La population, la décharge et la compétition foncière

La population, la décharge et la compétition foncière1La fermeture de la décharge publique de Biziou par les citoyens dans la wilaya de Béjaia, a conduit à une plus grande dégradation de l’environnement dans la commune d’Akbou. Les décharges sauvages se multiplient. Cet état de fait est révélateur de la place qu’occupe le bien commun, la santé publique, dans l’attention des algériens en général. Je veux rappeler que la production de déchets ménagers, leur gestion ensuite, illustrent tout à fait un certain état d’esprit du citoyen : la persistance d’une habitude ancienne qui confiait le soin à la nature de recycler ses déchets, la place que n’a pu conquérir l’intérêt collectif hors de l’échelle maîtrisée et maîtrisable du village ou du douar. Aux nouvelles habitudes industrielles de consommation n’ont pas été associées de nouvelles habitudes industrielles de gestion et de recyclage des déchets.

Ceci pour le citoyen en général. Quant au citoyen en particulier, à la société civile plus précisément, derrière le débat de santé publique, se cache un autre « débat » plus sourd de la compétition foncière, de l’appropriation privée des domaines publics (hydraulique, forestier et privé) (1). La décharge publique se trouve sur le domaine public hydraulique (DPH) en compagnie d’une briqueterie et de deux sablières. Nous avons pu constater de visu que depuis la fermeture de la décharge par la population, une sablière « dynamique » avait étendu son territoire aux dépens de la décharge. De ce que nous avons pu observer et entendre, j’ai retenu que la fermeture de la décharge pouvait intéresser trois parties. Elle intéresse légitimement un village qui attend depuis 2011 et plus sa fermeture. De même pour l’APC d’Amalou de laquelle relève le village de Biziou, qui attend la réalisation d’un CET depuis 2006. Et de manière moins légitime, puisque les autorités n’ont pas fait de rappel à l’ordre, pour une sablière qui pourrait étendre son périmètre. Nous sommes ici pas très loin du tracé de l’autoroute pénétrante. En fait tout se passe comme si, l’Etat s’efforçait d’arbitrer, sans trop faire de vagues, une compétition foncière souterraine.

Comme on peut le relever dans d’autres cas, la décharge publique se trouve prise dans le jeu d’une compétition foncière qui domine la compétition sociale et économique aujourd’hui. Nous sommes en présence d’un jeu de go où les joueurs essayent de préserver leur capacité d’appropriation tout en limitant celle des autres, à la recherche d’un équilibre provisoire. L’absence de droits de propriété clairs, sur lesquels s’appuierait une autorité politique ferme, l’existence d’une compétition informelle plus ou moins débridée, tout cela empêche que ne s’établisse un équilibre relativement stable, aux ressorts relativement clairs, de l’occupation des sols. Sans parler des effets négatifs sur l’élaboration d’une éventuelle et cohérente stratégie collective (2).

Bref, ce que l’on peut reprocher à la situation actuelle c’est ce double débat, l’un ouvert mais sans conséquence, où il est question de la défense de l’intérêt général mais qui est là comme pour servir de couverture à un autre débat, celui feutré de la compétition foncière. Le premier n’aboutit pas, il peut juste s’éteindre lorsque le second est clos. C’est cette compétition foncière débridée où l’intérêt de la collectivité est piétiné qui fait problème. Ceci est le résultat de la division de la société civile, du peu de confiance qu’elle a en elle–même pour construire l’intérêt général, pour proposer une stratégie d’occupation du sol profitable au bien-être de la collectivité. Et c’est aussi le résultat du fait que les intérêts des plus faibles ne sont pas représentés pour encadrer les intérêts actifs. Les citoyens n’ont pas compris que pour la majorité d’entre eux, imiter la minorité puissante débridée, les conduit à s’exclure de la compétition et de la répartition de ses produits. Ceci est aussi le résultat du cynisme des autorités, de leur défiance vis-à-vis de la population, de leur incapacité à conduire un débat public qui permettrait de construire de manière consensuelle un intérêt général. C’est à la société civile en premier lieu de se ressaisir. Elle se comporte comme si elle n’était pas intéressée par une compétition ordonnée, profitable à tous. Comme si la multiplication de ces décharges sauvages n’entachait pas son image, comme si elle ne les subissait pas comme tout le monde. On ne peut demander à l’Etat de se substituer à elle dans ses choix d’investissement. Le pouvoir politique ne peut accorder ce qui refuse de l’être. Il peut craindre par contre de se trouver impliqué autrement qu’il pourrait le souhaiter. Son meilleur parti consiste, ne pouvant se situer au-dessus de la mêlée, comme pour chaque agent stratégique, à tirer avantage de la situation pour ne pas être le dindon de la farce.

Dans la mesure où la décharge publique est un pion dans la compétition foncière, on comprendra que l’attention des uns puisse se porter sur autre chose que celle qui préoccupe le public. Les décharges sauvages ont peu d’importance pour ceux qui ne comptent pas beaucoup, elles représentent encore moins pour ceux qui ont des intérêts plus précis. L’indifférence, la convergence d’un intérêt collectif et d’intérêts particuliers ont conduit à sa fermeture. On ne peut exclure le fait que l’intérêt collectif, tout comme celui général, puisse être enrôlé par un autre particulier dans la compétition sociale. Elle est fermée pour ne pas nuire à la santé de la population du village de Biziou, elle permet déjà l’extension de la sablière et elle justifie la relance du CET de Gueldamane. Mais on nuit à une collectivité plus large, de manière plus visible mais plus diffuse aussi, avec la multiplication des décharges sauvages et l’on se prépare à soustraire un nouveau site à la collectivité pour y établir une nouvelle décharge ou une autre installation pour traiter les déchets. Nouvelle soustraction dont on ne peut aussi prédire le destin. Pour comprendre ce qui se passe, il faut éviter de prendre séparément ce qui ne peut l’être.

