La réforme en Tunisie

la réforme en TunisieLa réforme en Tunisie ne peut être menée que par  Nidaa Tounes soutenue par Ennahda. Réforme donc et non plus révolution (1). Au plan social, la révolution fait lever de faux espoirs que devait satisfaire une croissance de rattrapage qui n’est plus en mesure de se réaliser. Les Tunisiens rêvent de « vivre comme tout le monde », ce qui se révèle impossible depuis qu’un tel idéal a gagné tout le monde (2). La révolution que l’on demande au monde arabe est une révolution mondiale dont l’objectif serait de définir un nouveau modèle de croissance et de développement, plus universel et donc plus égalitaire que le modèle fordiste aujourd’hui en crise. Les « révolutions arabes » sont l’expression d’une crise mondiale qui se traduit par des ruptures sur les points les plus faibles de l’économie mondiale, les milieux les moins bien structurés politiquement, les moins résilients socialement. Les sociétés concernées seront-elles en mesure d’innover pour elles-mêmes et pour le reste du monde ou devront elles importer, bricoler pour elles-mêmes, un modèle pour pays sous-développés comme ce fut le cas avec le socialisme en pays retardataire ? Là est la difficulté : la solution dépend du monde ET de la Tunisie. Il est fort possible que ces deux partenaires et leur environnement ne soient pas à la hauteur de la crise. Nous sommes donc en présence d’une insécurité mondiale qui est ressentie selon les lieux de manière plus ou moins violente. Dans les pays occidentaux, la tentation est grande d’attribuer cette insécurité à un ennemi traditionnel : le monde musulman. En Algérie, comme en Egypte, en Irak, en Lybie et en Syrie, le chaos destructeur et les entrepreneurs de violence ont revitalisé l’Etat policier. La montée des mouvements nationalistes et xénophobes en Europe tendent à resserrer la cohésion sociale sur la base de la préférence nationale. Ils visent à défendre l’hégémonie que l’Europe est en train de perdre dans le monde. Elle refuse la provincialisation (3) qui l’affecte. Ils visent à prolonger la vie du modèle fordiste en en conservant le monopole à l’Occident et à contenir les effets de son universalisation. Une telle politique ne pourra qu’engager le monde dans de nouvelles guerres, que l’Occident, cette fois, ne peut plus être sûr de gagner (4).

En quoi consiste la réforme qui doit succéder à la révolution ? Tout d’abord en une réforme du secteur de la sécurité (justice, police et armée) qui est en même temps une réforme de l’économie et de la société. Il faut engager la mutation de l’Etat, sa transformation d’Etat policier en Etat civil. Le facteur déclenchant de la crise tunisienne résulte de la crise mondiale et européenne qui a réduit la rente qu’obtenait l’Etat policier du secteur touristique et de l’investissement direct étranger. L’Etat policier a été mis en cause dans ses ressources. Il faut un redéploiement structurel de la force de travail entre les différents secteurs qui puisse équilibrer le pouvoir d’achat et de décision des citoyens. Il faut une baisse significative du régime de la violence pour assécher la ressource des entrepreneurs de violence. La libéralisation qui précéderait un tel redéploiement, une telle baisse de régime, ne ferait qu’accroitre la violence. Elle doit venir ensuite.

Pour que cette réforme puisse réussir, elle ne peut s’effectuer contre le corps défendant du secteur de la sécurité. L’exemple irakien, égyptien sont des plus explicites. Ils doivent être des parties prenantes d’une telle mutation qui aura lieu d’une manière ou d’une autre. Elle n’est pas orientée contre eux mais dans l’intérêt de la société toute entière dont ils ont été et resteront la colonne vertébrale. Les gains qu’ils peuvent encore espérer engranger aujourd’hui sont minimes par rapport aux dangers auxquels ils se trouveront exposés à brève ou moyenne échéance. La « révolution », une mutation consciente, volontaire et assumée, consiste dans l’auto-réforme de la société et de son secteur de la sécurité. Contre eux, elle ne conduit nulle part d’autre qu’à une croissante insécurité. Une restructuration de leurs corps et de leurs rapports avec la société est nécessaire si l’on souhaite que la dynamique sociale n’aille pas crescendo vers un accroissement de la destruction et de la violence sociale, si l’on ambitionne que les ressources qui se raréfient aillent vers des usages qui améliorent leur situation et celle du reste de la société.

Notes :

[1] Si l’on entend par révolution ce que suggère la langue française et non pas la langue arabe (thawra). Pour l’une il s’agit d’une notion inspirée de Marx, pour l’autre d’une notion que l’on rattachera plutôt à Walter Benjamin. Il s’agit d’un réveil, d’une rupture dans le cours des choses et d’un redressement. Du point de vue soutenu ici, à la révolution (violente) doit succéder la réforme (de la Raison). Dans l’esprit des français par exemple, tout se passe comme si nous devions effectuer la révolution qu’ils ont effectuée pour devenir comme eux. Il est difficile de se soustraire à tous ces centrismes (anthropocentrisme, européocentrisme, ethnocentrisme). On a du mal à voir que la révolution est une rupture dans le système du monde qu’il faut traiter d’une manière ou d’une autre. Celle tunisienne, sera considérée comme une certaine rupture locale dont il faudra contenir les effets plutôt que de considérer qu’elle est l’expression d’une crise mondiale.

[1] Voir notre texte « démocratie versus pouvoir d’achat ».

[1] Voir Dipesh Chakrabarty, « Provincialiser l’Europe : la pensée postcoloniale et la différence historique », Paris, Amsterdam, 2009.

[1] Selon Bertrand Badie, depuis 1945, on ne gagne plus de guerre. « La solution est à terme dans le traitement social de ces guerres, en sachant s’attaquer à leur cause, ce qu’on ne fait jamais». « Autrefois, les guerres étaient affaire de compétition de puissance; aujourd’hui, les nouveaux conflits expriment des déficits graves de puissance, soit un défaut d’institutions solides et légitimes, soit des pathologies sociales graves. Le « printemps arabe » s’est construit conformément à cette logique. » http://www.lexpress.fr/actualite/monde/aucun-des-conflits-recents-n-a-pu-etre-resolu-par-l-usage-de-l-instrument-militaire_1578488.html

Arezki DERGUINI
Bgayet le 01.11.2014

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