De la crise économique à la crise de la nation Ou de la difficulté de faire société

crise économique crise de la nation

La troisième révolution technologique et la compétition internationale, à l’origine de la crise économique (1), mettent à l’épreuve la relation entre l’économie de marché et la forme de société que les premières révolutions industrielles avaient contribué à mettre en place. Le libéralisme anglo-saxon, puis les nations européennes chacune à sa manière, se sont construites sur l’identité nationale de l’industrie et du marché. C’est la lutte de ces marchés nationaux pour le partage du monde qui a conduit aux colonialismes, aux guerres mondiales et aux guerres de libération. Les nouvelles nations qui ont parfois gagné leur existence par des guerres, ont voulu construire de manière autoritaire une telle identité pour leur développement, la démocratie apparaissant comme un leurre, un luxe ou un produit spécifique de la société de classes européenne. Le but, la voie étant connus, le débat devenait inutile. Aujourd’hui, l’adéquation marché et société dans la forme nationale est à l’épreuve : le marché se globalise, la marchandisation de la vie s’approfondit et la société nationale se désagrège. Des formes nationales entrent en décomposition. De manière accélérée dans les sociétés qui ne sont pas parvenues à construire une telle identité, d’une façon plus lente et plus longue dans les autres. Si on met de côté la question de leur capacité d’adaptation face aux mutations en cours (2), les sociétés européennes s’orientent vers une administration européenne du marché globalisé et une organisation locale des marchés non globalisés (3). Le tout supposant une autre structuration sociale : des populations locales et une classe moyenne européenne (4). La frontière entre les marchés n’est plus entre ceux nationaux et ceux globalisés, mais entre des marchés locaux et des marchés globalisés. L’Etat lui-même doit se mettre au niveau de la nouvelle économie marchande globalisée pour pouvoir continuer de jouer son rôle régulateur. La frontière entre ces marchés étant établie par les comportements de « prosommateurs » (producteurs et consommateurs) qui pour construire un espace social d’où ils ne seraient pas exclus, reviennent sur la division marchande production/consommation (5). Un retour à « l’autoconsommation » (on dit aujourd’hui l’autoproduction) comme avant que ne se généralise le salariat fordiste, après que l’on soit revenu du fordisme et du keynésianisme qui avaient donné l’illusion que l’économie de marché nationale pouvait être une économie de plein emploi. Bref, une restructuration sociale en même temps qu’une réorganisation de l’économie et de ses deux étages inférieurs (6): une vie sociale et matérielle s’incorporant les progrès de l’étage supérieur marchand, soustraite à la libre compétition et soumise à certains objectifs sociaux (que l’on dit déjà sociale et solidaire), s’élargissant de plus en plus ; une autre marchande, ouverte à la concurrence, se contractant avec l’extension de la nouvelle révolution technologique et une autre capitaliste d’Etat ou monopolistique, s’efforçant de profiter du mouvement d’ensemble et de le piloter. Dans la mesure où l’économie de marché n’a plus vocation à recouvrir toute la vie matérielle et donc le rez-de-chaussée de la vie matérielle, se pose le problème du destin des ressources non marchandes, du rapport des populations locales à de telles ressources et à leur territoire. On aperçoit une telle perspective dans divers exemples actuels. Celui de l’appropriation des terres des pays pauvres par les entreprises multinationales, qui met en crise les conditions d’existence de ces populations ; celui des grands projets publics qui exproprient des populations locales pour les laisser sans ressources.

Devant l’impuissance de l’Etat national face aux marchés globalisés et l’impossibilité de construire une politique de plein emploi sur une base nationale, devant la croissance des inégalités, le problème de la cohésion sociale se pose donc en de nouveaux termes. L’insécurité économique sape les prétentions de la solidarité nationale marchande. L’individualisme et son vecteur d’expansion, le consumérisme, ne peuvent plus être portés par l’interdépendance marchande (7). La solidarité ne peut plus être entièrement contenue dans la sphère économique marchande. Cette crise des anciennes nations qui accompagne le mouvement de restructuration sociale porté par la globalisation économique se manifeste donc d’abord comme une décomposition de l’ancienne société et de ses formes de solidarité. Il faut bien voir que sans une vision correcte de la société à venir, le développement de dispositions sociales adéquates pour aller vers sa rencontre, il n’est pas possible de prévoir jusqu’où la décomposition sociale peut s’étendre et être supportée (8). Le refus d’une certaine restructuration de la société et de l’économie, dictée par les nouvelles conditions de production, ne peut qu’accroître l’entropie sociale.

