L’offre politique est-elle à la hauteur d’une reddition pacifique des comptes ?

J’ai, dans le texte antérieur (1), traité de la crédibilité du changement du point de vue de la société. J’y soutenais qu’une société interdite de représentation, en incapacité d’organiser et de régler ses débats, de se projeter, ne peut formuler une demande politique cohérente de changement. Je veux ici de plus envisager la question du point de vue de l’offre politique.

Insuffisantes et inadéquates structurations de l’offre et de la demande politiques

Les débats récents semblent avoir retenu l’idée selon laquelle un consensus national qui définisse les règles de l’exercice du pouvoir doive précéder les élections. L’interruption du processus électoral en Algérie en janvier 1992 et du processus démocratique en Egypte en juillet 2013 sont suffisamment explicites : il ne suffit pas de gagner des élections pour gouverner. La demande sociale de changement exprimée clairement par les élections n’a pas suffi à définir une démarche de gouvernement acceptable par tous. Aussitôt après les élections on a assisté à un éclatement de la demande sociale et politique qui a remis en cause le résultat des élections. On peut dire en recourant à la terminologie économique que d’insuffisantes et inadéquates structurations de l’offre et de la demande politiques n’ont pas permis la stabilisation du marché politique. La priorité du changement politique qu’exprimait le mot d’ordre « isqât en’nidham » n’a pas suffit à enclencher une dynamique sociale de changement démocratique. Tout se passe comme si le champ politique, incapable de produire de nouvelles offres et demandes, n’avait pu se défaire de la bipolarisation non démocratique entre le pouvoir et la société. Il restera un marché administré.

Sortir d’un « marché politique administré »

La crédibilité de l’alternance du point de vue de l’offre politique a la même importance que la crédibilité de la demande sociale de changement. Dans une phase de transition démocratique il faut revoir la structuration antérieure du marché politique. Nous serons en présence d’un « marché politique administré», sans unité propre. On devra faire avec des offres et des demandes qui sont incapables de s’agréger et de s’ajuster localement. Le travail politique doit donc consister dans cette phase, en la formation et la structuration d’un marché politique unifié et la sortie d’un « marché administré ».

Economie politique de l’offre et de la demande

Aujourd’hui nous sommes en présence de dispositifs qui visent à imposer une offre publique, au pilotage centralisé, à une demande sociale. La libération de la demande sociale ne suffit pas à en faire une demande autonome. Il faut encore transformer un certain nombre de propensions. L’offre étant une projection des capacités de la société dans le futur, la demande une projection de ses attentes, leur conception ne peut être séparée dans le cadre d’un marché unifié. Il faut donc donner une unité au marché politique, où offre et demande se différencient simultanément au travers d’un débat public et où les rôles entre les acteurs puissent être fixés simultanément.
On pourrait supposer qu’étant donné que leur ajustement vise une certaine insertion de notre société dans le monde, la base de l’offre aurait besoin d’être bien plus large que celle de la demande. En vérité on ne peut pas non plus isoler la demande de la société de celle du monde. Car aujourd’hui la formation de la demande sociale en est largement inspirée, d’où le fait que la libération d’une certaine demande conduise à l’accroissement des importations et non des capacités de la société. La société est seulement empêchée de produire sa propre demande qu’elle abandonne au travail des forces du marché mondial. Plus exactement, elle est empêchée de produire sa propre articulation de l’offre et de la demande. Notre situation de ce point de vue a été à l’inverse de celle chinoise qui a articulé son offre à la demande mondiale en contenant sa propre demande. La Chine essaye aujourd’hui d’ajuster ses capacités de production à de nouvelles demandes, dont celle interne, pour poursuivre son industrialisation.

