La phase de transition et l’inversion du primat du militaire sur le politique .

la phase de transition etLa confusion du politique et du militaire revient à la prédominance du rapport militaire dans la société. Cette prédominance est le legs de la guerre nationale de libération qui s’est voulu récupération des richesses « nationales ». La révolution se veut réparation, plus étatique que sociale, de la spoliation coloniale : établissement d’une souveraineté « nationale » sur un territoire et ses ressources. De ce point de vue nous sommes un peu comme avant la révolution bourgeoise dans l’histoire de l’Occident. La défense d’un territoire et la monopolisation des sources de richesses naturelles par la force, la machine de guerre française puis algérienne. Le pouvoir est politico-militaire, étant contrainte sur les corps et les choses, il doit néanmoins être attractif, pour obtenir une soumission volontaire (comme dans le cas de la monarchie de droit divin). Aussi la religion (et/ou la croyance au progrès) est-elle l’élément sans lequel la domination des militaires sur la société serait brute, nu et brutale. Elle peut être de ce même point de vue, le seul recours possible contre la force brute (les jacqueries populaires avant l’émergence de la classe bourgeoise).

Ce rappel historique nous permet de mieux comprendre que le primat du politique sur le militaire, qui a été un principe du Congrès de la Soummam, est davantage un programme qu’un simple principe applicable et en mesure d’être appliqué, même s’il a pu constituer une ligne de démarcation apparente entre des tenants du pouvoir (les participants au Congrès et les absents). Pour que le politique puisse se différencier du militaire, et l’on peut ajouter du religieux, pour que le militaire perde sa position surplombante, il faut que le politique gagne un autre fondement que la force brute, il faut qu’il s’élève sur une autre base : le travail et la propriété privée et/ou communale, par rapport à laquelle le militaire perd sa position surplombante. Il faut passer du pouvoir de la force au pouvoir de la force de travail. Dans l’histoire européenne, la transformation du rapport de forces entre société civile et société militaire, l’inversion du rapport de dépendance du bourgeois à l’égard du militaire/du noble guerrier, s’est effectuée suite à une lente « corruption » du « militaire » par l’ « économique ». Les valeurs de la noblesse, devenues celle de la caste guerrière corrompue, cèdent le pas aux valeurs de la bourgeoisie. Aussi la phase de transition vers la démocratie en Algérie ne peut consister qu’à donner au pouvoir les nouveaux fondements qui lui sont nécessaires. Et cette transition sera d’autant plus longue qu’elle devra se faire contre l’armée, qui n’abandonnerait rien de ses intérêts matériels immédiats et n’envisagerait son avenir que dans un rapport de prédation, sa domination sur l’ensemble de l’activité sociale et économique disposant encore de certaines ressources. On pourrait s’interroger sur le caractère national d’une telle armée qui n’accepterait son nouveau rôle qu’après sa défaite complète par les puissances de l’argent, que l’on peut supposer liées à celles étrangères de surcroît. Une telle défaite de plus, cela est certain dans le monde contemporain, aura combattu ce qu’il peut être attendu pour une transition réussie : l’émergence d’une société civile autonome.

L’armée nationale a donc un rôle crucial. Politique et de principe tout d’abord, en réaffirmant son caractère patriotique. Elle ne peut consentir à une chute de la société dans la guerre civile, elle dont la hiérarchie a jusqu’à présent dirigé le pays en désignant ses dirigeants. Deuxièmement, elle ne peut se retirer tout simplement de la « sphère politique ». Il faudrait compter sur une différenciation claire des espaces, ce qui n’est pas encore le cas et ce qui ne peut être du ressort d’une décision autoritaire. Elle doit se retirer correctement, autrement dit permettre au pouvoir d’acquérir son nouveau fondement civil, en encourageant la transformation du pouvoir de la force en pouvoir de la force de travail.

Je vais ici soutenir un point de vue extrême, c’est la transition économique qui doit précéder la transition politique, comme cela a été le cas pour la majorité des nations européennes hier et la Chine aujourd’hui, qui n’en a pas fini avec la première. Or si ce point de vue est exact, la transition économique devra être encore le fait d’une élite politico-militaire et pas simplement politique représentante d’une société civile puisque celle-ci n’aurait pas encore gagné son autonomie. La participation de l’armée à une telle transition devrait se préciser au travers d’une réforme du secteur de la sécurité en général, telle qu’elle permettrait une accélération de l’accumulation sociale et économique et l’émergence d’une société civile autonome (marchande et non marchande). La différenciation du secteur de la sécurité est au centre de la grande transformation de la société.

On comprend que le changement ne peut pas se faire contre l’armée puisque le changement doit toucher cette même armée, peut être contre une partie de sa hiérarchie ayant une trop grande préférence pour le présent, mais pas contre tout le corps dont l’adhésion est requise pour la grande transformation.

Séparer le militaire du politique, séparation si nette dans les nations industrielles, n’est donc pas une question de volonté politique au sens traditionnel, mais de différenciation du corps social, de sorte que chacun puisse bien faire son job, penser à son amélioration. Comment chacun peut-il bien faire son travail et mieux l’accomplir, voilà une question qui devrait préoccuper tout un chacun. C’est à une réorganisation globale du travail qu’il faut penser de sorte à pouvoir engager une accumulation réelle et supportable par la société.

A partir d’une telle analyse, le programme de la transition vers la démocratie pourrait se décliner autour de deux axes majeurs : libération de l’économie de l’emprise de la rente en constitutionnalisant l’usage de la rente et des autres ressources naturelles de sorte qu’elles soient considérées comme un prêt des générations futures aux générations présentes. Donc une clarification de la propriété de sorte que le travail puisse retrouver sa valeur dans la société.
Ensuite une remise à plat des processus de militarisation et de civilisation de l’activité sociale, de sorte qu’une réorganisation globale du travail puisse être envisagée et mise en œuvre. En sorte remilitariser l’activité de sorte que toute l’activité socialement nécessaire puisse être comprise, ensuite la civiliser progressivement, c’est-à-dire la concéder à des groupes et des individus selon des cahiers de charges, des règles explicites. Ce n’est que par cette voie qu’il sera possible finalement de « civiliser » la partie des appareils sécuritaires et paramilitaires inadéquates au régime démocratique, c’est-à-dire convertir en activités civiles d’un régime démocratique (séparation des pouvoirs judiciaires et médiatiques du pouvoir exécutif) des activités militaires et paramilitaires d’un régime autoritaire. Il est donc impossible de faire abstraction de la restructuration du secteur de la sécurité, un des pourvoyeurs majeurs d’emplois aujourd’hui dans la « grande transformation » de la société. Cela présuppose bien entendu l’enrayement de la dynamique sécuritaire, sa substitution par une dynamique de paix civile, soit un autre rapport entre la société et son armée.

Arezki DERGUINI
Sétif le 28 Juin 2012.

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