Au-delà de la catastrophe, empowerment ou guerre civile

klee_angelus-novus-okEn acceptant un multipartisme sans alternance électorale (1), en se soumettant à des dispositifs de dispersion du corps électoral et en répondant à des incitations qui encouragent des expressions sociales concurrentes à la médiation politique (2), la société consacre sa dispersion et se met dans l’incapacité de construire sa souveraineté sur le politique.
Le multipartisme sans alternance électorale a trois conséquences sur la vie politique. Il altère la fonction de médiation des partis politiques qui cessent d’être des instruments de conquête du pouvoir et deviennent de simples voies d’accès secondaires. Il bloque la formation d’une véritable élite politique au travers du processus de sélection que constitue la compétition politique. Il conforte par conséquent la permanence d’une atomisation du champ politique dont l’ouverture avait été l’occasion.
Si l’on observe de plus la configuration d’ensemble des partis, on peut soutenir avec ADDI Lahouari que « la volonté du régime de soumettre l’adversité politique à la nécessité de sa reproduction est évidente. Sur la scène politique, en effet, il existe deux partis de l’administration (FLN et RND), ce qui permet de se passer de l’un quand un clan hostile contrôle l’autre ; il existe deux partis islamistes (MSP et MNR) à qui il est demandé d’ajuster et de domestiquer la demande islamiste sans que ni l’un ni l’autre n’en revendique le monopole ; il existe aussi deux formations rivales issues de la Kabylie, région frondeuse, ce qui permet de desserrer ce que les généraux appellent « la pression kabyle. … » (3). Contrôlé en amont par la fabrication des partis politiques et en aval par le contrôle du processus électoral et de ses résultats, le champ politique est incapable de produire de nouvelles élites politiques et consacre la domination d’une élite monopoliste. Multipartisme sans alternance électorale et fabrication du champ politique assèchent la vie politique et condamne les partis politiques dits d’opposition à une activité de survie.
Au travers des dispositifs actuels qui contrôlent le champ politique, on peut conclure de certaines dispositions du pouvoir quant à une transition démocratique. Elles sont celles d’une élite qui tirerait sa justification monopoliste d’un monde hostile qui l’assiègerait. Elle n’a nulle confiance dans la société pour se prémunir de ce monde, lui permettre de s’organiser et lui servir de point d’appui.

Tant que les dispositions de l’élite dirigeante actuelle vis-à-vis du monde et de la société n’auront pas changé et tant qu’elle disposera des ressources nécessaires pour entretenir la société dans sa dispersion actuelle nous resterons dans la même configuration politique.
Mais si de telles ressources venaient à manquer, ce qui n’est qu’une question de temps étant donné la nature de ces ressources, le scénario le plus probable pour ne pas dire inévitable qui succédera à celui de la restauration autoritaire (4), est celui de la catastrophe et de la guerre civile. La dispersion sociale ne pouvant plus être tenue et modérée, si ne surviennent pas des velléités de recompositions sociales et politiques, elle débouchera sur de sérieuses ruptures. En effet, on imagine mal la nouvelle configuration des intérêts qui pourrait offrir une nouvelle stabilité à la structure sociale.
Les comportements actuels de la société dominante indiquent clairement son impuissance vis-à-vis de la multiplication des déflagrations sociales. Il ne peut en être autrement : l’administration postcoloniale s’est conçue comme une administration externe de la société, conformément au point de vue scientiste. L’effondrement des ressources étatiques exigera d’elle qu’elle s’occupe de la restructuration de ses fonctions par l’externalisation des coûts qu’elle ne peut plus supporter. Elle ne pourra donc pas accompagner la restructuration des ressources de la société, elle qui a conduit sa prolétarisation (B. Stiegler) plutôt que son empowerment (A. K. Sen). D’où la violence des restructurations du fait de la forte inadéquation des ressources et des dispositions sociales. Violence qu’elle sera contrainte d’administrer afin qu’elle ne puisse pas se retourner contre elle.

