qui peut faire acceptable la distribution de puissance entre les sociétés, c’est la capacité de cet espace à incorporer, au profit de l’ensemble, les nouvelles révolutions technologiques. C’est la performance dans cette aptitude qui peut le rendre attractif et défendable.

Or l’un des effets des nouvelles révolutions technologiques est une polarisation du marché du travail (5) : les emplois dits de « milieu de gamme » (ouvriers qualifiés, secrétaires…) ont considérablement diminué en nombre au profit, d’une part, des emplois de services à la personne peu qualifiés à faible productivité et d’autre part, des emplois qualifiés plus managériaux à forte productivité. Ce qui a conduit à un accroissement des inégalités de revenus au sein des Etats-nations eux-mêmes. Pour la France, appartenir aux deux espaces européen et francophone pose certaines contraintes de gestion de l’emploi qui diminue l’avantage d’appartenir à l’espace francophone pour certains pays. Car une telle polarisation mettrait en forte concurrence les tâches manuelles non automatisables à faible productivité du travail auxquelles sont attachés des salaires très différents entre un ensemble de pays. Pour le moment la « guerre contre le terrorisme » justifie une faible circulation des populations et du capital, le nouveau mode de vie attaché à l’informatisation (flexibilité du travail et extension du travail moins qualifié) ne pouvant avoir qu’une expérimentation sociale limitée et donc peu durable. Mais on voit déjà ce qui fera l’attractivité d’un territoire dans la francophonie, outre la France et le Canada, et l’aptitude d’une élite quant à sa capacité à conduire une bonne insertion de cet espace et de sa position dans l’économie mondiale.

Notes :
(1) Il s’agit d’un rapport que nos affaires étrangères n’ignorent probablement pas, mais que les citoyens francophilophones ou non, devraient avoir connaissance. http://www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/144000511/
(2) Ibid., pp. 44-45
(3) Il reste que le développement, la stagnation ou la régression d’un tel espace traduit la qualité du jeu. Encore faut-il tenir compte du fait que la France et les autres pays ne relèvent pas de la seule appartenance à un tel espace. La France se partage entre la francophonie et l’Europe, le Canada entre …, le Maroc entre …. Bref il faut pouvoir tenir compte du rapport entre les différentes positions dans les différents espaces d’appartenance.
(4) Albert O. Hirschman, Exit, Voice and Loyalty. Responses to Decline in Firms, Organizations and States. La même traduction se retrouve sous trois titres différents, Face au déclin des entreprises et des institutions (1972), Défection et prise de parole. Théorie et applications (1995) et Exit, voice, loyalty. Défection et prise de parole (2011).
(5) Dont rend compte l’étude “The Polarization of Job Opportunities in the U.S. Labor Market. Implications for Employment and Earnings. » de David Autor, MIT Department of of Economics and National Bureau of Economic Research April 2010. Dans une version moins académique et en français on peut lire l’article du même auteur : Technologie, anxiété, passé et présent sur le site de l’Organisation Internationale du Travail :
http://www.ilo.org/public/french/dialogue/actemp/whatwedo/events/2013/symposium.htm

Arezki DERGUINI
Bgayet le 27.03.2015

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