Donner au travail la règle du mérite ?

Assia Djebbar, l'immortelleJe vois maintenant ce que je pourrai dire pour honorer la mémoire d’Assia Djebbar, notre dame consacrée « immortelle » par l’académie française. Je lui rends hommage comme je pourrai le faire pour le père de Ferhat Abbas qui s’est soumis à « l’école française » pour que son fils puisse s’élever et représenter, à un certain moment, le meilleur de la France et de l’Algérie. Disons qu’elle a ouvert la voie avec d’autres, pour que d’autres encore puissent aboutir. Elle est une passerelle et un parfait produit de l’école française qui n’a accepté et coopté des indigènes qu’un nombre dérisoire de crainte d’instruire outre mesure. Elle est partie prenante du mouvement d’émergence d’une élite algérienne et maghrébine qui aspire à réinscrire la société dans le monde et lui faire prendre une place honorable. J’aime me rappeler qu’elle a enseigné la littérature française aux Etats-Unis avant d’être consacré par l’académie française. Une passerelle car le succès d’une génération ne se mesure qu’au bout de la troisième. Il n’est un héritage, ne se détache vraiment de la première qu’au bout de la troisième. Messali a failli au bout d’une vie, après avoir incarné l’idée d’indépendance par son appartenance à l’émigration et son exposition à l’influence du mouvement révolutionnaire mondial. Le père de Ferhat Abbas a poussé jusqu’à la deuxième. Abbas et son père avaient sous estimé le legs négatif de la colonisation : la concentration de la propriété aux mains de l’Etat, les dispositions de la société et la culture des biens vacants qui allait en résulter. En même temps que la question cruciale de l’armée, charpente de la construction étatique. Propriété coloniale et armée des frontières, deux piliers de la monopolisation du pouvoir et de sa permanence. Bouteflika qui va probablement léguer ce dont il a hérité et s’éteindre sans héritage propre au bout de la génération de novembre et du clan d’Oujda (il faudra attendre pour être catégorique) est resté dans les impasses de Messali et d’Abbas. Le problème de l’armée subsiste, le cadeau empoisonné de la colonisation aussi. Le libéralisme de Bouteflika reste ainsi trop étatiste, il sépare le mouvement économique du mouvement social. Difficile d’éviter le destin de Messali, d’achever le travail du père de F. Abbas, qui a supporté le monde pour que ses descendants puissent le comprendre et y prendre une place honorable. Mais heureusement, il faut l’espérer, les graines que sèment une génération ne poussent pas toujours là où l’on croit les avoir jetées.

Nous disions que nos échecs étaient dus à notre legs colonial concernant la propriété et à notre rapport vis-à-vis du militaire. Les deux se trouvent liés. Le legs de la propriété coloniale empoisonne notre rapport au travail. S’enrichir ou réussir n’est pas synonyme d’étudier et de travailler, pour s’élever à la hauteur du monde et partager ses biens, mais synonyme de s’approprier des biens publics (gelés). La propriété n’est pas une incitation au travail ; le travail n’est pas le moyen de devenir propriétaire d’un travail accumulé par soi, par autrui et la nature; la propriété demeure concentrée et le travail ne règle pas le mérite des individus et des groupes. Le mérite reste celui établi par le combat de libération, le travail ne peut lui disputer l’accès aux richesses nationales qui se trouvent distinctes de lui et de son produit. Dans une société qui ne s’est pas différenciée en guerriers et paysans, qui n’a pas séparé la guerre et le travail hors de l’espace domestique, qui n’a pas réussi ses révolutions agricoles et industrielles, ce n’est pas au travail qu’il revient d’établir la règle du mérite (2). Dans une société qui avait tourné le dos au monde (F. Braudel), qui a ensuite isolé sa compétition de celle du monde, comment une telle séparation aurait-elle pu être produite ? La société algérienne ressemble à une société de guerriers qui refuse de construire ses différentes armées (3). L’expérience industrielle a échoué faute de ne pas avoir compris cette disposition sociale qui postule la manière de faire corps. La société ne peut produire n’importe quelle armée, au sens propre et figuré, par laquelle s’établit et s’incorpore une discipline sociale, se règle des mimétismes. Il faut qu’elle lui convienne, qu’elle fasse corps avec. Qu’elle adopte ses automatismes, ses goûts et ses dégoûts (Bourdieu).

