Plateforme ou feuille blanche ?

plateforme ou feuille blanche« Avant d’en arriver à l’idée de consensus il faut d’abord mettre au clair ce que l’on veut soi-même, agir sur le terrain, mobiliser les forces qui veulent le changement, encourager toutes les associations qui permettent de peser demain dans le combat pour les droits individuels et collectifs des citoyens. C’est dans ces luttes que se dégageront les projets et les acteurs pour mener une transition démocratique ».
C’est par l’examen de ce fragment de texte, autour de cette harangue par laquelle s’achevait l’entretien qu’avait accordé AbdelMadjid Bencheikh à Libre Algérie le 02 juin 2014 (1), que je souhaiterai engager ma réflexion. Et c’est de la séparation des mots et des choses (politiques) qu’il sera question. Trop de mots dans le discours politique sont devenues des « mots sans choses » (2) qui abusent d’une autorité acquise. Le discours se transforme en rhétorique. Il ne met plus en rapport deux expériences concrètes, un savoir et une expérience, mais des affects.

La dernière phrase du professeur Benchikh, remarquable, ne sépare pas les projets et les acteurs des luttes. Il n’y a pas séparation des mots et de l’expérience vécue, de ceux qui pensent, expérimentent et de ceux qui agissent, exécutent. Il y a là, la condition de la maîtrise par les acteurs de leurs activités, la condition de la confrontation de leurs désirs avec eux-mêmes, leurs semblables et le réel. Il y a là le pré-requis de l’auto-réforme sociale. Mais quand il est question de luttes, dans la deuxième partie du paragraphe, y-a-t-il un attachement dogmatique ou théorique préalable (la lutte de classes moteur de l’histoire par exemple) ou s’agit-il de luttes concrètes ? Si ces luttes, un type d’actions, ne sont pas associées a priori à un type d’acteurs (la classe ouvrière par exemple) mais se définissent en même temps qu’elles, on se retrouverait dans le deuxième cas. Mais alors, s’il s’agit de luttes concrètes sans distinction à priori, à quelles luttes fait-on allusion dans le contexte politique présent ? Le mot luttes serait-il « un mot sans chose » pour paraphraser l’anthropologue précité ? Un mot dont seul l’effet d’autorité aurait de l’importance ? Dont seul l’effet magique aurait été conservé ? A mes premières lectures, ce fut ce sentiment qui me gagna : de par mon ancien attachement idéologique, le mot et le principe avaient mon adhésion. Ils me laissaient cependant sur ma faim : quelles luttes ? J’apportais une réponse automatique pour écarter un ancien réflexe : les luttes ordinaires bien sûr. Mais mon insatisfaction persistait : les luttes ordinaires étaient insipides. Après avoir écarté celles que je ne voulais pas reconnaître, elles se trouvaient détachées de tout contexte. Jusqu’à ce qu’elles prennent plus de couleurs. Ce qui advint lorsque je les pris comme elles venaient en les établissant dans la bonne perspective. Telle m’apparaissait alors la fonction politique : mettre en marche la société dans une certaine direction, donner aux luttes une rationalité collective. Mettre en marche les plus démunis, les porteurs de la généralité du droit, les faire représenter leurs intérêts collectifs et les engager à composer l’intérêt général. C’est là qu’est la dispute politique : dans quel sens, les gens se battent pour leurs droits ? Dans quel sens se font représenter certains intérêts : de sorte à composer un droit des gens ou des privilèges ? Si c’est dans un même jet, une même phrase que se donnent le verbe (l’action, la lutte), le su-jet (les acteurs) et le pro-jet (ce vers quoi ils tendent ; le monde qu’ils projettent, dans lequel ils s’inscrivent), c’est dans leur séparation que réside l’aliénation, leur unité dynamique que se trouve l’approfondissement démocratique.
Partir de soi, agir sur le terrain dit le professeur. De soi aux autres, au terrain, il y a la communication, la politique. Dans le discours politique où pullulent « les mots sans choses », la communication s’est substituée à la politique. La classe politique est déconnectée des luttes sociales. Et quand c’est le cas, le projet consiste à fournir des troupes de clients, d’électeurs et non pas à établir des acteurs qui luttent pour leurs droits et les projettent dans la production d’une société adéquate.

Ensuite seulement peut être posée la question du consensus, peut émerger l’idée, le besoin du consensus. A partir du terrain, face à ce que nous voulons, au-delà de la communication, nous entrons dans le politique.

