Démocratie versus pouvoir d’achat

démocratie versus consommationLa crise mondiale est le résultat du fait que le monde entier aspire à vivre comme l’Occident, à davantage d’unité. Ou autrement dit, le modèle de production et de consommation dominant, dit modèle fordiste, est mis en crise par son universalisation. Tout le monde, homme ou femme adulte ayant droit à un revenu décent, désire et ne peut avoir son véhicule personnel. De l’impératif fordien et américain « il faut que chaque travailleur puisse acheter un véhicule » pour qu’il puisse y avoir une industrie de l’automobile, nous sommes passés du côté de la demande, à une insoutenabilité objective d’un tel objectif (la possibilité de doter chaque individu adulte d’un moyen de transport automobile ne peut être supportée par la planète) et du côté de l’offre à une exclusion du travail de la production (industrie automobile globalisée, entièrement automatisée). « Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail » (1) dont l’universalisation du mode de vie dominant (the american way of life) est insoutenable pour la planète et dont le pouvoir d’achat devient de plus en plus incertain et inégal. Le monde occidental n’a pas pu, tout en prêchant l’universalité de son mode de vie, en contrôler le développement pour lui préserver son standard de vie et sa suprématie. En effet à mesure de son extension, l’abandon de certaines activités par le monde occidental n’a pas pu être compensé par la création de nouvelles activités. La nouvelle révolution technologique (automatisation) n’autorise par le « déversement » de la population active des anciens secteurs de production vers de nouveaux comme cela avait été le cas lors des révolutions technologiques antérieures (de l’agriculture vers l’industrie, puis de l’industrie vers les services). Il s’ensuit qu’avec la diffusion du mode de production dominant et la nouvelle révolution technologique, on assiste à une nouvelle répartition de la puissance productive et du pouvoir d’achat à l’échelle mondiale (réduction des inégalités internationales, émergence de nouveaux pays industriels) et un creusement des inégalités au sein des nations (2). La croissance de la productivité ne s’accompagne plus d’un élargissement du pouvoir d’achat au plan national mais à une concentration des revenus. La puissance productive se sépare du pouvoir d’achat des citoyens (la production de la consommation), la citoyenneté de la participation au produit national. Cela n’est pas sans conséquences sur les solidarités nationales et la compétition entre puissances.

2. La société des nations se trouve ainsi devant une alternative, ou bien elle accepte un partage plus équitable de sa puissance productive et de son pouvoir d’achat dans le cadre du mode de production dominant, et s’engage progressivement dans la mise en place de nouveaux modes de production et de consommation plus universels ; ou bien elle rejette une telle perspective et s’engage dans des guerres pour prolonger la vie du modèle fordiste et préserver les privilèges obsolètes d’une partie de l’humanité. La guerre étant une façon d’investir dans la technologie de pointe (de poursuivre la compétition d’un côté et de stopper la diffusion du progrès technique de l’autre) et la destruction. Les réparations de destructions se substituant aux grands travaux de Keynes pour soutenir la croissance et le mode de vie occidental.

Si donc les citoyens des sociétés riches refusent un partage de leur pouvoir d’achat avec ceux du reste du monde, s’ils restent attachés à leurs anciens modes de production et de consommation, la compétition va quitter la voie pacifique, économique pour prendre des allures guerrières. Pour faire simple et provocateur, on peut dire qu’en choisissant la défense de leur pouvoir d’achat, le citoyens du monde optent pour la guerre. Cela est déjà une réalité dans certaines sociétés, elle est en cours d’en beaucoup d’autres, dont la nôtre. Du point de vue du pouvoir d’achat, la démocratie n’est pas la seule affaire des sociétés civiles nationales prises séparément. Elle devient à l’échelle mondiale, un jeu à somme nulle, où le plus faible est la première victime. Dans les pays émergents, la démocratie est associée à une croissance de rattrapage au moment où le modèle de référence est en crise. Dans les pays dépendants, elle signifie un élargissement des droits sociaux, économiques et politiques alors que les mouvements sociaux et économiques qui les affectent s’opposent. Au moment où l’aspiration démocratique s’universalise, son ancienne base économique se délite. Alors que la demande de droits explose, la crise économique est là, les moyens de la satisfaire se défont.
Avec l’essoufflement de la croissance de rattrapage, nous sommes entrés dans une période de rétrécissement des droits, tels qu’ils ont été portés par les révolutions industrielles antérieures, et non dans celle de leur élargissement : au moment où s’universalise la démocratie politique émerge la crise des modes de production et de consommation dominants qui l’ont fixée dans la forme de la démocratie représentative. La concentration des revenus s’accompagne comme d’un détachement de la classe politique de la société qu’on apparente de plus en plus à une cour attachée à ses privilèges.
Si donc la demande de droits dans la société des nations continue à croître indépendamment de sa base matérielle, c’est vers une explosion que se dirige certaines nations et c’est à de nouveaux autoritarismes qu’elle se prépare à consentir. Le fait qu’une société ne puisse pas accorder ses besoins et ses ressources, ses attentes et ses possibilités, condamne celle-ci à subir des chocs économiques violents et à recourir à des mesures autoritaires pour les amortir.
Parvenus à ce point du raisonnement on peut caractériser globalement le contexte international par une forte tendance à la revitalisation des autoritarismes dans les pays dépendants et par une crise de la démocratie représentative dans les sociétés industrielles (anciennes et nouvelles).

