Privatisez sans y penser !

privatization without consent« Privatisez sans y penser » voilà ce que l’on pourrait considérer comme l’équivalent algérien du mot d’ordre chinois « enrichissez-vous ! ». Car qu’est-ce qui fait courir le monde ? Selon la théorie économique deux principales incitations : le profit et la propriété. Et quand une doctrine fait défaut[1], on ne peut qu’y aller sans trop y penser … en se contentant du palpable !

De quelque côté que l’on puisse tourner notre regard, que cela soit du côté de la dépense publique ou de l’appropriation privée, telle semble être la loi. Ne demander pas pour quoi et comment, vous risquez de rester au bord du chemin. Rien d’étonnant à cela, pourrait rétorquer quelque savant économiste, nous n’avons pas de doctrine économique. Nous n’avons eu ni notre Adam Smith, ni notre Friedrich List, ni notre Ricardo, ni notre Keynes pour établir les autoroutes et la carte routière de nos conduites. Tout se passe comme si, avec l’échec de l’industrialisation, la société dominante et la société à sa suite, avaient renoncé à penser l’effort collectif, le bien commun. Aussi entrons-nous dans l’ère libérale post communiste « en faisant comme tout le monde » sans y regarder de trop près. Ainsi, pourquoi nous inquiéter de nos déjections qui empoisonnent notre environnement et que seule une infime minorité semble voir, puisque nous ne consommons pas plus que les autres ? Pourquoi et comment mieux consommer ? Qu’importe puisque nous avons tant de retard à rattraper et puisque d’autres sont mieux armés pour y répondre ?

Quand on se tourne du côté de la dépense publique, on peut constater que le souci est davantage dans l’exécution de la dépense que la réalisation du projet sur lequel elle porte. L’ordre des questions dans la grammaire de l’investissement est inversé. Il faut d’abord se demander pour qui (quel particulier l’Etat va) dépenser, puis pour quoi (sous quel intitulé).  Le circuit financier et les clients plutôt que les producteurs et le système productif. La puissance d’agir[2] dépend du pouvoir d’achat qui à son tour dépend de la puissance productive (Adam Smith) qui dans notre cas dépend de la production des hydrocarbures, notre avantage comparatif (David Ricardo). D’une telle spécialisation, il ressort que la souveraineté est associée à la propriété du sous sol plutôt qu’à la puissance productive. La raison d’Etat est née, le développement comme fabrique de clients aussi et la liberté, la tribu sont sacrifiées sur l’autel du bien-être social. La puissance ne provient donc pas de la croissance du pouvoir d’achat des producteurs en général,  mais des retombées d’un monopole, du pouvoir de commander à un réseau de clients qui en assure la répartition et l’usage. La dépense publique ne « s’essouffle »  pas dans la croissance de la production en général mais dans l’accroissement de cette production monopolistique et de sa clientèle. Elle ne peut « courir » après des producteurs. Ainsi seront précisément associés des projets et des bénéficiaires particuliers de la dépense au nom du développement. On aura compris que dans un pays sous équipé, les motifs ne feront pas défaut. Nous avons beau mal dépenser, faire preuve de peu de rationalité, tout le monde s’accordera pour regarder ailleurs, vers les bénéficiaires immédiats d’une telle dépense plutôt que vers les bénéficiaires finaux et lointains. Et tout le monde de vouloir sa part. Telle serait la représentation actuelle de l’intérêt général, dans « la foire du développement » : obtenir sa « juste » part dans la récolte des fruits de l’indépendance. L’imaginaire social est encore tout infesté de la spoliation coloniale, il n’a pas encore remonté aux conditions de la colonisabilité (Malek Bennabi).