De la proximité de la notion de lutte avec celle de combat, on peut affirmer que les luttes sont définies par leur nature : pour des droits individuels et collectifs. Si nous ne devons pas distinguer, la lutte de l’acteur et de son projet, il serait plus convenable de parler de processus de subjectivation. Des processus qui établissent les individus dans des activités comme des citoyens, ce qui est le propre d’un processus d’approfondissement démocratique jamais achevé.
La question sera donc comment faire afin que luttes et projets fondent, organisent un fonctionnement démocratique ? Car il ne s’agit pas de séparer un projet, sorti de quelque think tank ou bureau d’études, de la vie politique qu’animent des acteurs. Encore que cela se pourrait si la disposition des acteurs avait quelque préférence à s’en remettre à de telles institutions. Sur de telles dispositions reposait la démocratie représentative aujourd’hui en crise.
Ainsi l’offre politique de la CNLTD peut-elle correspondre à une certaine demande sociale. Elle peut correspondre à une demande de démocratie représentative, par laquelle les citoyens se démettraient de leur citoyenneté en faveur de leurs mandataires qui représenteraient eux-mêmes un certain projet de société. Une telle demande est aujourd’hui empêchée par la crise de confiance qui touche le politique. Plus fondamentalement je ne pense pas que nous soyons parvenus à un stade où le marché politique serait suffisamment différencié. Il n’est pas une production de la dynamique sociale mais de la construction institutionnelle de l’Etat importé. Les offres et les demandes politiques sont déconnectées. Autrement dit, ce que nous voulons au sens du professeur Bencheikh n’est pas encore suffisamment clair pour que nous puissions nous accorder. Ce que suppose l’offre politique de la CNTLD, c’est une classe politique produite à sa place entre des offres de la société civile et des demandes de la société. La feuille blanche du FFS au contraire signifie que les problèmes comme ceux de la représentation politique (ancrages de l’autorité), de la formation de la classe politique, de l’autonomie de la société civile, ne peuvent être évacués. « Qui êtes-vous, qui vous a mandaté pour vous poser hors de l’équation politique ? » peuvent demander des citoyens à tout membre de parti.

Si donc la différenciation du processus politique en représentation, représentants et représentés ne peut être considérée comme acquise, on peut en dire autant de la différenciation/ séparation du politique et du militaire. On ne peut sauter au-dessus de leur confusion passée et présente et poser qu’à partir d’aujourd’hui parce que nous le désirons, ils seront séparés. Comment séparer l’autorité politique de l’autorité militaire, sur quelles bases ? Comment peuvent-elles s’accepter mutuellement, se compléter, se respecter. Il suffit de ne pas se croire en démocratie, de prendre en compte la réalité de la violence, de la politique, pour accepter la question (3).

Avant d’arriver donc à l’idée du consensus, il faut une première phase de décantations, ce pourquoi le FFS se doit de distinguer plusieurs phases dans ses consultations, une première et une seconde pour le moins. Lors de cette première phase, on relèvera des positionnements avant que ne s’engagent de véritables confrontations et concertations dans un contexte en constante évolution. Car, la concertation vise précisément à un mouvement ordonné et pacifique des positions qui puisse permettre la mise à jour d’un nouveau champ politique qui stabiliserai les rapports sociaux en même temps que se transformerait l’espace des positions sociales sous l’effet de la crise économique. C’est dans ce mouvement que l’idée du consensus prendrait son contenu et non pas dans quelque plateforme préétablie à laquelle croirait pouvoir se tenir les agents.

Notes :

(1) http://www.libre-algerie.com/revision-de-la-constitution-consensusce-que-pense-madjid-benchikh-entretien/02/06/2014/#sthash.FWN4y6KO.dpbs

[2] « Les Mots sans les choses », d’Éric Chauvier, éditions Allia, Paris, 2014. L’auteur se rattache à l’école pragmatiste du langage dont on peut citer un ouvrage de référence « Quand dire, c’est faire » (How to do Things with Words) de J. L. Austin. « L’anthropologue fait le constat d’une aliénation de la pensée dont souffre la société d’aujourd’hui à travers un langage vidé des nuances de l’expérience, tétanisé par les sphères savantes productrices de « fictions théoriques » et de « concepts certifiés ». Les mots sans les choses invite son lecteur à la vigilance et lui suggère des pistes pour un « désenvoûtement », rappelant que parler précisément est « un acte politique fondateur ». » http://www.ledevoir.com/ culture/ livres/ 419487/ les-mots-sans-les-choses-eric-chauvier

[2] Les dénis de réalité sont la cause de nombreuses impasses. J’ai soutenu à plusieurs reprises que le secteur de la sécurité pouvant être considéré comme le principal employeur des sociétés non démocratiques, il est impossible d’envisager sa réforme et celle de la société sans sa participation active et volontaire. La restructuration d’ensemble de la société qui permettrait à un pôle civil de commander au travail ne peut s’effectuer contre un tel secteur mais avec lui. La société ne pouvant accepter volontairement un changement où elle devrait perdre sans compensation les emplois du secteur de la sécurité.

Arezki DERGUINI
Bgayet le 15.11.2014

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