Surfer sur la vague et préparer l’hiver

surfer sur la vagueA quoi sert-il de gouverner si c’est pour surfer sur la vague, céder au cours des choses ! Gouverner n’est ce pas prévoir et se diriger ? Comment ? Quelle prétention, oser se diriger !?

Nous surfons tous sur le cours des choses, trop puissant pour que nous puissions lui résister, pour que nous puissions l’infléchir. Face à la globalisation qui détruit les frontières les plus fragiles et entraîne vers des destinations obscures et redoutées, face à la déferlante consumériste qui l’accompagnent d’un côté et les appels au « Jihad » qui la ponctuent d’un autre, les embarcations maghrébines qui semblent si frêles cherchent cahin-caha leur voie dans le tumulte qu’elle engendre.

Alors pour ne pas gouverner au profit des autres, pour ne pas être parmi les premiers des derniers mais parmi les derniers des premiers on écumera le cours des choses de ses gros profits quitte à accélérer la course vers le précipice, à épuiser nos ressources. On accompagnera les grands dans leur course autant que faire se peut. Mais comment se faire oublier d’eux une fois la défaite consommée ? Comment effacer les traces de leurs méfaits ? Ce cas de figure sera celui des sociétés dominées par des intérêts opposés au changement technologique par la force de l’habitude.

Si l’on a quelque pitié pour l’humanité, on modérera les appétits des puissants et des nécessiteux, on freinera la course pour adoucir le choc du réveil quitte à le retarder simplement.  Le retarder pour ne pas être les premiers à y tomber et pour que les moins nantis puissent le voir arriver. Quitte à le retarder seulement pour mieux consommer la défaite et boire le vin jusqu’à la lie.  Ce cas de figure sera celui des puissances politiques clairvoyantes mais impuissantes à contenir la pression du monde et de la société.

Si on a quelque lucidité, on retardera la chute, afin d’engranger des forces  pour le jour où l’humanité qui aura renoncé ou terminé de faire payer les plus faibles, acceptera de se ressaisir pour se donner un véritable destin commun. Par humanité, il faudra entendre ce qui parle en son nom. Ceci devrait être le choix des grandes puissances nationales, qui rechercheront la restructuration sociale et économique la moins coûteuse possible.

On surfera donc, parce qu’impuissant à changer la dynamique de notre milieu, il faille attendre d’autres circonstances pour qu’elle puisse et doive  se transformer et qu’émerge une autre humanité. Nous qui voyons la catastrophe arriver. On surfera donc non pas pour accélérer la course vers le précipice mais pour assécher le mouvement et créer de petits cours qui pourront un jour grossir. Ou être prêts à affronter la catastrophe et les défis de la reconstruction, dans le cas contraire. Il nous faut préparer l’hiver, adopter de bonnes pratiques, faire des réserves. Nous avons reçu un premier avertissement dans les années quatre-vingt quatre-vingt-dix, puis nous avons cédé à la pression des appétits que suscitaient nos nouveaux avoirs, nous nous sommes laissés porter par la nouvelle hausse du prix du pétrole. La nouvelle demande d’énergie des pays émergents et de la Chine, nous ont fait reprendre de plus vive manière notre dispute des dépouilles de l’héritage colonial.  Mais encore une fois, le rattrapage économique s’essouffle, une nouvelle géopolitique de l’énergie émerge, la vague est en voie d’être submergée par nos besoins. On peut caractériser, tout compte fait (parenthèse de l’industrialisation comprise) la dynamique postcoloniale comme une période de dispute de l’héritage colonial. Prédation et dissipation ont été la règle, non pas accumulation primitive. Un demi-siècle après l’indépendance politique, nous sommes toujours dans une accumulation primitive qui n’est pas en voie d’achèvement.[1]

réfugiés en AlgérieNous avons tort de penser que nous sommes, que nous serons tous égaux devant la catastrophe. On entend souvent dire « pourvu qu’elle épargne ma tête », ou « pourvu qu’elle ne me distingue pas de mon voisin » pour justifier un abandon à une marche vers la catastrophe.

Ainsi se justifie l’expectative du commun des gens devant le mal de la dissipation du bien commun. Pourquoi s’occuper à stopper, à changer le cours des choses pour que ceux qui ne pensent qu’à en profiter n’en profitent davantage ? Pourquoi se préoccuper du sort commun alors que l’on y a renoncé et que chacun vaque à ses propres affaires ? Les pauvres ont cru l’affaire profitable, ils ont suivi le mouvement qui va bientôt les dépouiller et ne veulent pas encore en revenir. Tous égaux devant la mort comme devant le malheur ? Devant la mort certes, a-t-on coutume de dire et en simplifiant beaucoup, mais devant le malheur ? Ceux qui le pensent font dans l’auto-aveuglement. Les feux de forêts qui autrefois touchaient tout le monde et personne, profitait au berger ou au pauvre djoundi et ne nuisaient à personne que l’on puisse entendre, débordent maintenant sur les biens privés qui en mal d’entretien n’ont pu être protégé des maquis. Lorsqu’on demandait à qui la charge du bien public, tout le monde se dérobait. A force de reculer devant le mal, il entre dans les demeures.

La catastrophe, moment de l’évolution, est « création destructrice » (Joseph Schumpeter), soit création ET destruction. Quand on arrive à les séparer dans le temps et dans l’espace, quand aux uns reviennent les gains et aux autres les pertes, nous cessons d’être égaux. Et les puissants s’attachent à gérer de leur mieux la diffraction. La révolution technologique déclasse des intérêts et en promeut d’autres. Et à l’échelle internationale, le processus de classement déclassement est plutôt violent pour les dépendants.

Quant à la minorité algérienne qui sait tout cela, qui a choisi d’en profiter plutôt que d’en faire les frais, qui prépare sa retraite à l’étranger (un étranger prêt à l’accueillir, elle et le fruit de ses rapines),  elle se bat pour s’élever dans la hiérarchie afin de construire ses « châteaux en Espagne ». Lorsque le bateau Algérie coulera, elle pourra rejoindre sa terre d’exil. Les anciennes puissances coloniales ont décidément la langue fourchue : elles pérorent à propos de droit et de démocratie et souhaitent la bienvenue à nos voleurs. A quelque chose malheur est bon.

Quant à cette autre minorité qui n’a pu convertir ses rapines en monnaie convertible, qui a du se contenter de rétributions en monnaie locale,  le jour de la catastrophe, elle devra faire face à la détresse ou à la vindicte de la société à qui il faudra bien, à Dieu ne plaise, des boucs émissaires.

Alors que faire ? Tout d’abord probablement une révolution morale, une certaine transcendance vis-à-vis du cours des choses, une mise à distance vis-à-vis de nos pratiques, un changement dans nos dispositions quant à la dissipation, à la consommation mimétique, au travail et à nos préférences temporelles. Et puis en bout de course de la formation.

 

 

Arezki DERGUINI

Bgayet le 04.09.2014

[1] C’est au professeur BENACHENHOU A,  « Formation du sous – développement en Algérie », OPU, Alger 1976 que revient la paternité de la notion d’accumulation primitive inachevée.

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