France-Algérie, l’amorce d’un nouveau tournant ?

sellal hollandeQue me soit pardonnée l’impertinence que peut avoir cette réflexion auprès des experts es relations françaises. Mais il ne sera pour moi, ici, qu’une façon de fixer mon radar, son état d’information et d’analyse. Comme citoyens nous devons nous inscrire dans une stratégie de développement, ne serait-ce qu’une perspective d’avenir, sans quoi il faudrait naviguer à vue. Il y a longtemps que je milite pour une meilleure insertion de la société algérienne dans le monde, ce qui signifie une certaine dialectique de l’ouverture et de la fermeture : la société doit investir le monde pour pouvoir se l’incorporer et inversement. De crainte qu’elle ne puisse se reconstituer (?) la société a trop longtemps été interdite d’interaction avec le monde (1). Il en a résulté une société simple consommatrice, improductrice de biens et de valeurs. Depuis l’investissement de masse réalisé dans l’éducation, il devrait pouvoir en être autrement.

La visite du premier ministre algérien en France pour coprésider le 2e Comité intergouvernemental de haut niveau franco-algérien et qui a été accompagné par tout un panel de ministres et de chefs d’entreprise, les avancées de la coopération militaire franco-algérienne suite à la situation en Lybie et au Mali ainsi que les avanies qui frappe la coopération militaire algéro-russe (2), pour ne prendre en considération que ce qui nous touche de près (3), tout cela nous conduit à nous interroger sur la nouvelle situation géostratégique dans laquelle nous nous trouvons pris. Ainsi au plan de la sécurité globale, peut-on se demander s’il vaut mieux être dans le même camp que celui de la France ou dans deux camps opposés, étant donné le nouveau contexte sécuritaire international ? Peut-on refuser à l’Europe de travailler à sa sécurité, nous qui avons toujours soutenu que le terrorisme n’était pas une affaire nationale ? Et de ce fait, au plan militaire, comme redouté par l’officier et politiste Adimi (4), le moment est-il venu de troquer la coopération militaire russe contre celle européenne (atlantiste ?) et française ?

Ceux qui soulignent le côté asymétrique du « marché » franco-algérien pour s’opposer à la liberté d’échanger doivent se rappeler que c’est cette asymétrie qu’il s’agit de transformer et non d’éluder. Et pour la transformer, il faut s’inscrire dans ce qui la détermine. En refusant de nous insérer dans le système international nous ne faisons que renforcer notre marginalisation et non l’amélioration de notre position dans le champ mondial. Il y a des façons de transformer une asymétrie de positions et ce n’est pas en la refusant que l’on y parvient mais en l’acceptant d’abord pour la transformer ensuite. Dans la stratégie de remontée de filières on ne procède pas autrement. La France travaille aussi pour l’amélioration (ou la non dégradation) de sa position dans le monde, que nous puissions le faire avec elle mais pas contre elle, est de la plus grande importance pour elle. Il nous faut partager, non pas gagner et faire perdre.

Pour un pays comme l’Algérie le rapport de forces qui détermine la configuration du pouvoir et sa dynamique est largement excentré. Si « la démocratie est l’œuvre d’un peuple et non pas le fruit d’une recommandation ou d’une obligation imposée par les puissances étrangères », « un peuple dont la nourriture dépend essentiellement du prix d’un seul et unique produit n’est ni libre ni souverain. » (5) On peut soutenir sans crainte de se tromper qu’il ne peut être envisagé de démocratie en Algérie sans le consentement de la France. C’est la seule façon de réduire l’adversité intérieure. L’Algérie dépend largement de facteurs externes, tant pour sa sécurité alimentaire que militaire. La nouvelle situation à ses frontières l’interpelle quant à sa coopération militaire. Et des changements dans un tel domaine ne peuvent pas rester sans effets quant aux autres. Elle a longtemps protégé son peuple du monde extérieur, elle est obligé aujourd’hui d’accompagner son insertion dans le monde à moins de le marginaliser davantage. La société précoloniale tournait le dos au monde, elle s’est faite colonisée. La société postcoloniale avait choisi la déconnexion socialiste elle s’est enfoncée dans la dépendance. Il ressort de son expérience comparée à celle de la Chine, qu’elle a fait une mauvaise protection de son peuple. Elle l’a conservé dans un état d’adolescent. Elle ne l’a pas accompagné dans son entrée dans le monde adulte, celui de la mondialisation de la production. Elle doit aujourd’hui compter sur sa diaspora pour s’incorporer le monde si elle le voulait.
Quant à l’intérêt de la France à propos d’une démocratie en Algérie, il faut répéter que l’intérêt de la France est de conserver ou d’améliorer sa position dans le monde, comme tout un chacun. Le problème est de savoir avec qui elle le fera, au détriment de qui et de quelle manière ? Comme pour tout un chacun. Le tout est de savoir si nous nous installons dans un jeu à somme nulle ou pas, si un partenariat gagnant-gagnant est possible et lequel (6). Etant donné le niveau et la qualité de la formation de masse de la société algérienne, le niveau et la diversité de ses besoins, une coopération fructueuse a de larges perspectives à condition qu’elle ne soit pas enfermée dans un cadre étatique. Il faut transformer une faiblesse en force : la démocratisation de la formation qui a empêché la formation d’une élite de classe doit pouvoir constituer un sol fertile à une coopération de masse.