3. Que peut donc signifier aujourd’hui le combat démocratique, le combat pour la souveraineté populaire ? Tout d’abord prendre garde que le premier ne s’éloigne du second en s’idéologisant. Ensuite, comme on peut le déduire de ce qui a été dit précédemment, la lutte pour le pouvoir d’achat (préservation ou amélioration) conduit le mouvement démocratique dans une impasse. La croissance de rattrapage aujourd’hui s’essouffle. Elle a atteint ses limites. La compétition économique aujourd’hui ressemble à un jeu à somme nulle, où ce que gagnent les pays émergents est perdu par les anciennes sociétés industrielles, ce qui n’est pas fait pour garantir la paix mondiale. Les nations puissantes, à la différence des plus faibles, peuvent profiter de la guerre et l’externaliser.
Pour éviter une telle perspective mondiale macabre : crise de la démocratie politique ici, régénération des autoritarismes là et guerres civiles ailleurs, il faut inventer de nouveaux modes de production et de consommation plus universels. La vraie révolution aujourd’hui va toucher aux privilèges de l’Occident et d’une minorité mondialisée. La révolution technologique redistribue les privilèges, reste à savoir si cela sera fait dans l’esprit d’une paix mondiale durable ou dans celui d’une course aux armements et à la destruction. C’est aux privilèges d’une minorité mondialisée que se heurte l’émancipation sociale aujourd’hui. Le monde est plus proche de l’unité qu’il ne l’a jamais été, sa stabilité va dépendre de notre capacité à l’organiser de sorte que son ordre soit plus juste à un moment où la puissance se reconfigure. Faisons en sorte que cette révolution ressemble davantage à celle anglaise que française. Faisons en sorte que la seconde révolution algérienne soit moins destructrice de ressources humaines que la première. Car à en croire l’ancienne puissance coloniale, ses élites la prépare à une guerre contre de faux ennemis pour soutenir un modèle de croissance obsolète.
Le vrai combat pour la démocratie, la souveraineté populaire aujourd’hui, n’est pas dans la lutte pour la défense du pouvoir d’achat des salariés et l’intensification de la compétition pour les producteurs, il est dans 1. le développement de la résilience sociale pour faire face à la baisse programmée du pouvoir d’achat et 2. l’invention de nouveaux modes de production et de consommation (3). Au plan politique, il est dans 3. l’injection d’une certaine dose de démocratie directe dans le système politique et d’une certaine dose de proportionnalité dans le système électoral. L’intensification de la compétition, le capitalisme sauvage, l’explosion de la demande sociale peuvent faire franchir aux luttes sociales leur seuil pacifique ; elles peuvent faire entrer insensiblement la société dans la guerre civile. Et tout se passe comme si, nous nous préparions à suivre la voie égyptienne, bien qu’il faille, cette fois et pour ce faire, inventer un nouvel ennemi à réprimer, ce à quoi la société semble développer de fortes résistances malgré l’intensification des conflits de basse intensité. Il est donc urgent de repenser les rapports de la compétition et de la solidarité.

DERGUINI Arezki
Bgayet le 13.10.2014

(1) Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, trad. fr. 1961, Calmann-Lévy.
(2) Thomas Piketty, Le capital au XXIème siècle, 2013, Paris, Seuil. Le livre montre que les inégalités de revenu, les inégalités de patrimoine et le rapport capital/revenu dans les pays développés suivent chacun une courbe en U et que l’on retrouve au début du XXIe siècle des niveaux d’inégalités comparables aux niveaux d’inégalités du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Ces résultats remettent en cause la relation de Kuznets établie dans les années 1950 qui laissait à penser que le développement économique s’accompagnait mécaniquement d’une baisse des inégalités de revenu (source Wikipedia).
(3) Pour l’Algérie, il n’y a qu’à penser aux subventions et autres transferts sociaux qui ne cessent de croître et ne pourront être assurés indéfiniment.

 

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