A propos du consensus. Qui décidera de quoi ?

CLAN OUJDA

Il faudra attendre le décès du président Bouteflika pour que se tienne le conclave de la hiérarchie militaire pour savoir qui va diriger le pays et comment, dans les années qui viennent et pour que se révèlent les dispositions dans lesquelles le pouvoir militaire compte entrer dans la période post-Bouteflika, qui pourrait fermer à mon sens le cycle du pouvoir de l’armée des frontières. Ou une catastrophe nationale qui contraindrait une telle instance à prendre les responsabilités que d’autres ne pourront prendre.
La succession ou l’alternance ne se prépare pas autrement. Les élections n’ont jamais elle-même consacré un président de la république. Elles ne font que situer l’opinion publique nationale et régionale. La confiance doit précéder l’alternance. Une formidable ou arrogante confiance en soi ou une suffisante confiance en nous-mêmes. Certains pourraient dire qu’il y aura un avant et un après-Bouteflika. Ce n’est pas l’avis qui sera soutenu ici.
On voit mal comment la hiérarchie politique et militaire pourrait se dessaisir d’une telle responsabilité ou se défaire d’une telle coutume aujourd’hui. Un certain état d’esprit du corps militaire serait nécessaire pour ce faire mais cela ne serait pas encore suffisant. Certaines conditions objectives et subjectives du côté de la société et de l’économie devraient être aussi réunies. Il faudrait globalement qu’il devienne plus coûteux à l’administration militaire de conserver la gestion de toute l’administration que de la céder. Il faudrait que la régulation par les autorités militaires coûte plus cher à la société, à l’Etat et au monde que la régulation par des autorités civiles. Ce qui n’est pas du tout évident, ni du côté national, ni du côté international. Et pourtant l’administration militaire sera contrainte de réduire drastiquement ses coûts.

