Transition, élections et dissensus économique

thDans la plateforme de la CNLTD on peut lire que la « crise politique, économique et sociale est le résultat de la confiscation de la volonté populaire et du droit du peuple algérien d’exercer sa souveraineté en toute liberté à travers des institutions réellement représentatives.» (1) Or on ne confisque pas une volonté, comme on confisque un objet. Elle ne se laisse pas détacher d’un être comme une chose d’une autre. Un individu ne se laisse déposséder de sa volonté que s’il accepte de s’en démettre lui-même. Par la contrainte : il suffit de rappeler la subsistance de cette force morale, de cette liberté intérieure chère à Mandela (2) et au réformateur chrétien Martin Luther. Avec le consentement des dépossédés : en donnant pour exemple l’association des régimes politique de la démocratie représentative et économique du fordisme qui font, avec l’échec du socialisme, comme renoncer à la classe ouvrière d’avoir une volonté propre (3). Ou du cas algérien qui associe régime politique autoritaire et large politique de transferts sociaux. Ainsi la volonté populaire connait des états multiples, les uns qui peuvent la mettre nettement en relief, les autres qui peuvent la résorber complètement. Et, il ne faut pas croire qu’il est aisé pour la société de choisir entre être ou ne pas être, bien-être réel ou illusoire, indépendance ou affirmation de soi. Le peuple peut, à certains de ses moments, aimer l’opium. Ou tout simplement la facilité. N’était-ce l’association de l’économie et de la compétition, tout serait réduit à la logique du moindre effort. Et la division du travail ne serait pas ce qu’elle est.
Dans le paragraphe cité à l’entrée du texte, la crise est indistincte : tout à la fois économique, sociale et politique. Mais les deux premiers aspects finissent par disparaître. L’approche est politiste pour l’essentiel. Il n’est pas fait cas du consensus économique et social entre le pouvoir et la population qui est à la base de la légitimité du politique. Ceux qui préconisent des élections présidentielles avant la construction d’un nouveau consensus national en oublie que c’est la crise économique qui va mettre en cause la légitimité des institutions, non pas la fraude dans les élections pour le reste peu contestée par la société, ni la « vacance d’un pouvoir » qui peut fonctionner sur un « mode automatique ». Ce qui met en crise les institutions, c’est la disparition de leur justification. Aussi la fin de la crise du régime politique ne mettra pas fin à la crise du consensus économique, autour de laquelle tourne la majeure partie des luttes sociales. Toutes les luttes sociales, dont les médias rendent largement compte, expriment une entrée en crise du consensus économique à la base de la légitimité du régime politique. Les partisans de la conquête du pouvoir aujourd’hui sont-ils conscients que certains d’entre eux risquent d’être les dindons de la farce de la période de transition ? Et que leur prise de conscience tardive et le ressentiment qui peut l’accompagner, compliqueront plus qu’ils ne simplifieront la période de transition ?

Je soutiens donc ici l’hypothèse selon laquelle la société peut trouver avantage à ne pas avoir de volonté propre, tout comme l’individu qui peut choisir de se couler dans un mouvement plutôt que de se mettre en relief. Indistinction contre distinction. C’est peut être même ce qu’elle attend de l’élite et ce par quoi elle s’en différencie. Elle accepterait une certaine différenciation (certaines élites), que dans la mesure où elle serait nécessaire à la préservation de sa relative indifférenciation. On pourrait ajouter que ses états pourraient parcourir tout un spectre que graduerait la passion ou l’indifférence qui pourraient l’animer à l’égard de l’égalité.
Il est vrai que dans le passé, le vouloir du peuple pouvait s’identifier avec le vouloir de ses dirigeants. C’était nettement le cas à l’indépendance, lorsque le peuple sortit et cria « sept ans (de guerre) ça suffit !». Ses besoins étaient tellement grands, les divisions de la société tellement craintes, l’analphabétisme tellement répandu que le peuple s’en remit aux vainqueurs de la lutte fratricide qui suivit la guerre de libération. Cela est encore vrai pour une partie non négligeable de la population. La crise de légitimité n’existe pas pour tout le monde et ce encore moins pour l’étranger qui redoute l’avenir. Mais la solidarité entre les générations risque d’être soumise bientôt à rude épreuve si les nouvelles générations ne trouvent pas rapidement leur direction.

