Comment sortir l’offre politique du piège d’une économie de la dissipation ?

dissipationDans l’article précédent (1), j’affirmais que la crédibilité de l’offre politique dépendait de la formulation qui en était faite, de sorte qu’une reddition des comptes devienne possible. En d’autres termes l’offre politique doit d’abord être l’incarnation d’une volonté politique, l’occasion de formation d’un sujet politique (processus de subjectivation : qui veut faire quoi, pour quoi ?), ensuite elle doit pouvoir s’objectiver de sorte que son contenu réfutable puisse être soumis à l’épreuve du débat public et de sorte qu’elle puisse se projeter dans une réalité donnée (processus d’objectivation : qu’est-ce qui est fait, comment ?). N’allons donc pas croire que la crédibilité de l’offre politique est la seule affaire de la classe politique, elle est d’abord celle de la société civile. L’offre politique en général est d’abord une production de l’ensemble de la société civile, la classe politique n’ayant qu’une fonction de sélection et de médiation. Les partis ne produisent pas le contenu de leur offre, ils ajustent des offres de la société civile à des demandes de la société. Le travail politique n’a qu’une fonction de médiation, abstraction faite de l’état de différenciation des marchés. Dans une situation d’indifférenciation des marchés, il participe de la formation des différents marchés dont celui politique. On peut parler de méta-production du marché politique où société civile et société politique se séparent après l’avoir produit ; ensuite de production primaire de l’offre (production des capacités et compétences) par la société civile et de production secondaire par la société politique (hiérarchisation et projection).

Ce à quoi je veux en venir ici, c’est qu’il faille reconsidérer l’unité de la société et sa différenciation en société civile et société politique. Les divisions actuelles de la société qui lui ont été largement imposées fonctionnent comme les dispositifs de son assujettissement. Elles n’ont pas été construites par la société sur la base des problèmes et des solutions auxquels elle a été confrontée. Elles entravent plutôt qu’elles ne nourrissent sa dynamique, elles entretiennent son indifférenciation plutôt qu’elles génèrent sa différenciation fonctionnelle. Ces sociétés doivent reconstruire leur unité sur de nouvelles bases qui fassent que leurs divisions servent la dynamique sociale et non sa soumission au marché mondial et au capitalisme d’Etat. Le débat public doit au départ ne pas différencier entre les deux sociétés. C’est lui qui doit conduire la différenciation et la division du travail de sorte qu’elles soient consenties par la société. La division du travail social doit être interne à la dynamique sociale. La capacité de la société à redistribuer les rôles fait partie de sa résilience.