Ce qui peut opposer l’Algérie et la France, c’est le désir de statu quo de la part de l’ancienne puissance coloniale et le désir de monopolisation des marchés nationaux par les élites dirigeantes. Préconiser un partenariat gagnant-gagnant est à la mode. Reconnaître les algériens dans les faits comme des partenaires et non des indigènes subalternes serait pour les élites une révolution culturelle . Un tel obstacle culturel constitue la principale entrave au développement d’une coopération à grande échelle. L’Algérie et la France peuvent écrire une autre histoire, non pas en falsifiant l’ancienne mais en écrivant une nouvelle. Du côté économique et politique nous sommes incontestablement du côté des émergents : le monde ne peut plus être ce qu’il était du point de vue de l’inégalité des nations. Etant donné le fait que la nouvelle compétition technologique porte en elle-même une forte redistribution des atouts internationaux, la France et l’Algérie sont libres de voir ou ne pas voir que le statu quo les dessert.

Mais il y a fort à craindre que cela ne soit là qu’un nouveau coup de bluff des élites, pour faire espérer et s’attirer de nouveaux supporters. Car les équipes sont-elles en mesure de gagner ? Sans réformes structurelles (restructuration de la propriété, réforme des transferts sociaux) pour l’Algérie, sans révolution culturelle pour la France, cela paraît invraisemblable. Sans la « bienveillance » de la France, devant la résistance sociale, de telles réformes, seraient aussi impossibles. La France peut elle accepter que nous puissions occuper une autre place dans ses relations ? L’Algérie peut-elle avoir suffisamment confiance en elle pour accueillir le monde sans craindre de se faire coloniser ?

Conclusion, nous n’avons pas le choix et l’issue n’est pas donnée d’avance. Nous ne pouvons construire notre sécurité avec l’appui de la Russie devenue trop distante. La relation physique ne peut que continuer à se distendre. La convergence avec le monde émergent, stratégique, ne peut être immédiate. La géographie s’y oppose. Nous devons construire notre sécurité avec l’Europe, nos deux sécurités ne pouvant plus être dissociées, proximités physique et sociale obligent. La relation d’indépendance ne peut plus se vivre que dans l’interdépendance. L’exemple chinois doit être la référence : produire pour autrui avant de produire pour soi-même. Seule façon de progresser dans la division internationale du travail et de pouvoir agir sur elle. Se sécuriser dans la relation avec autrui et non en rejetant cette relation. Pour être indépendant aujourd’hui, il faut accroître son poids dans les interdépendances mondiales. La fragilité de la position de notre pays dans le monde n’est pas une excuse pour ignorer le monde tel qu’il est, elle ne nous épargnera pas l’obligation de prendre notre place dans le monde avec cette position si on ne veut pas qu’elle s’aggrave. Il y a probablement au cœur de notre faiblesse, une force que l’on a appris à ignorer.

Notes :

[1] Nous avons pris un mauvais tournant quand l’émigration a cessé d’être une force de production, quand nous avons séparé les deux mondes au lieu de transformé leurs interactions.

[2] Voir les récents écrits de Salima Tlemcani dans El Watan.

[3] Il faudrait prendre aussi en considération la situation au Proche-Orient (Iran et Palestine).

[4] Ahmed Adimi, docteur en sciences politiques et colonel en retraite in SELLAL A PARIS, les vraies  raisons d’une visite. http://www.lesoirdalgerie.com/articles/2014/12/02/article.php?sid=171646&cid=2

[5] Ibid

[6] Sur la question du partenariat, de la délocalisation et de la coproduction, on se référera utilement aux travaux du professeur El Mouhoub Mouhoud. On trouvera de lui de nombreuses vidéos sur Internet dont celle de l’association algérienne CARE. http://care-dz.org/co-localisation-et-substitution-des-importations-realite-algerienne/

Arezki DERGUINI
Bgayet le 05.12.2014

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