De la dissipation à la reddition des comptes

Une demande sociale passive et mimétique déconnectée des capacités de production locales correspond avantageusement aux besoins de l’offre excédentaire du marché mondial. Notre insertion mondiale qui n’accroit pas les capacités de production convient parfaitement au marché mondial. Tout se passe comme si notre insertion dans le monde pouvait s’exprimer ainsi : le marché mondial nous concède une certaine indépendance à condition que nous opposions économie et politique, à condition que notre politique ne consiste pas à créer de nouvelles capacités de production. Ce qui correspond assez à nos dispositions pour nous faire accepter une telle division. Il ménage le souci d’indépendance des vieilles générations mais condamne celui des nouvelles. Le marché mondial encourage donc un certain ajustement de l’offre et de la demande locales qui ne convient pas aux pays émergents : il conforme la demande sociale à ses besoins et écrase l’offre concurrente. Un ajustement démocratique doit savoir faire avec les forces mondiales. Une offre politique démocratique et crédible, si elle doit ajuster l’offre et la demande globale en faveur du plus grand nombre, doit développer une dynamique où l’échec ne serait pas programmé, où la reddition des comptes ne serait pas inutile. L’alternance démocratique deviendrait possible et justifiée en lieu et place du système autoritaire. Car le rôle de celui-ci est de faire accepter la dissipation. Aussi faut-il comprendre la production des Etats faillis dans le système international comme une rupture dans le système interétatique mondial, que produit la crise de surproduction, en ses points les plus faibles. Le système interétatique mondial et l’offre excédentaire renvoie les nations à l’état de tribus pour ajuster leurs nouvelles offres et demandes. Il faut à l’offre politique, pour être crédible, remonter une certaine pente pour voir l’horizon se libérer : il faut qu’elle soit à la hauteur d’une reddition pacifique des comptes alors que nous sommes dans un contexte de dissipation. Aussi la transition démocratique ne peut commencer par un échec économique.

La formation du marché politique implique aussi bien la société civile que l’administration publique. Son organisation a besoin de règles, de contrôle et de surveillance. La puissance publique est ainsi confrontée à un choix : faire prévaloir des intérêts particuliers et aller à l’effondrement ou contribuer à l’auto-organisation de la société, la construction de son intérêt général et de ses marchés. Il n’existe pas d’intérêt général abstrait, il est toujours construit. Le problème étant de savoir par qui ? Le travail politique doit faire face à un autre choix : travailler pour l’effondrement de la puissance publique pour ne plus pouvoir construire le marché politique ou faire une place au travail de la puissance publique pour qu’émergent de nouvelles forces de production. Car l’effondrement signifie l’anéantissement des capacités d’organisation. Ensuite les choix des uns et des autres ne peuvent être indépendants. Ils s’appuient l’un sur l’autre. La disposition à construire un marché politique unifié rend possible et appelle la participation de la puissance publique et de la société civile. Mais aucune volonté n’est donnée au départ, il faut se le tenir pour dit et cesser d’attendre qu’elle advienne de par quelque providence. Nous avons au départ seulement des dispositions éparses. Car il n’existe nulle part de volonté toute faite, comme volonté collective concrète opérant dans quelque champ concret. La volonté se construit, elle émerge de situations où les agents prennent confiance en eux-mêmes et en autrui. Et ce sont sur les situations favorables à une telle construction qu’il faut focaliser. Le seul dessein global qu’il faille retenir est celui qui favoriserait l’émergence de telles situations. Et la difficulté sera grande pour reconnecter offre et demande globale, il faudra certainement beaucoup d’ingéniosité et de détours pour impliquer la population.
L’alternance n’oppose donc pas pouvoir et opposition mais dissipation et reddition des comptes : comment passer d’une politique de dissipation à une autre de production qui puisse rendre la reddition des comptes plausible, sans laquelle l’alternance ne saurait être justifiée démocratiquement.

Note :

1. « Pourquoi la société est indifférente à l’appel du changement ? »

http://www.huffpostmaghreb.com/arezki-derguini/pourquoi-la-societe-est-i_b_5516288.html

Arezki DERGUINI
Bgayet le 26.06.2014

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