Il ne faut donc pas non plus soustraire la société à la question. On entend souvent dire que c’est « la faute aux intellectuels ». Mais dans une société qui ne valorise pas l’éducation qu’elle place peut y avoir le travail de la pensée ? Quel type de volonté peut s’y manifester ? On revient ainsi au problème fondamental des valeurs et des dispositions sociales (2) et par conséquent au modèle d’éducation. Dans le modèle platonicien de la cité antique, la distinction commençait par celle militaire et s’achevait par celle politique (le magistrat) et philosophique (la sagesse du philosophe roi). Cela correspondait aux valeurs du courage et de la prudence. On devrait garder à l’esprit ce genre de modèle étant donnée notre histoire (3). Quelque chose d’antique subsiste fortement en nous. La méconnaissance de nous-mêmes et du monde est à l’origine du désordre des valeurs que nous subissons. La différenciation de la société civile et militaire précède celle de la société civile (4) et politique dans l’histoire des sociétés complexes. A quoi bon la sagesse, la prudence si l’on n’a pas appris le courage ; jusqu’à quand le courage, si la prudence n’est pas là pour en user à la bonne mesure ? Il nous faut repenser l’unité de ces trois sociétés, les valeurs et les aptitudes qui sont à la base de leurs distinctions (5). Les mauvaises séparations que nous avons adoptées orchestrent nos désordres actuels. La résilience de notre société dépend largement de la capacité des dispositions et compétences à circuler d’une société particulière à une autre. Nous n’avons qu’à penser à la durabilité de la structure actuelle de l’emploi, pour nous rendre compte que la nécessaire restructuration du secteur de la sécurité ne peut être envisagée sans une forte résilience de la société. Cette résilience tient dans la jeunesse de la société mais aussi et surtout dans sa capacité à ajuster ses moyens et ses fins. Pour que résilience il y ait, et non pas défaillance et destruction des ressources, il faut que chacun, dans sa tête, puisse admettre la structure de la société à venir. Et pour cela que nous en convenions tous ensemble. Ainsi la société et les individus pourront-ils être égaux à eux-mêmes au fil des différentes situations qu’ils devront affronter.
De ce qui précède on peut extrapoler qu’il faille que la question de la sécurité soit prioritaire dans le débat public et qu’après celle-ci vienne la question économique. Car c’est autour de ces deux questions que peuvent se structurer efficacement et durablement les différents marchés. Celui politique, il faut le rappeler ici, n’étant pas un marché indépendant. J’ai ailleurs (6) fortement articulé le problème de la sécurité aux problèmes de la propriété et du travail me référant à la philosophie de Locke et de l’économie politique classique. Car en vérité la sécurité touche tous les aspects de la vie sociale, de celle alimentaire à celle des catastrophes naturelles.
Une des mauvaises séparations qui bloquent la différenciation de la société et des marchés, est celle entre les deux types de propriété privée. La dite propriété privée d’Etat est un poison que nous a légué la colonisation. Elle a été et reste un objet de prédation. Après l’échec de la révolution agraire, l’Etat a restitué la terre aux propriétaires individuels, héritiers des occupations ottomane et française, mais pas aux collectivités locales trahissant ainsi l’esprit de la lutte de libération nationale. Une autre mauvaise séparation, celle du marché intérieur et des marchés extérieurs, a conduit à la surprotection du marché interne et à l’appauvrissement du travail national. La conséquence est dramatique : le pouvoir d’achat déconnecté de la production nationale a acquis une dynamique autonome qui piège l’offre politique dans une économie de la dissipation.
Il nous faut donc repenser l’unité et la différenciation de nos différentes sociétés, de nos différents « marchés » pour satisfaire nos besoins de sécurité et de liberté, ces deux aspects de la même réalité. Pour ce faire nous devons partager la même vision d’une société soutenable. Alors et alors seulement la compétition pourra-t-être au service de la majorité et non d’une minorité prête à s’exiler.

Arezki DERGUINI
Bgayet le 07.07.2014

Notes :

[1] L’offre politique est-elle à la hauteur d’une reddition pacifique des comptes ?

http://www.huffpostmaghreb.com/arezki-derguini/loffre-politique-estelle-_b_5541041.html?utm_hp_ref=algeria

[2] « Pourquoi la société est indifférente à l’appel du changement»

http://www.huffpostmaghreb.com/arezki-derguini/pourquoi-la-societe-est-i_b_5516288.html

[3] Le monde et ses métropoles industrielles nous ont tirés de nos villages antiques. Nous avons sauté par-dessus la cité antique, la ville bourgeoise du Moyen Age, puis celle industrielle des temps modernes. Notre structuration sociale est confuse.

[4] D’un stade à un autre, la société civile s’est différenciée avec la formation de nouvelles formes de travail accumulé. Nous sommes passés du producteur-paysan aux divers producteurs des nouvelles divisions du travail.

[5] L’endurance du paysan n’est pas moins une valeur que le courage du guerrier. La distinction a souvent conduit à minorer certaines activités, mais une valeur n’est pas toujours l’apanage d’une activité. Le temps rebat les cartes, il fait circuler les valeurs comme les aptitudes.

[6] L’agonie du travail et de la terre. https://arezkiderguinidepute.wordpress.com/2014/05/07/lagonie-du-travail-et-de-la-terre/

 

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