Entre le chaos, l’autoritarisme et la démocratie, d’un consensus à un autre.

maitres-du-desordreEntre chaos, autoritarisme et démocratie, on passe du premier état au second grâce à un consensus implicite, du second au troisième grâce à un consensus explicite. C’est qu’entre ordre et désordre, la différence n’est peut être que relative : l’ordre chez l’un fait le désordre chez l’autre, quand celui externe ne pouvant être intériorisé empêche celui interne de se constituer (1). Toute compétition (électorale ou autre) dont les règles, les limites et les fins ne sont pas fixées de manière consensuelle par les parties prenantes conduit à son annulation ou à des résultats inattendus ; celles inclusives dont les fins et les règles sont partagées, produit une société apaisée maîtresse d’elle-même. Voici les termes du débat qui animeront ce texte.

Chaos et compétitions déréglées

Certains craignent pour la paix civile alors que d’autres se soucient de compétitions. Qu’il s’agisse de compétitions économiques ou politiques. Il faut constamment répéter qu’on ne peut faire confiance à une compétition qui ne serait pas sous tendue par un sérieux consensus autour des fins qu’elle vise et des règles qui l’organisent. Et ceci afin qu’elle ne se termine pas avant la fin de la partie. Ces fins et ces règles doivent être établies en connaissance des transformations acceptables par le monde et la société. Ce qui se traduit pour chaque partie prenante par la nécessité de définir clairement ce qu’elle est en mesure d’accepter d’un monde et d’un gouvernement qui lui serait opposé et inversement, ce qu’un monde et une opposition seraient en mesure d’accepter d’elle si elle se trouvait en situation de diriger. De sorte que les compétitions ne puissent pas sortir de leur cadre pacifique. Ce qui suppose, premièrement, une confiance suffisante des parties en elles-mêmes pour que chacune puisse croire que les engagements pris seront tenus et les objectifs réalisés dans une certaine mesure; deuxièmement, ce qui présuppose une confiance suffisante de la société à l’égard du monde et de son élite politique : de sorte que les engagements de l’élite puissent être aussi ceux de la société. Et troisièmement, des accords clairs sur les points de divergence entre les parties prenantes, de sorte qu’il ne puisse pas y avoir de compétition à leur égard et que l’on puisse éviter tout dérapage.

Une compétition sans accord sur ses règles, ses limites et ses buts finit donc par entretenir un chaos quand elle n’est pas annulée. Une telle situation n’est pas isolée en général, mais le rapport de deux situations : celui d’un ordre dominant (celui du monde, d’une révolution technologique) et d’un ordre dominé qui n’arrive pas à intégrer le premier ou a produire un autre ordre interne coopératif. Pour contenir le chaos, un ordre est alors établit de manière extérieure à la société, qui pour cela est dit autoritaire. L’autoritarisme n’est donc pas le caractère interne d’un ordre mais le résultat de l’extériorité de l’ordre par rapport à son objet d’application. Il résulte de l’absence d’intériorisation des normes appliquées.

Autoritarisme et consensus implicite.

