L’université algérienne, de la massification à la différenciation. A propos de la grève à Béjaia.

CLECe texte est écrit à l’occasion d’une grève à l’université de Bejaia qui dure depuis trois mois. La goutte qui a fait déborder le vase est l’annonce de l’exclusion de trois mille étudiants[1]. Le chiffre a été finalement réduit à ceux de six ou huit cents, c’est ceux là que l’on retrouve dans la presse. Aujourd’hui après une procédure de recours il n’en reste plus que cent quarante sept. Les négociations tourne autour de la question de savoir s’il faut leur accorder une inscription académique où les envoyer s’inscrire dans d’autres universités.

La massification de l’université algérienne s’est effectuée sans que le système politique ait été en mesure de produire un ordre du savoir. Sa gestion n’a donc pu être confiée à la production de savoir. Aussi, c’est un de ses impératifs les plus immédiats qui ont pris le dessus : la gestion de la jeunesse comme milieu ouvert aux influences étrangères. Avec les organisations étudiantes et enseignantes, une politique de cogestion était indiquée.

L’université de masse n’étant pas le milieu par lequel une confrontation positive avec le monde devait être engagée, elle devint globalement un milieu de transition pour une partie de la jeunesse scolarisée, exposée aux influences extérieures parce qu’animée d’ambitions supérieures. L’université est donc d’abord un espace de gestion des aspirations de la jeunesse. Pour éviter qu’un tel espace puisse développer des aspirations trop précises ni excessives et qu’il ne puisse s’en dégager une dynamique qui s’imposerait à tous, une gestion sécuritaire pour contrôler la dynamique du milieu devenait nécessaire.
L’université fut très tôt confrontée à une alternative. Elle avait le choix entre la participation à la construction d’un ordre productif ou être soumise à une gestion sécuritaire de la jeunesse. Elle se soumit au deuxième terme de l’alternative après avoir échoué à suivre la voie du premier. Globalement on peut dire que dans sa volonté de modernisation excessive, l’Algérie a porté au-delà de ses moyens les ambitions de sa modernisation. Finalement, elle a étatisé la formation et l’a coupée, en la détachant, de sa base productive. Une telle disjonction devient évidente lorsque « l’industrialisation par le haut » atteint ses limites. L’université inspirée du modèle français jacobin montre alors sa fermeture vis-à-vis de la société. La formation cesse d’être qualifiante pour ne devenir qu’une course au diplôme. Le diplôme un moyen d’accès aux emplois publics pour les catégories les plus favorisées.
Une telle gestion favorise les stratégies sociales individuelles. Les étudiants issus des milieux sociaux qui dotent leur progéniture d’une stratégie (occupation d’emploi public ou expatriation), une minorité, tire avantage des services sociaux de l’université. Leur milieu prend en charge la seconde partie des coûts de leur stratégie (exemple des cours de soutien au niveau secondaire). La majorité se fie au système éducatif pour réaliser l’objectif de promotion sociale dont il a la charge. Une partie d’entre elle réaliste, se range au parti de la minorité aux calculs stratégiques. Une autre se rebelle, ou prend parti en faveur de cette majorité qui sera la victime de la course aux diplômes. Une autre opportuniste encore saisit cette opportunité de révolte pour occuper des positions et les fructifier.
Je vais donc distinguer parmi les étudiants des catégories, selon l’état de leur stratégie en début de formation, en cours de formation et en fin de formation. Mon critère de distinction est donc stratégique. A chaque étape on peut distinguer deux catégories, selon qu’elles ont ou pas de stratégie. On peut distinguer à l’arrivée à l’université les étudiants selon qu’ils ont ou n’ont pas un objectif personnel (qu’ils partagent avec leur milieu social). Certains se fient à leur milieu d’autres à l’institution universitaire. Ensuite, en cours de parcours, on peut distinguer deux autres parties : une première qui revient de sa confiance, se fixe un objectif personnel extra-universitaire, et une seconde qui reste dans l’insouciance. Et finalement en fin de parcours, on distinguera encore une partie qui se résout à quitter l’université et à affronter le monde du travail un peu à l’aveugle et une autre pas (parfois assez bien attachée par ses qualités personnelles au monde universitaire).

Du point de vue de notre catégorisation stratégique, on comprend que le problème des exclus ait une dimension significative non négligeable : il a trait au rapport entre le monde universitaire et l’univers du travail. Pour les uns, le passage est une affaire aisée et de temps, pour les autres le rapport est moins fluide, plus obscur. C’est parce que certains étudiants ont du mal à trouver place dans le milieu social qu’ils s’attachent au-delà de leurs droits au milieu universitaire. Mais malheureusement c’est pour la même raison que l’institution ne peut pas les garder non plus, car pour ne pas être asphyxiée, elle doit assurer une certaine fluidité entre le milieu familial et le milieu social, même si elle n’est plus beaucoup l’institution de promotion de l’individu social.

Alors que faire ? Je propose comme mesure immédiate qu’il soit permis à la centaine d’étudiants exclus, une inscription académique. Il leur a été permis de s’inscrire plusieurs fois jusque là, que l’administration veuille y mettre un terme cette année, qu’elle soit alors la dernière. La proposition retenue par l’administration aujourd’hui, ne diffère de celle-ci que par son caractère autoritaire, radical et paternaliste : avec l’inscription dans d’autres universités, elle reste souveraine, détache les étudiants de leur milieu et leur permet une prise en charge pédagogique et sociale externe complète. En tous les cas, les deux propositions sont défendables et la communauté universitaire devrait pouvoir se mettre d’accord sur l’une d’entre elles. Une troisième proposition pourrait laisser le choix aux étudiants, bien que l’on puisse deviner leur penchant.
Ceci à court terme. A moyen et long terme, le problème des exclus pose le problème des rebuts, des déperditions du système universitaire. L’université algérienne, héritière de l’école républicaine à la française, ne peut plus assurer la promotion sociale des plus défavorisés. Elle doit avoir pour nouvel objectif l’autopromotion de milieux sociaux. Ce n’est plus à l’université d’assurer la promotion de l’individu d’un milieu à un autre, et à l’Etat d’assurer la promotion de nouveaux milieux, c’est à la société dans son ensemble de prendre en compte ses disparités et les manières de les traiter. L’individu en venant à l’université ne s’intéresse plus à son seul destin, mais à celui du milieu dans lequel il souhaite s’investir, appartenir. L’université publique met à sa disposition les biens publics du savoir. Bien entendu les milieux ne lui sont pas extérieurs, il participe à leur construction. Nous ne sommes donc pas dans une reproduction de l’identique. Des individus se projettent d’un milieu à un autre dans lequel ils transforment l’ancien dans le nouveau. Dans notre cas, des villageois construisent une région et reconstruisent leur village. Région qu’ils projettent dans un monde où ils occupent une place, avec d’autres.

Je soumets ce texte que j’espère améliorer en cours de discussion. Et j’espère qu’il participera de la construction d’un consensus au sein de la communauté.

[1] Plateforme de revendications de la Coordination Locale des Etudiants de Bejaia : 1- Réintégration des exclus. – Réorientation des étudiants en situation d’échec pédagogique. 2- Accès en Master sans conditions. – Respect des choix d’orientation. 3- Amélioration des conditions socio-pédagogiques … voir la page facebook de la coordination https://www.facebook.com/pages/CLE-bejaia-20142015/353283964832715?fref=ts

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s