Pour les « Etats-nations émergents », la difficulté de faire société se trouve redoublée. La nouvelle prolonge une difficulté ancienne de produire la société. Après avoir échoué dans leur tentative de construction étatiste autoritaire, sur le modèle laïc français de la modernisation (9), après avoir éprouvé le faux raccourci socialiste, ils continuent de faire avec la difficulté de poser une clôture. Car la production étatique de la société selon le modèle français consiste précisément à poser cette clôture de sorte à ce qu’elle puisse être incorporée par la société. L’échec réside dans le fait que la société n’ait pas pu s’incorporer une telle clôture pour réguler ses flux avec le reste du monde, l’Etat en ayant indéfiniment conservé la gestion. La totale dépendance économique vis-à-vis de l’extérieur en est l’expression. C’est ainsi qu’il faut comprendre le refus des « sociétés émergentes » musulmanes de discuter de leur religion qui prescrit par exemple la punition de mort pour l’apostasie, c’est aussi ainsi qu’il faut comprendre pourquoi le modèle étatiste français de la laïcité, l’ait emporté sur le modèle anglo-saxon de la sécularisation dans les « sociétés émergentes » en crise. En voulant poser elles-mêmes leur clôture, être maîtresse de la dialectique ouverture/fermeture, à la manière de la construction française de la société, elles se placent dans la conjoncture postcoloniale, sciemment (la théorie de la déconnexion) ou pas, en dehors du monde et paradoxalement dans une dépendance absolue vis-à-vis de celui-ci. Plutôt que de poursuivre la voie d’un approfondissement de l’interdépendance, à l’exemple de la Chine, on a suivi celui de la Russie et on s’en est écartée. Pour avoir refusé de soumettre la définition de la clôture à une composition internationale de crainte de se désavouer aux yeux de son opinion comme de celle française, le problème s’aggrave donc. L’erreur tient donc dans ce refus d’effectuer la clôture AVEC le monde. Construire cette clôture avec le monde ne signifie pas se soumettre au monde, mais se donner les bases stables de son affranchissement, de son autonomie. On pourra toujours rétorquer que le cas de l’Allemagne, du Japon et de la Corée du sud sont socialement particuliers. Il n’en reste pas moins qu’en minorant le politico-militaire, la société est mise au défi de construire autrement, soit économiquement et socialement et non pas étatiquement sa clôture. L’exemple des pays alliés aux puissances victorieuses occidentales ou de ceux ayant du accepter une constitution étrangère à la suite d’une défaite militaire en est une bonne preuve. Si pour les nations européennes le cadre du développement est là, l’exemple américain aussi, pour les nouvelles nations, il n’en est pas de même. Si pour les premières, le problème est la difficulté de s’américaniser (plutôt que de s’islamiser), d’habiter démocratiquement le nouveau cadre et pour ce faire, d’adopter de nouvelles habitudes plus appropriés aux espaces locaux et globaux, pour les dernières le problème est de définir le cadre ET la société. La question restant toutefois la même dans les deux cas, comment faire société demain avec les divers matériaux disponibles pour tous et chacun. Ainsi faut-il comprendre la surpolitisation de la question religieuse. La clôture économique n’étant pas là, contrairement aux puissances économiques, la clôture étatique du fait de l’effondrement des ressources publiques, sur quelle base construire la puissance ou la survie ? Comment se soustraire aux tendances centrifuges et aux forces de décomposition, qu’agitent la compétition internationale, sans recourir à des politiques de survie et à des solidarités de substitution ? That’s the question.

Arezki DERGUINI
Bgayet le 20.01.2015

NOTES :

[1] Une illustration de cette thèse : la crise ne frappe pas les Etats-Unis de la même manière qu’elle frappe l’Europe, parce que ce sont les premiers qui orchestre la compétition internationale. Lorsqu’ils ne pourront plus en donner la mesure, ils devront la subir comme il l’a faisait subir aux autres dans le passé. Une telle éventualité reste cependant fort éloignée. La victime prochaine d’une telle compétition pourrait être la Russie qui rêve de redevenir une puissance en luttant contre son démembrement.

[2] Le vieillissement de la population est un sérieux handicap et le poids des « traditions » peut le devenir.

[3] On peut prévoir que la Grèce ne sortira pas de l’euro, mais qu’elle ne pourra pas non plus bénéficier de ses crédits, avant que la frontière entre productions locales et production internationalisée ne soit établie. Il faut arrêter de réifier le marché, il n’a d’existence autonome que parce qu’elle lui a été concédé par la société et la science économique dans le cadre de l’Etat nation. La problématique émergente du consommateur citoyen pointe la recherche d’une nouvelle construction.

[4] La crise sociale touche la classe moyenne : une partie doit se « globaliser » et une autre se « localiser ».

[5] On ne produit plus simplement pour autrui mais pour soi, aussi se charge-t-on de la définition des préférences collectives et donc de l’agrégation des préférences individuelles naguère abandonnée à la gestion de la main invisible.

[7] Durkheim croyait qu’il fallait davantage qu’une interdépendance marchande pour tenir la solidarité sociale. Il craignait que l’individualisme la mette en question. En vérité ce n’est pas l’individualisme qui met en crise la solidarité, c’est l’incapacité de l’Etat à étendre l’interdépendance marchande à l’ensemble de la société, c’est l’impossibilité de généraliser un certain processus d’abstraction et d’individualisation des formes de vie qui met en crise la société, c’est une rupture dans ce processus qui l’oblige à reléguer la population la plus vulnérable dans des ghettos.

[8] Le scénario imaginé pour la France, par un de ses écrivains vedettes, Michel Houellebecq, dans son roman Soumission, est significatif de l’état d’esprit de la société française et de son imaginaire. Face à la décomposition sociale et à la régression qui la menacent, la France choisit la soumission et adopte pour ce faire la religion qu’elle avait coutume de condamner pour ses archaïsmes.

[9] Qui soumet le facteur religieux à la subordination du politique, comme on l’a observé lors des périodes coloniale et postcoloniale en Algérie.

Arezki DERGUINI
Bgayet le 19.01.2015

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