Dans l’histoire européenne la civilisation des rapports de pouvoir, la séparation du militaire (la classe guerrière devenue féodale) et du politique a été engagée par la monarchie de droit divin. C’est cette monarchie qui a relégué la féodalité, professionnalisé l’art de la guerre et favorisé l’émergence urbaine et la bourgeoisie sur quoi s’appuiera la séparation du pouvoir économique et du pouvoir politique à la base de la démocratie politique représentative. La monarchie de droit divin, l’Etat et ses appareils, pourront s’extraire de la classe des guerriers dont le monarque était le primus inter parus (le premier d’entre les pairs), en s’appuyant sur la hiérarchie de l’argent et en professionnalisant les gens d’armes. La civilisation de l’administration militaire du pays aujourd’hui ne peut suivre le même cheminement que celle originale de l’Occident ou même de l’Extrême-Orient, elle doit dégager sa propre voie et faire avec d’autres données nationales et internationales.
C’est la voie qui semblait pourtant avoir été libérée avant les « printemps arabes ». Les monarchies pouvaient prétendre depuis la chute du mur de Berlin, la dé-soviétisation des républiques d’Europe centrale et orientale, être plus stables que les républiques. Après la transmission réussie du pouvoir de manière héréditaire en Syrie, l’échec fut explicite en Egypte et en Tunisie. En vérité la transmission héréditaire du pouvoir en Syrie ne contestait pas l’étroite unité du politique et du militaire qui était maintenue au travers l’esprit de corps de la « tribu » alaouite. En Egypte au contraire, les militaires ont fait avec l’aide des occidentaux et de l’Arabie saoudite d’une pierre deux coups : empêcher la confrérie des Frères musulmans de devenir une force régionale et se défaire d’une famille désireuse de leur distraire le pouvoir, de le « monopoliser ». La séparation du militaire et du politique par la voie de la transmission héréditaire du pouvoir pu être rejetée par les militaires en jouant de l’esprit démocratique du temps. En Tunisie, la séparation du militaire et du politique est apparente. La place du secteur de la sécurité est identique sauf qu’ici le militaire s’est effacé devant le policier étant donné la domination des problèmes de sécurité intérieure sur ceux de la sécurité extérieure. Les nouvelles menaces extérieures peuvent changer les rapports au sein du secteur de la sécurité.
La voie de la démilitarisation du pouvoir par sa transmission héréditaire, n’est pas acceptable du point de vue d’une opinion publique acquise à la république. L’idéologie démocratique et républicaine a relégué la monarchie comme moyen de séparation du politique et du militaire au Moyen Âge . L’Occident ne peut façonner le monde à son image, former son esprit, avec une défense de la monarchie et du principe aristocratique. Aussi le rapport de forces entre le pouvoir central et les autres hiérarchies n’est plus ce qu’il avait été, favorable au premier. Nous ne sommes plus dans la situation d’un pouvoir central jouant une hiérarchie de l’argent ascendante contre une autre militaire et aristocratique descendante. Le corps militaire est plus difficile à restructurer de l’extérieur. Aussi, y-a-t-il fort à parier que l’on va plutôt assister à un renversement d’alliances. Car la séparation du politique et du militaire n’acquiert une forme stable et institutionnelle, qu’avec la séparation de l’économique et du militaire. Il n’est pas sûr dans notre contexte qu’une telle option puisse être portée par les puissances de l’argent : elles ne se sont pas développées en opposition au pouvoir militaire mais sous sa protection. Parasitaires, elles n’ont pas conquises leur autonomie. Aussi certaines puissances de l’argent acceptent-elles aujourd’hui le jeu d’opposition entre un pouvoir civil présidentiel et un autre militaire plus profond, mais au moment crucial, les diverses hiérarchies vont faire alliance pour contenir le pouvoir civil à un rôle instrumental. L’argument le plus puissant en ce sens est que la stabilité nécessaire à la séparation relative de l’économique et du militaire n’est pas dans l’horizon prévisible. En réalité les hiérarchies de l’argent n’accordent pas de grand crédit à la séparation éventuelle du politique et du militaire. Elles acceptent la séparation conjoncturelle mais ne croient pas à celle structurelle.
Si la forme de civilisation par la voie héréditaire semble être la plus naturelle, son défaut est d’être idéologiquement anachronique, de respecter des rythmes naturels dont celui des générations et donc de demander trop de temps. Aussi le pouvoir central ne peut-il pas compter sur l’opinion publique. L’exemple de l’Egypte est un bon exemple : le renversement rapide du prétendu pharaon a précédé celui du prétendu prophète, qui a voulu trop vite prendre sa place.
Pourtant seule une nette personnalisation des rapports est en mesure de permettre ensuite une claire dépersonnalisation. Le principe aristocratique personnalise l’autorité. Celui monarchique rationalise l’administration publique et entame par cette médiation la dépersonnalisation du rapport d’autorité. Le marché achève finalement une telle dépersonnalisation et rationalise les rapports sociaux. Le principe du primus inter parus de la société aristocratique ou le monarque qui gouverne au nom de Dieu, est au départ de la dépersonnalisation du rapport d’autorité. C’est pour cela qu’il faut reprendre la genèse de l’Etat pour espérer fonder l’autorité sur ses justes fondements.