Dans cette seconde et présente partie de mon texte, je vais illustrer le fait que la confiscation par certaines forces de certains droits va parfois, sinon souvent, avec un certain renoncement à ces droits de la part de leurs propriétaires. Il faut que la société consente à une certaine égalité, une certaine unité pour que la société puisse se dire démocratique, faire de son régime politique un régime réellement démocratique.
Je vais prendre ici un exemple concret qu’agite souvent la presse nationale : la contestation des listes d’attribution de logements sociaux. Le raisonnement est le suivant : c’est parce que les candidats au logement social se démettent de la confection d’une telle liste au profit de l’administration, que celle-ci exerce un pouvoir discrétionnaire. Et l’administration use d’un tel pouvoir parce que certains candidats comptent sur sa partialité, sa bienveillance à leur égard. C’est donc la division des candidats, leur désaccord ou leur désintérêt quant à la liste de bénéficiaires, leur refus de s’en remettre à un juge impartial et la recherche des faveurs de l’administration, soit les restes d’une mentalité de colonisé, qui fondent la « confiscation » de la propriété de certains d’entre eux et l’attribution de leurs droits à de non « ayants-droit ». Ce sont ainsi les intérêts présents autour de la table de négociation distraite de l’attention des ayants droit qui décident de la liste des attributaires. Les absents, c’est bien connu, ont toujours tort. Les candidats sont dispersés pour ne pas confectionner de liste afin qu’un groupe plus restreint puisse s’en charger. Et ceux qui acceptent de se disperser finiront par accepter de renoncer à leurs droits. Ainsi les intérêts non représentés ne sont-ils pas pris en compte. Des droits sont confisqués parce que les intérêts de non propriétaires s’imposent à ceux d’ayants droit qui n’ont pas pu être défendus. Sans liberté d’association les ayants droit ordinaires ne peuvent empêcher leurs droits d’être troqués par l’administration sur un « marché parallèle » à de non propriétaires aux offres pressantes.

Selon les offres politiques, nous avons donc aujourd’hui le choix entre aller à des élections présidentielles anticipées ou aller à une conférence du consensus. La solution pourrait se trouver entre les deux. Nous avons déjà soutenu ailleurs qu’aller aux élections avant de construire un consensus, c’était comme mettre la charrue avant les bœufs (4). Il est douteux que les élections puissent donner aux représentants une légitimité incontestable, ni accorder les citoyens avec eux-mêmes pour garantir la stabilité sociale nécessaire. La légitimité que peuvent procurer les élections est atteinte par la faible participation des citoyens et le peu de crédit de la classe politique. Pour les uns, il peut même être soutenu que les élections vont être le meilleur moyen de consacrer les divisions de la société et d’engager celle-ci dans une nouvelle confrontation qu’ils croient favorable.
Mais il faut ajouter que construire un consensus au préalable, est un peu une vue de l’esprit. La plateforme de Mazafran prétend jouer ce rôle. La CNLTD a maintenant son consensus qu’elle compte faire partager avec la société. Il est douteux qu’une plateforme fabriquée par une opposition même dite démocratique puisse se transformer en consensus social. Les citoyens ne peuvent prévoir très en avant ce qu’ils pourraient souhaiter dans de nouvelles circonstances, ni pourquoi ils pourraient s’engager et se désengager à plus ou moins brève échéance. Ce sur quoi on peut et on devrait s’entendre ce sont des procédures de règlement des conflits. Nous avons pris l’exemple de l’attribution des logements sociaux, on peut en citer d’autres. Le consensus doit se construire pas à pas, entre la société, la société politique et le pouvoir (militaire). Il ne faut pas séparer le consensus de sa mise en œuvre. Voici où réside la condition du succès.

Notes :

[1] Benflis parle ailleurs de crise de régime politique : « Nous avons donc aujourd’hui dans notre pays une crise constitutionnelle liée à la vacance du pouvoir, une crise institutionnelle puisque les institutions n’assument plus leurs prérogatives normalement et une crise de légitimité de ces institutions. C’est ce qu’en tant que juriste et qu’homme politique j’appelle une crise de régime.

Ce type de crise ne se résout que d’une seule façon partout dans le monde : le retour aux urnes et au suffrage populaire. … ». http://www.lematindz.net/news/15694-laide-memoire-quali-benflis-a-remis-a-la-delegation-europeenne.html

Il oublie d’ajouter en système démocratique. Cette omission récurrente chez une certaine opposition ne peut pas être sans conséquence.

[2]«En prison, Mandela avait cultivé une extraordinaire liberté intérieure»

http://www.liberation.fr/monde/2013/12/06/en-prison-mandela-avait-cultive-une-extraordinaire-liberte-interieure_964620

[3] La quasi-disparition des partis communistes peut en être donnée pour preuve.

[4] https://arezkiderguinidepute.wordpress.com/2014/03/23/ne-pas-mettre-la-charrue-avant-les-boeufs/

Arezki DERGUINI
Bgayet le 22.11.2014

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