Quel avenir pour In salah ?

In Salah1Les populations du sud algérien vivent sur un territoire producteur de richesses, qui n’est pas le lieu où elles sont consommées ; il produit un revenu, dont il n’est pas le destinataire. Mais ce n’est pas cela, qui affecte bien des territoires, qui touche le plus ces populations. Sur ce territoire la production et la consommation ont tellement divorcé qu’il en résulte une vacuité de l’existence : ces populations ne se vivent plus sur ce qui était leur territoire que comme un résidu. Ici le consommateur ne remplit pas comme l’être du citoyen, indépendant ou salarié. L’idéal de consommation représente comme une boursouflure. Sur leur territoire, entre production et consommation, elles n’ont pas la place d’acteurs, de producteurs ou de travailleurs. Leurs concitoyens du nord ne manquent pas de relever leur rapport particulier au travail. Les populations du Sud ne sont donc pas seulement privées du revenu de leur territoire, elles sont privées de justification. Ce dont elles souffrent, c’est d’être de pures populations assistées. La politique d’emploi publique leur propose de nouveaux postes administratifs, elle veut leur accorder une plus grande part dans le revenu national mais elle continue de les traiter de la même manière, à ignorer le mal de vivre qui les affecte profondément.

En quoi cela peut-il nous concerner en tant que citoyens du même pays mais de régions qui ne connaissent pas la même crise existentielle ? Dans un article précédent (1), j’ai mis l’accent sur le rapport de nos sociétés au politique. Toutes les populations d’Algérie souffrent de l’autoritarisme du politique et du scientisme de l’administration. Je m’y interrogeais sur la capacité des citoyens quelque puisse être leur situation, à promouvoir une démarche consensuelle, à l’occasion de l’opposition des citoyens d’In Salah et d’ailleurs, vis-à-vis de l’exploitation du gaz de schiste. Comme dans les autres régions, mais à un degré plus fort, les populations souffrent de ne pouvoir être actrices des transformations qui les affectent elles et leur milieu. Outre le fait donc que les citoyens butent sur l’autoritarisme et le scientisme intéressé des autorités, il y a comme une autre impasse dans laquelle ils seraient tenus. C’est le rapport des populations à leur territoire. Hérité de la période coloniale, les populations y sont dépossédées de leur territoire. Ensuite il a été étatisé avec le socialisme. Il est aujourd’hui le lieu d’une privatisation rampante. Dans le discours du président lu à Ghardaïa, bien des choses sont portés à la sacralisation : l’Etat, la santé, l’environnement etc., alors qu’il aurait fallu parler de gouvernance participative et de politiques du territoire qui transformeraient le statut des bénéficiaires. C’est au sujet de notre rapport au territoire que je veux reparler ici.

Il n’est pas possible pour des populations qui n’ont pas connu de révolution industrielle par laquelle se serait transformé radicalement leur rapport à la terre, de faire abstraction du rapport au territoire. Les valeurs du territoire et de la terre restent chargées. Mais pour commencer, une question pourrait nous permettre d’avancer sur la bonne voie : pour quelles raisons ce qui est fait aux Etats-Unis ne peut être fait en Algérie, sachant les positions et la situation spéciale de ce pays quant à l’exploitation du gaz de schiste (2). La réponse est aisée : parce que le régime de propriété et l’Etat de droit ne sont pas les mêmes dans les deux pays.

La propriété du sol comme du sous-sol est privée aux Etats-Unis. Le rapport du citoyen au territoire est clair : il est ou n’est pas propriétaire. Si le propriétaire n’est pas exploitant, il reste maître de son territoire, propriétaire des autres ressources qui s’y trouvent. Son revenu, une rente, dépendra de l’entretien et de l’attention qu’il portera à ces ressources. L’exploitant s’il n’a pas affaire à un propriétaire sera porté par la seule maximisation du profit que lui offre l’exploitation de la ressource. Il se comportera vis-à-vis d’elle comme vis-à-vis d’une ressource commune (3) : elle sera surexploitée sans égard pour sa pérennité. Il faut donc une séparation des fonctions de propriété et d’exploitation si l’on veut une préservation de la ressource et une exploitation optimale. Dans une économie ouverte, la rente qui ne peut bénéficier d’une position de monopole n’est pas un obstacle à l’accumulation (du profit), elle est l’instrument de préservation d’une ressource, d’un facteur de production.

Deuxième différence avec les Etats-Unis : parce que le producteur y est soumis au principe du pollueur payeur, il devra internaliser les coûts externes qu’il fait subir à la collectivité et qu’il dédommagera (4). Or dans notre cas, nous savons comment a été mené l’exploitation des puits de pétrole (5) et nous constatons chaque jour la pollution que causent un certain nombre d’activités et pourquoi leurs auteurs ne sont pas responsabilisés et redevables. Les externalités négatives ne sont pas imputées à leur producteur et la collectivité n’est pas défendue par rapport aux intérêts particuliers.