On peut s’interroger sur les raisons d’une telle inversion dans l’ordre des questions. Première réponse : parce qu’elle est inscrite dans l’ordre monopoliste : on ne produit pas pour le marché, tout le monde, mais pour des monopoles, des gens déterminés. Et pourquoi a-t-on adopté la démarche monopoliste ? Parce qu’explicitant le lien entre le projet public  et le bénéficiaire privé, elle tranquillise la société dominante qui ne fait pas confiance au marché qu’elle sait soumis à l’influence de puissantes organisations[3]. Le clientélisme est donc justifié[4]. Deuxièmement parce que la pensée antilibérale est toujours vivace dans notre pays. Même si elle a, en apparence et en théorie, adopté la démocratie politique, la pensée postcoloniale continue de refuser le marché qu’elle associe au capitalisme.  La société inhibe la pensée de son rapport au marché. Elle n’a pas la pensée d’un marché comme le produit de ses ingénieries pour favoriser le développement de ses échanges. Dans la généalogie de nos marchés, il y a eu rupture avec les marchés précoloniaux de la société par l’imposition des marchés coloniaux puis des marchés publics de la politique du développement suite à une politique de monopolisation des ressources. Bref, nous n’avons pas encore réglé le problème de nos compétitions légitimes. Les compétitions institutionnalisées sont allotéliques, elles ont d’autres fins que celles qu’elles prétendent.

Il y a une convergence entre les deux sortes d’argumentation mais pas une identité. Il y a début de réflexion dans la première, il y a inhibition de la pensée dans la seconde. Il y a combat dans  la première, fermeture idéologique dans la seconde. Débat souterrain avec l’ordre du monde dans la première, défiance explicite vis-à-vis de la société et du monde dans la seconde. Du côté du public, ici on à affaire à des hommes d’action, là à l’opinion publique. Ce qui n’est pas explicité chez les premiers ne peut être servi à la seconde. Ainsi peut s’expliquer la complémentarité des deux genres d’argumentation.

 Malheureusement privatiser sans y penser, céder à un penchant social naturel sans assurer la démarche pour libérer les initiatives, cela signifie obscurcir les compétitions, refuser de construire un ordre de compétitions légitimes. Il en résulte une dissipation de certains capitaux (naturel et social), la dispersion d’autres (culturel et financier). En moins de trois générations, nous sommes passés d’une société qui produisait tout ce qu’elle consommait à une société qui ne produit plus ce qu’elle consomme, soit d’une société de producteurs à une société de consommateurs. Cela délite l’Etat, la structure sociale et par conséquent détruit les bases de la stabilité sociale. Le gros du capital culturel et financier s’expatrie, le reste manque de légitimité et de consistance. 

Il faut penser la privatisation comme solution à un problème, celui de la rationalisation et de la redevabilité de la conduite économique dans des processus d’individualisation des comptes et non pas comme un penchant naturel que l’on accepte au  nom d’un certain dogme ou que l’on refuse de penser au nom d’un autre. Il nous faut assumer des choix, certains relèveront de responsabilités collectives, d’autres de responsabilités individuelles. La comptabilité est le moyen que la société à de se rendre des comptes à elle-même. Plus ses comptes sont précis, plus ses activités peuvent se différencier et plus ses activités se différencient, plus ses comptes doivent être précis. Notre société ne sacralise pas la propriété, comme elle ne sacralise pas l’individu, mais elle ne peut ignorer les processus d’individuation de la vie sociale et matérielle et ne peut manquer de leur associer des responsabilités, si elle veut se rendre des comptes. Le libéralisme a un avantage, il s’inscrit dans une dynamique de la différenciation et de l’individualisation des comptes, mais il a tort de croire la tendance universelle, unique. Tous les biens ne sont pas privatisables, tous les comptes individualisables ne le sont pas à une seule échelle.  Cela se trouve accentué avec la société de l’information et de la connaissance.

 Arezki DERGUINI

Bgayet le 17.08.2014

 Notes :

[1] Max Weber, pour ne parler que de lui, associait la morale protestante au développement du capitalisme.

[2] Adam Smith parle du pouvoir de commander.

[3] C’est faute de faire confiance à la société que la société dominante ne peut soustraire le marché à l’influence des organisations. En effet l’organisation contourne alors un marché qui ne peut être défendu. On ne peut en effet séparer, dans l’économie du développement, la réflexion sur l’organisation, le marché et l’entreprise qui forment un milieu interactif.

[4] A l’indépendance, les cafés et bars (ce que l’on pourrait appeler les premiers « équipements de pouvoir ») ont été confiés aux anciens moudjahidines. Alcool et Jihad on fait bon ménage, la fin justifiant les moyens.

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