Autorité, institutions et insertion dans le monde

Je veux soutenir ici qu’au lieu d’opposer l’économie informelle à l’économie formelle, il faut les considérer toutes les deux comme des formes particulières d’économie administrée appartenant à un même continuum. La première est une forme d’économie administrée où les relations personnelles dominent les relations sociales. La seconde est administrée par des mécanismes, c’est-à-dire des relations personnelles qui se sont mécanisées puis automatisées et de ce fait se sont détachées des vivantes relations personnelles. La forme d’économie dominante entretenue par les dépenses publiques ne vise pas à s’émanciper des relations personnelles en les automatisant, elle vise à conforter des relations personnelles dominantes sans lesquelles les autorités se sentiraient incapables de faire face au monde. Les autorités ne visent pas à produire des pratiques régulières qui s’autonomiseraient en s’automatisant – s’automatiser, c’est s’impersonnaliser -, elles craignent qu’en se détachant elles puissent être appropriées par d’autres forces qu’elles-mêmes. Cette question ne peut être éludée : automatiser pour qui et pour quoi ? Pour quel corps social, quelle insertion dans le monde ? La défiance vis-à-vis du monde et de la société, les poussent au contraire à s’attacher les pratiques sans régularités indépendantes. La bureaucratie, les institutions ne doivent pas se détacher des autorités, l’économie marchande non plus. La rationalisation de l’activité ne doit pas se décliner en institutions indépendantes, car elle porte la menace de la dépossession. La hantise de la dépossession possède la communauté politique issue de la guerre de libération.
Aussi doit-on soutenir qu’il n’est pas possible de comprendre le fonctionnement informel de la société et de l’Etat algérien en faisant abstraction de son type d’insertion (objectif et subjectif) dans le monde. La domination de l’économie informelle renvoie à une insertion incertaine dans le monde, menaçante pour l’unité des institutions. Pour que les institutions, marchandes et non marchandes, puissent gagner quelque régularité, autonomie et performance, il faudrait une insertion autrement assurée.

On n’opposera donc pas économie informelle et économie formelle parce que la première n’est pas combattue par une loi qui viserait à la « régulariser » , à la transformer en activité obéissant à des règles. Parce que l’on ne veut pas que l’économie soit administrée par la loi, elle est autorisée ou empêchée par des autorités, avec la contribution de la loi ou sans elle. Ici l’autorité ne se dépose pas dans des pratiques récurrentes, des règles, des institutions desquelles il lui faudra ensuite renaître . L’autorité se retient et se conserve, elle refuse l’épreuve des institutions. Elle refuse de s’objectiver. Il y a une différence radicale, un hiatus entre l’autorité et l’institution, l’expression de la loi comme incarnation d’une volonté générale, sa formalisation et sa pratique. La volonté générale se refuse au monde, sa formalisation est factice, la pratique de la loi est accessoire. La théorie de la loi n’est pas une pensée de la pratique régulière et ne vise pas à son amélioration. Parce que la loi pèche par déni de réalité, elle ne vise pas à la régularité des pratiques sociales, au renforcement des pratiques régulières. Les cadres d’expression de la société étant surimposés, ses unités actives étant neutralisées, la société est interdite de projection, de représentation. Elle ne peut se poser à elle-même ce qu’elle veut et peut être. Elle se refuse à un monde dont elle se méfie, elle reste insaisissable. Les volontés collectives ne pouvant s’exprimer, seules certaines dispositions individuelles peuvent se développer. La loi surfe sur des pratiques irrégulières qu’elle régularise à l’occasion. La loi n’est pas une sélection, une rationalisation, une volonté de généralisation de pratiques régulières. La loi est un instrument des pratiques de pouvoir dont l’objectif est la soumission des pratiques sociales et administratives à des objectifs particuliers, elle ne vise pas à l’instauration de leur autonomie, de leur efficacité indépendante.

Il faut donc rétablir la continuité entre autorité et institutions d’une part, expression, formalisation et pratique de la loi d’autre part, s’il faut viser la construction d’un Etat de droit. Ainsi peut se structurer la société, ainsi peut-elle sortir de l’anomie. Car en se refusant au monde, elle a fini par se refuser à elle-même. Pour rétablir ces continuités, lui permettre de s’exprimer et de trouver confiance en elle-même, il faut reconsidérer les cadres et les contextes d’expression des autorités et compétences potentielles.

On peut considérer que c’est la communauté politico-militaire qui s’est imposé au cours de la guerre de libération qui a défini les cadres d’expression des autorités et compétences dominantes. La communauté politique a adopté l’Etat-nation comme cadre d’expression et de représentation afin que le combat de libération puisse aboutir, ce qui a conduit au divorce de la société et de l’Etat, induit par la fermeture croissante de la société politique à la société. Le divorce a empêché la remise en cause des cadres d’expression de la volonté politique héritées de la lutte de libération, il n’a pas permis à la société de produire les nouvelles autorités qu’exigeait le nouveau contexte politique et économique postcolonial.

Notre insertion dans le monde a constitué ainsi le point aveugle de notre champ politique. Elle est restée marquée par les dispositions de la lutte de libération. Nous avons donné au monde une représentation externe de la société sur la base de notre libération politique mais non sur la base des exigences de notre libération économique. Aussi n’avons-nous pas pu produire les autorités et les compétences en mesure de la réaliser. Les institutions ne pourront survivre aux hommes, selon l’expression consacrée, que si les hommes sont investis d’une autorité que la société reconnait qui puisse conduire au développement d’une rationalité en valeur et d’une rationalité instrumentale selon les termes de Max Weber .
En acceptant les cadres surimposés par la guerre de libération nationale, nous nous sommes refusés de défaire les cadres hérités du colonialisme, d’établir des rapports de propriété clairs . L’économie formelle est échange de droits. Elle exige des droits de propriété clairs, des pratiques marchandes régulières ; l’économie informelle se joue de la propriété et des institutions. Dans l’échange de droits de cette économie, c’est le solde des échanges qui compte plus que les droits échangés. Ceux-ci pourront attendre pour être régularisés, mobilisables. Les droits peuvent être fictifs ou imparfaits, le solde est quant à lui toujours net. L’économie informelle est spéculative. Pour envisager une autre compétition avec le monde, il nous faut mieux assurer notre propriété, nos institutions. Notre ouverture, que l’on ne pourra dissocier de notre pénétration du monde, cessera alors d’être une menace pour notre unité.

Il faut admettre la difficulté de tenir les deux bouts interne et externe de l’autorité pour les jeunes sociétés qui ont longtemps été marginalisés et ont du mener une guerre pour se déprendre d’un monde construit par des puissances dominatrices. Il est fort probable que l’après-Bouteflika puisse conduire à un défaut de légitimité externe pour la société algérienne parce que le monde aurait alors du mal à définir son identité. Cela rend plus urgent l’émergence de nouvelles autorités en mesure de réconcilier les algériens avec eux-mêmes et avec le monde.

Arezki DERGUINI
Bgayet le 21.09.2014

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