Entre les compétitions sous tendues par un consensus il faut maintenant distinguer celles qui le sont par un consensus explicite de celles qui le sont par un consensus implicite. Le consensus sera dit implicite lorsqu’il qu’il ne sera pas fixé dans des règles formelles et n’aura pas l’assentiment de l’ensemble de la société. On peut dire alors que seule une partie de la société fait corps avec les jeux qui sont imposés. Il sera établi au sein de la communauté internationale entre les représentants de « l’ordre international » et ceux de l’ordre national. Rappelons que les règles font toujours état d’un consensus entre les parties prenantes d’un jeu, qu’elles l’aient produit elles-mêmes ou pas. Sans quoi il n’y aurait ni participant, ni compétition. La différence réside dans la définition de ces parties prenantes. Ces règles seront dites autoritaires car n’ayant pas l’assentiment explicite de la société – les parties prenantes des compétitions officielles étant peu représentatives de la société, et les compétitions sociales impliquant le reste de la société ne pouvant être définies, contenues et réglées que de manière externe. Car on ne peut priver la vie sociale de compétitions. A la longue, la tendance sera soit à l’incorporation de ces règles dans le fonctionnement social soit à un cantonnement du désordre social. Autrement dit, les règles imposées accroissent la productivité de l’ordre ou son entropie, selon qu’elles sont incorporées ou non par la société dans son fonctionnement. Dans un cas, un ordre imposé se transforme en ordre interne, transformations non exclues, (ex. du Japon, on peut parler d’un ordre biface), dans l’autre il produit et contient un désordre dans certaines limites (ex. des pays issus de l’ex empire ottoman) qui consomment les forces du champ des compétitions.

Un tel consensus implicite suppose toujours l’inclusion des parties qui font les règles (les vainqueurs et les dominants) et ceux qui les font respecter (le secteur de la sécurité). Il impliquera une partie de l’élite politique et le secteur de la sécurité sur la base d’un certain assentiment implicite de la société (exemple : la préservation du pouvoir d’achat, de la paix civile). Se présente alors une possibilité et une seule : le politique n’étant pas le fait d’un consensus social et politique explicite, n’ayant pu en être le produit et ne disposant pas d’un champ propre de compétition ; étant diffracté, c’est aux forces du secteur de la sécurité qu’il revient d’en être les parties prenantes principales et d’en être les garantes auprès de l’ordre international. L’élite politique dans le cadre d’un consensus politique et social implicite ne peut être que cooptée par le secteur de la sécurité. Elle sera l’agent de l’incorporation des règles dans le fonctionnement de la société ou l’instrument du containment des populations.

Le consensus minimum que tout citoyen est en droit d’attendre des politiciens est celui qui promeut la paix civile. Les compétitions sociales et politiques ne doivent pas conduire au chaos social. Elles doivent être ordonnées de sorte qu’elles puissent être les modes performants de réalisation des objectifs fondamentaux de la société (sécurité sous les différentes formes).

La Tunisie a mis un frein à ses compétitions politiques, comme elle devra mettre un frein à ses différenciations non fonctionnelles pour développer de nouvelles solidarités. Moins de compétitions, plus de solidarités pour ne pas subir trop de dommages avec les mutations qui viennent. Un monde qui s’en va, un autre qui arrive au moment où nous nous trouvons au milieu de celui qui s’en va (croissance de rattrapage). Tout se passe comme si, pour oser une image, il fallait nous préparer à sortir d’un monde où nous venons juste d’entrer.

Le monde a choisi l’option guerrière pour réduire les compétitions sociales et politiques que l’Egypte ne pouvait contenir. La libération de la compétition politique a produit un séisme dans la région, a révélé une société politique instable. L’Arabie saoudite a une réaction violente et rapide. Les frères musulmans ne seraient pas encore suffisamment responsables pour évaluer les conséquences de leur conduite.

Pour le cas de l’Algérie, des élections honnêtes, sans consensus préalable, ne peuvent être le chemin le plus sûr pour établir des institutions légitimes. Les Algériens accepteraient-ils de se prêter à leur jeu, de participer, de contrôler le processus électoral et d’en accepter les résultats ? Cela suppose une certaine détermination unitaire qui leur fait encore largement défaut (2). Le consensus interne qu’elles présupposent est particulièrement difficile dans le contexte mondial actuel : les forces centrifuges sont plus fortes que celles centripètes. Les anciennes puissances industrielles s’efforcent de structurer les marchés du monde pour écouler leurs offres excessives, le monde refuse d’y consentir de manière croissante, ce qui entraîne des guerres là où les oppositions sont les plus fortes. La France souhaite exporter le produit de ses industries d’excellence (le luxe et l’armement), pour ce faire elle produit (ou profite) de la guerre et des inégalités chez les autres pour fabriquer chez elle du pouvoir d’achat, de la paix sociale. Il faut une certaine confiance en soi, une relation apaisée au monde, pour pouvoir obtenir les bons fruits français et non ceux que veulent imposer les grands groupes.