Ainsi aux Etats-Unis le régime de la propriété privée protège la ressource de son exploitation abusive et l’Etat de droit (le principe pollueur payeur) protège la société des effets externes négatifs (externalités négatives) produites par l’exploitation de la ressource et donc la collectivité, l’intérêt général des intérêts particuliers. Dans notre pays, rappelons que la privatisation du sous-sol, lorsqu’elle fut envisagée au début de la présidence de Bouteflika avec Ghezali, avait entraîné une réaction collective de condamnation. C’est que la propriété privée n’a pas la même légitimité aux Etats-Unis et en Algérie. Alors qu’en Occident elle a été associée à la monarchie de droit divin avant d’être associée au travail, à la propriété bourgeoise, en Algérie elle est associée à la spoliation coloniale et au capitalisme de copinage. Dès l’indépendance, l’autogestion est une réponse des travailleurs à une éventuelle privatisation des domaines coloniaux, elle exprime le refus par la société d’une privatisation de la terre. Les tribus sont trop déstructurées pour pouvoir réclamer la propriété des terres dont elles ont été spoliées. La propriété publique semblait la plus légitime. Elle ne l’est plus aujourd’hui, étant donné la dégradation qui la frappe et la réflexion théorique mondiale sur les biens communs : la propriété étatique n’est plus la seule alternative à la propriété privée (6). Plutôt que de poursuivre dans la politique de privatisation rampante actuelle, à partir d’une propriété publique délégitimée qui ne pourrait échapper à un « capitalisme de copinage », il faudrait que l’Etat reconnaisse aux collectivités locales le droit d’être parties prenantes du processus de privatisation et les accompagne dans le processus de formalisation de la propriété.

Il faut maintenant rappeler les rapports qu’entretiennent les droits de propriété et l’Etat de droit, pour achever la comparaison. L’Etat de droit, on l’a oublié dans les sociétés dont la transition vers l’économie de marché n’est pas assez franche, est essentiellement un état de protection des droits de propriété. Cela semble plus évident quand on se trouve dans une économie du travail. Comme dirait alors Adam Smith et Locke, les droits sont des droits de propriété sur soi, son travail et le produit de son travail. Ainsi donc une clarification des droits de propriété, une institutionnalisation de l’économie de marché, accompagnent la formation de l’Etat de droit. La solution acceptable pour notre société commencerait par reconnaître le droit collectif des populations sur leur territoire sans lequel la propriété privée elle-même manquerait d’assise et souffrirait continuellement de contestations. Cette solution est d’autant plus pertinente, qu’en même temps qu’elle se ressource dans un passé, elle se projette dans un futur où la nation tend à se dissoudre dans un ensemble plus large et le rapport de ses populations tend à se resserrer autour de leur territoire (7).

Notes :

[1] La démarche consensuelle passera-t-elle par In Salah ? https://arezkiderguinidepute.wordpress.com/2015/03/05/la-demarche-consensuelle-passera-t-elle-par-in-salah/

[2] Ce pays soutient l’exploitation du gaz de schiste en Algérie et est devenu indépendant de l’énergie du Moyen-Orient grâce à lui.

[1] Voir la théorie de la propriété et la « tragédie des communs », avec Garett Hardin, Elinor Ostrom, et Robin Hahnel. http://iris-recherche.qc.ca/blogue/quest-ce-que-la-tragedie-des-biens-communs

[3] Le principe pollueur-payeur a été adopté par l’OCDE en 1972, en tant que principe économique visant l’imputation des coûts associés à la lutte contre la pollution. Ce principe est un des principes essentiels qui fondent les politiques environnementales dans les pays développés.

[4] Tout pays a eu à arbitrer entre trois usages de son gaz et de son pétrole : soit l’exportation, la réinjection ou la consommation locale, selon l’économiste et ancien ministre des Finances, Abdellatif Benachenhou qui ne nie pas que l’Algérie ait choisi la voie de l’exportation en vue de maximiser les revenus des hydrocarbures. http://www.maghrebemergent.com/energie/hydrocarbures/45653-surexploitation-de-hassi-r-mel-chakib-khelil-n-a-pas-decide-seul-a-benachenhou-sur-radiom-audio.html

[5] Dans le contexte d’une privatisation contestable, une gestion communautaire des ressources coordonnée par l’Etat est possible et peut être efficace si, selon Elinor Ostrom, elle respecte certaines conditions. Voir la référence de l’article de l’IRIS.

[6] L’attractivité du territoire devient le principal avantage comparatif dans la nouvelle compétition internationale. Perspectives territoriales de l’OCDE, Paris, OCDE, 2001, Chapitre 6. LES POLITIQUES DE DÉVELOPPEMENT SOCIAL, introduction, pp. 207-208

Arezki DERGUINI
Bgayet le 22.03.2015

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