Pour que la société puisse s’accorder avec elle-même et le monde, s’installer dans un équilibre durable, elle doit avoir une vision claire de ce qui fait le mérite social (4), sa hiérarchie. Tant que la société n’établit pas les conditions qui permettent de « rendre au travail ce qui appartient au travail » et favorisent son développement, elle ne pourra substituer d’autres règles à celle établie par le combat de libération national qui est aussi celui de la récupération des richesses nationales. Faudra-t-il attendre de nouveaux combats décisifs pour qu’émerge un peuple et son élite ?

Alors que le travail a été un moyen de domestication de la force (production de la « force de travail » et réduction des opérations à des automatismes et de l’individu à un automate), il devient avec l’intelligence artificielle un moyen de production de la force en même temps qu’il se détache du corps humain. Alors qu’il était devenu un pilier de la société salariale qui avait gagné l’ensemble de la société du monde industriel, les transformations de la société salariale (son rétrécissement) et du travail (automatisation des opérations intellectuelles et mentales) posent le problème de la capacité de ce dernier à faire société. La place du travail se trouve donc déstabilisée dans la société des nouvelles révolutions technologiques. Faut-il un nouveau critère pour apprécier le mérite social ou une autre conception en même temps qu’un autre rapport au travail (5) ? La question est posée.

Assia Djebbar, notre dame consacrée immortelle par la France, a donc « travaillé » dans les conditions que lui a offertes la société indigène, sa famille et le monde. Peut-être ne restera-t-il de son travail qu’un témoignage sur lui-même (6), mais d’autres comme elles pousseront le sillon plus loin et iront à la rencontre de leur peuple. Car l’a-t-elle trouvé ? et combien d’échecs faut-il pour faire un succès ? Combien de perdantes pour une équipe gagnante ? car l’enjeu est de taille, il s’agit de l’élite qui fondera l’école « algérienne » et réconciliera l’homme « algérien » avec lui-même et avec le monde (7). Aussi évitons de jeter l’anathème sur des individus qui ne sont que des passerelles, arrêtons de nous appesantir sur des échecs sans lesquels certains succès auraient été impossibles. Une nation est la rencontre d’un peuple et d’une élite. Et une élite ne sort pas toute armée de l’esprit d’un peuple ou inversement. Ils émergent ensemble l’un à l’autre, ils adviennent pour faire face au monde et s’y représenter. Il s’agit d’une véritable rencontre, d’une fructueuse rencontre. On ne peut savoir d’avance ce qui arrive, nous pouvons juste en supputer les signes et nous disposer à aller à sa rencontre ou à nous en éloigner.

Notes :

[1] Assia Djebbar faisait partie de l’académie française. Ses membres sont dits « immortels ». Elle vient de décéder le 06 février à l’âge de 79 ans. A Dieu nous appartenons, à Dieu nous retournons.

[2] Les grandes tentes sahariennes qui ont séparé la guerre et le travail hors de l’espace domestique, n’ont pas réussi à se soumettre le travail des autres tribus et à réduire leurs activités à celles seules du travail. Les armées (tout court ou industrielles du travail), leurs collectifs, sont façonnées par l’interaction de la société et du développement technologique.

[3] Soit une société sur le modèle européen (Voir Guerriers et paysans de Georges Duby). Comme nous l’avons déjà soutenu dans un article précédent, la guerre est l’activité par laquelle passe le progrès technique. De la sidérurgie aux nouvelles technologies. C’est la diffusion civile qui fera ensuite la part des choses, son économie de marché, d’où elle tiendra son financement et son énergie psychologique.

[4] La débrouillardise (laqfaza) est une mauvaise approximation. Dans une vision claire, il faudrait faire la part de ce qui revient à Dieu (ou aux pauvres pour les non croyants), aux individus et à la société. Mais c’est là un autre sujet.

[5] Dans un article antérieur, nous avons signalé la problématique de Simone Weil, libérer le travail plutôt que celle qui a dominé jusqu’ici, se libérer du travail. La résurgence d’une telle problématique est significative.

[6] Son enseignement est moins connu que sa littérature, peut-être y-a-t-il là, du fait des publics visés, quelque chose dont hériter.

[7] L’algérianité est une saillance, un trait distinctif dans l’humanité passée, présente et future. Elle se confronte à une idée de la francité et de la maghrebicité par exemple. Pour le moment, cette identité est plutôt associée à celle de terrorisme. Mais qui nous dira la fin ?

Arezki DERGUINI
Bgayet le 13.02.2015

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