Au départ de la genèse de l’Etat, on peut dire qu’il y a le principe aristocratique qui en général émerge des champs de bataille et se consolide au sortir de plusieurs guerres. Au départ, le rapport à la mort distingue le guerrier du producteur, ensuite l’art du guerrier se sépare et se soumet celui du paysan et de l’artisan. Il n’y a jamais séparation absolue de la puissance et de la guerre. Seulement avec la complexification du monde, leur unité se fait plus discrète. Il y a toujours une relative collusion entre les hiérarchies supérieures de la politique (quand celle-ci est distincte des autres comme dans les démocraties représentatives), de l’argent et de la guerre. Collusions, luttes, complaisances et autres interactions construisent leur unité. Les Etats suivent la puissance (technologique, financière, culturelle) afin que les armées puissent suivre les Etats. Aussi ceux-ci doivent-ils continuellement s’adapter à l’évolution de la puissance, doivent-ils accueillir ses champs d’expression, la domestiquer.
Ce qu’il nous importe ici de souligner, à propos de cette autonomie relative du militaire et de l’économique, c’est que l’Occident encore dominant refuse toujours de partager son mode de vie, son pouvoir d’achat avec le reste du monde. En même qu’il clame l’universalité de son mode de vie, il dénie son pouvoir d’achat, sa puissance productive au reste du monde. Aussi ne lui reste-t-il que la guerre pour conserver ses positions. Il veut faire croire encore, que sa supériorité militaire le lui permettra. Plutôt que d’accepter « l’austérité » ou la frugalité qu’imposerait un nouveau mode vie plus universel, il préfère partir en guerre, laisser monter un autre type d’insécurité, choisir un autre ennemi. Il refuse d’admettre qu’il est lui-même son propre ennemi ; que son mode de vie est ce qui divise l’humanité ; que les autres, chinois et musulmans, qu’il combat au nom des droits humains, ne réclament que leur part d’humanité, de dignité.

On ne peut passer d’une « démocratie censitaire » au suffrage universel, du principe aristocratique ou de son semblant au principe démocratique sans une généralisation du principe de responsabilité, sans que toute la société et non plus la seule guerrière (sa hiérarchie supérieure) devienne une société des égaux. La généralisation du principe démocratique, un réel suffrage universel, exigent la mise en route de la production d’une société des égaux . Dans quelles conditions une société des égaux peut-elle être produite par la société algérienne ou par la société à partir de laquelle la généralisation du principe démocratique devient possible pour les sociétés algériennes ? Telle devrait être la question à laquelle devront répondre les « décideurs » s’ils veulent travailler pour l’édification d’une société plus stable, moins vulnérable, qui associe justice sociale et efficacité, Etat de droit et économie de marché ; s’ils souhaitent qu’une telle société puisse s’incorporer et intégrer le monde de manière constructive.

Pour que puisse émerger une telle société des égaux, où tous décident , il nous faut établir les espaces où l’autorité puisse être effective, les responsabilités réelles, où il puisse y avoir un réel contrôle, une réelle puissance, de réelles frontières à l’action de chacun. Tant que des frontières réelles ne pourront pas être établies entre des compétences et des responsabilités réelles, les puissances sociales, les processus de différenciation et de division du pouvoir, ne pourront pas se développer. Cette société des égaux ne peut avoir la même histoire que celles d’Occident.
Dans le contexte d’un environnement mondial que je caractérise comme étant hostile à l’élargissement des droits sociaux, économiques et politiques, malgré la rhétorique de ses voix autorisées, la séparation du politique, de l’économique et du militaire exige une puissante unité qui puisse les protéger d’une désintégration. Car séparation signifie séparation relative, unité, unité relative. La démilitarisation, la civilisation des rapports de pouvoir, une société des égaux, exigent une refondation de l’Etat qui reprendrait les processus de différenciation dans les cadres propres de nos sociétés afin qu’elles puissent développer de nouvelles puissances, de nouveaux droits. Les processus de différenciation, de production de l’autorité ont été brouillés par les cadres imposés à la société. L’autoritarisme algérien est le fait de la transposition inconsciente du rapport d’autorité militaire dans la société, de l’imposition des cadres du modèle militaire à la société. Il est exigé de la société, malgré un travestissement légal, un décor de droits et obligations, une obéissance tout simplement militaire. Nous ne disposons ni d’un modèle d’entreprise, ni de modèles d’institution. Celui entrepreneurial européen ou japonais est d’inspiration féodale. Notre autoritarisme a ses justifications idéologiques dans un socialisme totalitaire d’importation et non pas dans quelque anthropologie de nos sociétés égalitaires. Les massacres de populations, dignes de l’histoire occidentale, relèvent de telles idéologies racistes et totalitaires.

Arezki DERGUINI
Bgayet le 06.01.2014

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