Si le consensus aujourd’hui doit bien avoir un objectif, c’est celui de ne pas retomber dans une nouvelle tragédie sociale. La sécurité sous toutes ses formes ne doit pas être réservée à quelques privilégiés. L’irresponsabilité de la nouvelle décennie ne doit pas succéder à celles des années quatre vingt, quatre vingt dix. Car il n’y a pas de consensus en général, mais un consensus déterminé, étant donné des objectifs particuliers dans une conjoncture particulière. Une bonne prise aujourd’hui décidera d’une meilleure demain ; mais beaucoup craignent de descendre dans l’arène. Le pouvoir actuel s’efforce de réaliser une certaine paix sociale, au travers des seules ressources dont il dispose : son pouvoir d’achat, qui n’est pas issu du travail social, mais de richesses monopolisables dont le monopole ne lui a pas été concédé par la société mais lui est revenu de la puissance coloniale. Un pouvoir d’achat déclinant, menacé. Que propose le politique que le pouvoir actuel ne puisse pas offrir ? Voici la question à laquelle devrait répondre l’opposition dans son ensemble pour que le pouvoir et le monde tendent l’oreille. Car l’opposition démocratique s’illusionne si elle croit que le monde occidental est de son côté. Il la désire à ses côtés, ce qui n’est pas la même chose. Alors l’opposition peut-elle proposer un engagement volontaire de la société, par son travail et ses valeurs ? Dans quelles conditions ? Où est-donc cette élite en mesure de réconcilier la société avec elle-même et avec le monde, de la mettre au travail au service de fins universelles ? Pour que la démocratie puisse voir le jour, il faut que le centre de gravité de la vie sociale et économique se déplace des ressources étatiques aux ressources sociales, privées et collectives (3). Alors la compétition sociale pourra-t-elle se donner d’autres objectifs que la privatisation rampante des ressources publiques. Et cela est aujourd’hui urgent, la discipline militaire ne pallie plus à l’irresponsabilité sociale. S’opposer au développement de telles ressources privées et collectives au moment même où les ressources publiques non renouvelables qui ont pris le pas sur les autres déclinent, c’est se préparer au stade ultime du pillage des ressources publiques (endettement puis aliénation du patrimoine national) (4). Accroitre les ressources matérielles et symboliques de la société, les capacités des individus et des groupes (Amartya SEN), et aider à l’incorporation des règles universelles dans le fonctionnement de la société, tels devraient être les deux objectifs fondamentaux de la classe politique, si elle ne veut pas dépérir et l’Algérie avec elle.

Notes :

[1] Aussi la stratégie du désordre peut-elle être autant l’œuvre d’une nation hostile à un certain consensus dans une nation adverse, que d’un acteur local qui serait en faveur d’un consensus contre un autre.

[2] Ceux qui veulent rendre leur légitimité aux institutions devraient s’interroger sur les conditions réelles de production d’une telle légitimité. Ils ne doivent pas prendre le résultat pour le processus.

[3] Ce que préconisent les institutions internationales mais ce que pervertissent les puissances économiques. Voir sur internet le rapport « La faim un business comme un autre ». Comment la nouvelle alliance du G8 menace la sécurité alimentaire en Afrique. Un rapport publié par le CCFD-Terre Solidaire, Oxfam France et Action contre la Faim.

[4] Voir notre texte « La faillite de l’Etat algérien programmée ». https://arezkiderguinidepute.wordpress.com/2013/04/03/la-faillite-de-letat-algerien-programmee/

Arezki DERGUINI
Bgayet le 20.02.2015

 

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