Pourquoi la société est indifférente à l’appel du changement ?

Pourquoi la société ne répond pas à l'appel du changementLes déclarations d’intention des organisations politiques pour le changement, leurs programmes, présupposent faussement que nous sommes dans une société démocratique, elles en oublient par cela qu’elles ne peuvent réaliser les aspirations de la société qu’elles portent, en même temps qu’elles ne prennent pas en compte la crise du politique dans les sociétés contemporaines, méconnaissant ainsi la difficulté du lien politique et de la représentation. Elles ne s’expliquent donc pas correctement le fait que la société puisse rester indifférente à leurs offres. Ce qui laisse leur démarche déclarative déconnectée d’une dynamique sociale elle-même atone parce qu’exprimant simultanément le mouvement d’une société qui vit dans le mensonge et hors des mécanismes de la démocratie. Aussi ne s’étonnera-t-on pas du faible écho de leur démarche dans la société. Pour faire bref, on dira que la société ne croira pas et n’adhèrera pas à une démarche réformatrice qu’elle aura considérée comme distractive de ses préoccupations.

Les problèmes que rencontrent les mouvements de transformation de la société renvoient souvent aux décalages qui peuvent exister entre les élites et les mouvements de masse. Une explosion sociale peut advenir sans qu’une alternative politique puisse apparaître. La classe politique peut appeler au changement et la société rester indifférente. Fondamentalement, l’absence d’alternance démocratique déconnecte la classe politique et les élites de la société. A cet étêtement structurel de la société qui l’empêche de se représenter librement, s’ajoute la domination de l’idéologie de la consommation qui achève d’enfermer la société dans son indignité . Cette idéologie affecte toutes les sociétés à des degrés divers.

Le travail politique se trouve donc confronté à de nouveaux problèmes. Pour aller vite, on dira qu’il ne s’agit plus de conquérir le pouvoir (d’Etat) par une force politique qui porte les aspirations d’une société particulière ou son programme, pour transformer la société par le biais de la politique (économique, sociale et culturelle), mais de transformer une dynamique sociale et les rapports de pouvoir, le lien politique, qui se construisent en son sein. Le militant n’est plus un « croyant » extérieur qui recrute en faveur de ses croyances au sein d’une société incroyante, mais transforme une dynamique à partir d’une expérience commune et des stratégies individuelles et collectives. Jusqu’à ce se stabilise un système de croyances et des mécanismes politiques.
La construction de la cohésion sociale n’est pas une affaire d’experts mais de valeurs sociales et d’expérimentation sociale. Il faut faire le point : le rationalisme étatique non effectué sur la base d’un système de valeurs efficient a conduit à la destruction du lien social. Après s’être détaché de la religion, le système de croyances démocratique doit se détacher de la science sur laquelle il a trouvé un appui pour s’émanciper de la tutelle religieuse. Sa libération s’est transformée en dépossession. La société ne peut plus être conçue comme un simple réceptacle du savoir. Cela a conduit à sa dépolitisation, à sa prolétarisation (Bernard Stiegler). Les croyances et les valeurs doivent émerger de l’expérience ordinaire des gens pour conduire leurs actions et subir en retour son épreuve. Le rationalisme étatique a séparé la société de son expérience, sans mémoire, elle a été livrée à l’idéologie de la consommation. La distance politique qui sépare le monde savant du monde profane doit se réduire malgré la multiplication des détours scientifiques, si l’on veut que le mouvement historique n’invalide pas le système démocratique par la concentration des capitaux qu’il opère à l’échelle mondiale. Le système de croyances qui est au cœur du système démocratique doit reprendre son travail d’autonomisation vis-à-vis des nouvelles formes dominantes de capital et de leur alliance. Pour cela, la société doit sortir d’une « vie dans le mensonge » dans laquelle elle est tenue par l’idéologie de la consommation, qu’il s’agisse des sociétés post-totalitaires ou des sociétés démocratiques . Elle doit pouvoir s’extraire d’une réalité aliénante, indigne pour en construire une nouvelle digne et respectueuse de la vie et du monde.

Le travail politique a donc besoin d’une profonde réforme. Il doit viser à produire de nouvelles valeurs avant de penser à se structurer dans des formes particulières d’organisation. Il doit être éthique avant d’être politique. On pourrait résumer son programme dans le mot d’ordre : de nouvelles valeurs pour une nouvelle société. Il doit interroger les croyances profondes de la société et du monde d’aujourd’hui pour produire de nouveaux « croyants », de nouveaux engagements et de nouveaux attachements. « Croyants » et citoyens ne doivent plus être opposés comme l’ont été le prêtre et l’instituteur de la république dans la révolution française . Il faut admettre aujourd’hui que c’est le système social de croyances qui fait la cohésion d’une société et ce sont les systèmes sociaux qui sous-tendent la compétition et la coopération internationales. Comme on le soutient souvent aujourd’hui, la concurrence internationale est en dernière instance une compétition des systèmes sociaux. Ces derniers sont mis à rude épreuve par la compétition économique quand leurs capitaux ne comportent pas un puissant capital social . Le capital social est le facteur qui assure la cohésion sociale d’une société concurrentielle, il devient un facteur déterminant de la compétition internationale. La reconnaissance d’un tel rôle doit beaucoup à la nouvelle place des sociétés extrême-orientales dans le monde. Pour conserver son autonomie ce système démocratique de valeurs doit s’émanciper de la tutelle des nouvelles formes de capital dominantes et non plus seulement de la tutelle des ordres religieux. Domination qui les soumet au travers d’une idéologie de la consommation. « La ligne de clivage ne passe plus seulement entre l’Etat-parti et la société, entre dominants et dominés, mais par chaque individu. Lequel devient à sa manière victime et support du système » .

Arezki DERGUINI
19.06.2014

 

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