La démarche consensuelle passera-t-elle par In Salah ?

EAU GAZ DE SCHISTE1Ce qui est en question aujourd’hui à In Salah est le type de gouvernance adopté jusqu’ici en Algérie. Car ce n’est pas pour accroître les ressources de la société algérienne que l’on veut explorer et mettre en exploitation le gaz de schiste : nous exportons déjà moins que nous produisons, cela a été relevé par de nombreux experts dont l’ancien ministre des finances Abdellatif Benachenhou récemment. Le pouvoir algérien souhaite au nom d’un intérêt national contestable avoir le droit de décider seul en achetant quelques complicités extérieures et en faisant croire à la société algérienne que le type de gouvernance qui fut le sien jusqu’ici a encore de beaux jours devant lui.

C’est en ce sens que la question du gaz de schiste concerne tous les algériens : à supposer que son exploitation puisse garantir une augmentation des recettes extérieures, la chose étant incertaine du fait de l’état des marchés extérieurs du gaz algérien (1), a-t-on le droit d’imposer à des populations locales directement affectées par un tel projet la décision de le mettre en œuvre ? N’est-ce pas là une dictature de la majorité ? Ou plus précisément une dictature de marchés établis ailleurs, au service d’intérêts occultes ? N’est-ce pas là une raison qui pousse à des ruptures ? La question du gaz de schiste nous interpelle sur la façon de décider de l’intérêt général d’une société et de sa légitimité : faut-il choisir la règle d’une majorité ou la démarche consensuelle ? Selon la première, la société algérienne représentée par sa majorité aurait le droit d’imposer sur les territoires d’une partie d’elle-même, numériquement peu représentatives, une activité qui ne serait pas de l’intérêt de cette partie. Cela équivaudrait à exclure du processus de décision visant à retenir un projet d’utilité générale, une population directement concernée par les effets négatifs (pollutions diverses), beaucoup moins par les effets positifs (revenus et subventions). Les parties prenantes d’une telle décision seront-elles responsables des conséquences de leurs choix ? Devant qui ? A-t-on le droit aujourd’hui de menacer les ressources vitales d’une population pour accroître le bien être matériel temporaire de toute une société sans que cette population n’y consente ? Ne devrait-on pas discuter jusqu’à aplanir les différends, jusqu’à obtenir une répartition acceptable des avantages et des charges ? Autrement comment aboutir à une majorité stable qui ne serait pas que conjoncturelle ? Comment établir un ordre dont la violence ne soit pas le dernier recours ? C’est la manière de décider et d’agréger les volontés collectives qui assure la stabilité d’une société, la non versatilité de sa société politique ; ce ne sont pas les arrangements conjoncturels autour d’intérêts tout aussi conjoncturels qui peuvent assurer la cohésion sociale.

De manière générale on soutient aujourd’hui que l’avantage de la démarche consensuelle est double. D’abord du fait de son caractère créatif : mieux qu’un compromis entre deux positions opposées, elle permet de favoriser l’interaction constructive, l’exploration de solutions inédites. Autrement dit, elle permet d’améliorer la qualité du contenu d’une décision. Ensuite dans l’attitude qu’une telle démarche peut susciter chez ses parties prenantes. Ayant participé activement à cette prise de décision, les participants s’en approprient beaucoup plus aisément le contenu et donc en effectuent plus facilement la mise en œuvre. Une telle démarche améliore donc la qualité d’adhésion des acteurs au résultat de la démarche (2).
A ce double avantage classique que l’on peut observer par exemple dans les sociétés germaniques et scandinaves, il faut signaler d’autres qualités de la démarche consensuelle qui concerne davantage notre passé en même temps que l’évolution actuelle du monde.

Rappelons que ses deux démarches sont avant tout des manières d’arrêter une décision, de mettre un terme à des débats et des discussions (3). Pour la règle numérique (le vote majoritaire) l’arrêt est brutal : en général un délai étant imparti aux discussions, il faut arrêter le processus de délibération et retenir une proposition parmi d’autres concurrentes. Nous avons ici une séparation des temps de l’action et de la décision, comme conséquence de la séparation entre conception et exécution de la société de classes européennes. On pense d’abord, on exécute ensuite, les activités étant non pas seulement séparées mais aussi confiées à deux corps distincts. Dans le système politique de la société démocratique de classes (4), qui reproduit la séparation de la conception et de l’exécution, tout se passe comme si la pensée offrait au milieu social la possibilité de choisir entre différentes options dont l’établissement ne lui est pas revenu, selon ce qui lui conviendrait le mieux. Le vote majoritaire arbitrerait entre des options concurrentes au sein de la pensée dominante, selon les effets perçus et anticipés par le milieu social. Pour la règle consensuelle, la décision est arrêtée quand il y a constat collectif d’une absence d’opposition. Il n’y a pas alors de protestation ni de rejet. Autrement dit quand la discussion s’éteint d’elle-même. Il n’y a pas une compétition d’options comme pour le vote, il y a une itération de propositions jusqu’à ce qu’il n’en subsiste qu’une (5).