Ce qu’il faut pour la ville, ou cet ensemble interdépendant autour de la ville, c’est comme un conseil économique et social. Tout problème à ses solutions, le recours à la force permet seulement d’éliminer certaines données et donc certaines solutions. La bonne solution dépend du bon traitement du problème et le bon traitement est celui auquel adhère l’ensemble des parties prenantes. Il faut extraire l’Etat du champ de la compétition sociale, ce qui ne peut être obtenu que par une mise en ordre de celle-ci par les agents eux-mêmes. Il ne suffit pas d’incriminer le pouvoir. Dans la wilaya, étant donné la densité de la population, les décharges publiques quand elles peuvent être supportées par la population causent des dommages considérables à l’environnement et au développement futur (Boulimat, Sidi Aïch, Aokas, Kherrata). On ne peut pas non plus substituer à ces décharges des centres d’enfouissement technique, eux aussi rejetés par la population. Il faut une industrie de transformation de ces déchets à l’échelle souhaitable, de wilaya ou interwilaya. Ce qu’il faut pour cette industrialisation du traitement des déchets, c’est une démarche publique, collective patronnée par l’Etat afin que la démarche puisse être globalement cohérente et que l’intérêt général puisse présider à sa formation. Mais une fois la cohérence et la stratégie établies, il faut qu’elle soit prise en charge rapidement par la société civile, autrement dit elle doit être rapidement privatisée afin que l’équilibre de ses comptes accompagne son développement. En même temps que se mette en place de nouvelles habitudes chez les citoyens pour accompagner ce traitement industriel des déchets. La réussite d’une telle stratégie nécessite ainsi la participation effective de la société civile et de la population.

Autrement, la compétition foncière finira par instrumentaliser toutes les décisions d’investissement. La société ne semble pas vouloir regarder en face cette réalité anthropologique dont a besoin la société industrielle et qui pousse l’individu à posséder dès qu’il peut en avoir les moyens. Elle ne veut pas faire un sort à cette appropriation informelle. La propension qui était combattue par la société traditionnelle est instrumentalisée et disciplinée par la société industrielle. Pour la première il y a là comme une honte. La propension non industrielle à accumuler y est en effet honteuse, cette vérité est encore valable : accumulation sans industrialisation penche du côté du vice. Dans la société industrielle par contre, ce vice est transformé en vertu, en incitation majeure de la vie sociale et économique, avant celle du profit ou du travail d’autrui que l’on peut commander (3). Alors que la majorité non possédante reste prise dans les rets d’une telle mentalité, une minorité est possédée par la frénésie de la possession. Pour celle-ci, la compétition foncière, qui marque la position sociale à même le sol, est centrale. Elle ne croit pas en la propriété privée, l’appropriation marchande et son corollaire l’Etat de droit, mais en l’occupation de fait, aux rapports de forces concrètes. Ce sont des rapports de forces représentatives qu’il faut stabiliser, ensuite la propriété pourra être gérée par la délibération collective et pacifique. Ce qui exige de la société une autre mobilisation autour de ses intérêts collectifs. Aujourd’hui, il y a une trop grande asymétrie entre les intérêts privés et les intérêts collectifs qui sont comme pervertis ou interdits de représentation. Je ne crois pas que la propriété privée ait un avenir hors de celle collective comme cela a été le cas pour l’Europe. Là, la propriété a toujours été d’essence privée : elle a procédé de celle du monarque, de son vassal ou du féodal sur les forêts puis sur les terres, puis du bourgeois sur les biens marchands du travail et de la vie matérielle. Ici elle est d’essence collective. Vous possédez pour vous-même parce que vous êtes membre d’une collectivité et que vous en êtes solidaire. Aujourd’hui nous subissons un désordre foncier où la force n’hésite pas à se manifester de manière brutale. Il faut que la collectivité puisse exprimer les limites de l’appropriation privée et ses justifications. Il faut aussi qu’elle puisse les faire respecter. Il faut que l’articulation des intérêts particuliers et de l’intérêt général soit explicite et vérifiable. Alors la société pourra consentir à se discipliner, à rationaliser son activité. Autrement, chacun ne pourra que songer à profiter du désordre général ou à s’en éloigner.

Notes :

[1] L’on sait que dans les anciennes colonies d’Afrique l’appropriation privée empruntait rarement la voie de l’appropriation marchande.

[2] Il faudrait s’interroger ailleurs sur les modes d’élaboration des plans d’occupation du sol établis par l’administration et leur effectivité.

[3]  Bernard de Mandeville, au début du 18° siècle, affirmait dans sa Fable des abeilles que les vices privés font la prospérité publique. Adam Smith, dans sa « théorie des sentiments moraux », répondait qu’il y avait une partie de ce que Mandeville appelait vices qui étaient en réalité des « vertus mineures », comme rechercher son bien propre et vouloir vivre mieux pour soi-même ou pour faire le bonheur des siens.

Arezki DERGUINI
Bgayet le 24.10.2014

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s