Pour que le scénario du pire puisse être écarté, il faudrait que le développement des ressources de la société puisse contrebalancer le déficit des ressources étatiques pour préserver la cohésion sociale. Que puissent se rééquilibrer les dispositions de la société et ses ressources. Autrement dit, il faudrait un accroissement des ressources politiques pour que puisse être assumé l’ajustement non violent des ressources et des dispositions dont l’écart est considérable, avant que ne puissent être produites de nouvelles ressources matérielles durables. Car la guerre civile n’est que l’ajustement violent des dispositions sociales et des ressources. La société qui veut vivre comme le reste du monde mais n’en a pas les ressources durables doit un jour faire face à cette disproportion qui se traduira alors comme explosion brutale de l’inégalité. Aux uns le droit de vivre, aux autres celui de mourir.
Nous avons tort d’attendre de l’élite dirigeante qu’elle puisse éviter le scénario catastrophe. Elle ne peut que s’y préparer pour se préserver. Elle ne renoncera au contrôle de la société et de l’Etat qu’à son corps défendant. Le pire pour elle réside dans la perte d’un tel contrôle. La question sera alors de savoir si la société sera en mesure de récupérer le contrôle qu’elle aura du concéder. Or devant une telle alternative nous sommes face à une impréparation de la société. Nous pouvons compter sur la résilience de la jeunesse mais nous devons percevoir clairement les ressources sur lesquelles elle pourrait compter et les dispositions qu’il lui faudra développer pour construire sa souveraineté après la faillite de l’Etat postcolonial.

Dans cette approche qui envisage le corps étatique comme un corps séparé, d’abord soucieux de sa préservation, on peut accueillir la conception de la révolution de Walter Benjamin, comme interruption d’une évolution historique conduisant à la catastrophe (5). Une relecture de Walter Benjamin dans le contexte des subaltern studies redonne vigueur à sa vision. La dernière révolution algérienne peut se décrire comme l’interruption du processus d’extermination colonial, la nouvelle comme l’interruption du processus de prolétarisation de la société qui s’est poursuivie au-delà du colonialisme : il s’agit de concevoir l’Etat de droit comme auto-administration de la société et non comme administration externe de la société. Il s’agit de comprendre la faillite de l’Etat-postcolonial comme universalisation (exportation et importation) ratée de l’Etat-nation occidental. Dans notre cas, l’une de ses variantes, l’Etat jacobin français. La société dominante (importatrice) n’ayant pas les moyens de sa politique, il s’en est suivit une allotélie de la démarche publique, un écart croissant entre droit et réalité. Car pour la démocratie occidentale qui a hérité de la monarchie de droit divin, la construction du réel procède par le droit. La démocratie n’a pas inversé le processus de type top down de construction du droit et du réel. La démocratie représentative a transféré le pouvoir du peuple à ses représentants pour opérer à la place du monarque. En société périphérique, la démocratie représentative perd de sa cohérence originelle (la démarche top down n’y est pas une production de la différenciation sociale), elle ne bénéficie pas des mêmes ressources qu’au centre, sa faillite précède celle du centre. Car il s’agit bien d’une faillite, celle de la pensée politique dominante à laquelle se nourrissent aussi les sociétés dominantes de la périphérie.

Arezki DERGUINI
Bgayet le 23.08.2014

Notes :

[1] Lahouari ADDI, « Les partis politiques en Algérie », mars 2006. http://remmm.revues.org/2868

[2] Dont l’émeute n’est pas la moindre et dont Ahmed MAHIOU déplore le risque dans « Les contraintes et incertitudes du système politique », in « Où va l’Algérie », Karthala 2001. http://books.openedition.org/iremam/393 Notre éminent professeur relève dans la Constitution de 1996 le paradoxe d’une progression des droits des citoyens et d’une régression du rôle du parlement. Ce paradoxe est celui d’une modernisation superficielle pour Juan J. Linz, dans « Réflexions sur la société espagnole », 2002 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pole_1262-1676_2002_num_16_1_1137. Cette différence d’appréciation résulte de la place que chacun accorde aux élites dans la transition démocratique.

[3] Lahouari ADDI, op. cit.

[4] Voir Jean-François Bayart « Retour sur les Printemps arabes », oct. 2013. http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-francois-bayart/311013/retour-sur-les-printemps-arabes

[5] Thèse VIII. Walter Benjamin, On the Concept of History, (often referred to as…) Theses on the Philosophy of History. http://www.sfu.ca/~andrewf/CONCEPT2.html. Cf. aussi Michael Löwy « Progrès et catastrophe. La conception de l’histoire de Walter Benjamin. » http://www.historeinonline.org/index.php/historein/article/view/88.

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