Ce que je veux souligner ici, le cœur de la thèse que je veux soutenir, c’est que l’histoire de la règle numérique d’arrêt du processus de décision a plus de lien avec l’histoire de la société de classes qu’avec celle de la société démocratique. Comme thèse secondaire, on peut admettre que la séparation de classe entre conception et exécution qui s’est traduite par une séparation de l’action et de la décision, a été d’une fertilité incroyable au point d’avoir été à l’origine de la supériorité intellectuelle, scientifique et technologique de la société de classes européenne. Elle a permis de porter l’expérimentation à une échelle inconnue jusque là. Sa fertilité cependant s’épuise aujourd’hui devant la mécanisation automatisation de la pensée : les parties prenantes du processus de production ne s’équilibrent plus autour d’une minorité qui pense les options possibles et souhaitables et une majorité qui arbitre entre elles. Les nouvelles révolutions technologiques mettent en cause la pertinence politique de la séparation entre conception et exécution. La pensée désormais et non plus seulement l’exécution, en s’automatisant échappe de plus en plus au travail humain. Dans un monde humain dominé par « la pensée de la pensée » (le travail humain immatériel et l’intelligence artificielle), une partie croissante de l’humanité tend désormais à être exclue du processus de production. Elle perd donc sa qualité de partie prenante.

Si la population d’In Salah ne peut décider de l’exploitation du gaz de schiste ou de ses conditions d’exploitation, de quoi pourrait-elle décider ? Quelle dignité lui accorder ? Les Américains qui veulent apporter leur assistance au pouvoir algérien ont chez eux une dignité de propriétaires en même temps qu’un Etat de droit qui veille à ce que leurs intérêts ne piétinent pas ceux d’autres propriétaires. Soit une redevabilité des comptes (accountability) qui n’existe pas encore chez nous étant donné l’asymétrie de pouvoir entre les autorités et les citoyens.

Il faut admettre que nos sociétés africaines n’ont pu emprunter la voie européenne de la différenciation sociale. Il nous a fallu un demi-siècle d’expérimentation pour nous rendre compte de nos caractères persistants. Nous ne séparons toujours pas de manière formelle les deux temps de la conception et de l’exécution. Nous n’acceptons toujours pas la délégation du pouvoir de penser et de décider pour nous. De telles séparations et délégations pour être efficientes doivent refaire l’unité sociale, autrement elles ne peuvent que bricoler des unités superficielles très exposées aux aléas des ressources. En allant très vite, à partir de telles assertions, qu’il me soit permis d’extrapoler quelque peu : en dehors d’une démarche consensuelle ne serait-ce pas vers une fragmentation du corps social que l’on s’achemine ? Ce n’est pas une unité de pensée indépendante d’une unité d’action qui peut assurer la cohésion sociale. En postulant l’unité de l’action avant celle de la pensée, il est possible de réaliser l’objectif de souveraineté sans sacrifier l’objectif de l’unité nationale. Car ce qu’il faut penser avant tout c’est l’unité de l’action nationale et son orientation.

Pour achever notre réflexion, après avoir relevé l’enracinement social de la démocratie, il faut signaler la contemporanéité de la démarche consensuelle. La démarche consensuelle que l’on croyait réserver aux sociétés traditionnelles africaines touche désormais les processus de décisions des sociétés contemporaines. Si les Etats-nations se sont en général soumis à la règle de la majorité numérique avec une certaine dose de proportionnelle et de démarche sociale consensuelle, cela n’est plus loisible pour l’Europe qui les a vus naître. L’Union européenne, pour ne pas nier le droit des peuples à s’autodéterminer, ne peut décider que de manière consensuelle. On se plaint souvent du coût d’une telle démarche mais on ne songerait pas à s’en dispenser, à moins de renoncer à certaines valeurs ordinales.

Notes :

[1] Le professeur Benachenhou note aussi la différence qu’il y a entre le marché du gaz et du pétrole. Celui du gaz n’est pas unifié. Nos exportations de gaz dépendent de la demande européenne du sud dont l’économie est en crise et non de celle asiatique dynamique. Aussi n’est-il pas sûr que les surcapacités pétrochimiques installées qui pourraient justifier une exploitation du gaz de schiste, ne soit le résultat d’une erreur d’appréciation de l’évolution des marchés qui en conduisent à une nouvelle. Voir http://www.maghrebemergent.com/energie/hydrocarbures/42844-les-installations-de-traitement-du-gaz-largement-sous-exploitees-en-algerie.html

[2] La prise de décision par consensus – pourquoi, comment à quelles conditions Luc VODOZ http://www.dsge-arlon.ulg.ac.be/SEED/images/stories/documents/vodozcrv2.pdf

[3] L’oubli d’une telle fonction des élections est la cause de lourds désagréments dans les sociétés en transition démocratique. Il les confrontent vite à une versatilité de la société en même temps qu’une instabilité de la classe politique.

[4] Nous sommes de l’avis d’Amartya SEN qui considère que la démocratie n’est pas une invention de la société européenne et que ce ne sont pas les institutions modernes qui en traduisent le mieux l’essence. La société européenne a inventé la société démocratique de classes, une société démocratique particulière et non pas la société démocratique tout court.

[5] Comment s’arrêtent les décisions collectives ? Entretien avec Philippe Urfalino. www.laviedesidees.fr/Comment-s-arretent-les-decisions.html .

Arezki DERGUINI
Bgayet le 05.03.2015

Publicités

Une réflexion sur “La démarche consensuelle passera-t-elle par In Salah ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s